Chaque année, des femmes françaises se rendent aux Pays-Bas pour avorter, souvent parce qu'elles ont dépassé le délai légal en France ou n'ont pas pu obtenir de rendez-vous à temps. Cet article explore la situation de l'avortement aux Pays-Bas, en mettant en lumière les cliniques, les lois et les réalités auxquelles sont confrontées ces femmes.
Le Voyage Vers l'Avortement
Chaque soir, dans l'anonymat de la gare routière internationale de la porte de Bagnolet, un petit groupe de filles se mêle aux touristes et aux jeunes fêtards pour partir aux Pays-Bas. La route de l'avortement se prend la nuit ou à l'aube par le premier Thalys. Ces voyages, associés pour beaucoup à une autre époque, celle d'avant la loi Veil quand des cars entiers de femmes ralliaient les cliniques hollandaises, sont toujours une réalité. Il est difficile d'avoir des chiffres précis, mais les associations estiment qu'en France, chaque année, près d'un tiers des femmes qui se font avorter partent à l'étranger. La plupart d'entre elles ont dépassé le délai autorisé par la loi (douze semaines de grossesse), pour des raisons qui leur sont propres, mais aussi parce qu'elles n'ont pas pu obtenir de rendez-vous à temps.
Loin devant la Grande-Bretagne et l'Espagne, les Pays-Bas restent leur première destination. Un train de banlieue conduit à la Beahuis et Bloemenhovekliniek, l'un des dix-sept établissements hollandais dédiés à l'IVG. Sur le quai désert de cette gare, à vingt minutes d'Amsterdam et La Haye, les filles seules se dévisagent et, bien souvent, font le chemin ensemble, machinalement. Leur séjour ici ne sera que de quelques heures. La plupart repartiront le soir même ou feront le retour dans la nuit.
La Loi Néerlandaise sur l'Avortement
Aux Pays-Bas, l'avortement est légal. La loi néerlandaise a fixé le délai légal pour l'IVG à vingt-deux semaines de grossesse. La clinique Bloemenhove et la Clinique Amsterdam se tiennent à la disposition des femmes. Ces cliniques aident des femmes de différents âges et en provenance de différents pays depuis plus de 50 ans, sans jamais les juger et en toute discrétion.
Selon le degré d'avancement de la grossesse, l'avortement, effectué par des médecins généralistes qui sont formés ici durant quatre années, coûte aux patientes. Passé douze semaines d'aménorrhée, l'IVG est un acte « compliqué », mais il suffit d'être professionnel.
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Cliniques Néerlandaises Dédiées à l'IVG
La clinique de Thea Schipper, la directrice, est arrangée avec chaleur. Les Françaises représentent, ici, plus d'un tiers des patientes. Les trois quarts d'entre elles ont moins de 30 ans. Au premier étage, des filles en peignoir blanc vont de leur chambre au salon attraper un jus de fruits, une tranche de pain et, enfin soulagées, racontent. Avec beaucoup de ressentiment dans la voix.
Dans la clinique, les interventions sont réalisées en ambulatoire (hospitalisation de quelques heures). Vous ne passerez donc pas la nuit à la clinique. Pour une IVG de moins de 12 semaines, la durée de l'intervention est de 5 à 10 minutes. Si vous êtes enceinte depuis plus longtemps, la durée de l'intervention sera plus longue (de 10 à 20 minutes). Après l'intervention, vous irez en salle de repos. Vous y resterez sous surveillance pendant une heure. À cette occasion, des antibiotiques sont donnés pour prévenir les infections.
Le temps de présence total à la clinique dépend de la méthode employée :
- IVG médicamenteuse (5 à 9 SA) : 30 min à une heure
- IVG chirurgicale par aspiration (jusqu'à 13 SA) : 3 à 4 heures
- Avortement instrumental (jusqu'à 18 SA) : 4 à 6 heures
- Avortement instrumental (18 à 22 SA) : 6 à 8 heures (uniquement à la Clinique Bloemenhove à Heemstede)
Témoignages et Expériences
Eve, 18 ans, évoque son « trop jeune âge pour avoir un enfant, ses études à finir » et sa colère parce que, « deux, trois fois même », elle est allée voir son généraliste pour un mal de ventre. « Il m'a soutenu que j'étais constipée. Quand on a découvert que j'étais enceinte, il était trop tard. » Josyane, 25 ans, découvre sa grossesse tardivement, sait qu'il ne lui reste que très peu de temps, veut faire au plus vite, mais son gynécologue, malgré les treize semaines, préfère attendre une semaine de plus. Il assure que, vu les circonstances - « le père est mort dans un accident » - l'intervention pourra avoir lieu. « Ils n'ont rien voulu entendre, et me voilà à l'étranger avec toutes mes économies. » 430 de sa poche, non remboursés, sans compter le transport. Après dix-huit semaines, l'addition double parce qu'il faut passer une nuit sur place.
Le coût est considérable pour des filles qui sont souvent très démunies. « Dans les milieux plus aisés, on trouve toujours des solutions », lâche Maria Francès, infirmière à la retraite, toujours militante. Et puis, il y a ce traumatisme de partir à l'étranger, ce sentiment d'être des passagers clandestins, malgré un accueil de qualité une fois sur place.
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Emilie, seize ans, pleure en silence dans son lit, peu après l'intervention dans une clinique privée d'Heemstede, non loin de La Haye. Le père, la tante, l'oncle, se sont relayés au volant durant les douze heures de trajet. Ils viennent de Morlaix (Finistère), se sont tous cotisés pour réunir les 2 600 francs requis pour l'avortement. Marie-Laure, quarante-deux ans, sa tante, raconte le « cauchemar » qu'elle a vécu ces derniers jours. Parce que « la petite », qui réside chez son père divorcé, n'utilisait aucun moyen de contraception autre qu'un préservatif de temps en temps. Parce qu'elle a truqué son premier test de grossesse. « Plus tard, elle nous a expliqué que dans sa tête, elle n'osait pas se l'avouer. Qu'elle espérait trouver une solution toute seule… » Au second test, bien utilisé cette fois-ci, Emilie a enfin réalisé qu'elle attendait un enfant, et qu'elle ne voulait à aucun prix le garder. Seule solution, donnée au Planning familial : un centre d'orthogénie néerlandais, anglais ou espagnol, qui bénéficie de délais légaux d'intervention plus larges. « C'est lourd, ce trajet vers les Pays-Bas, avec ce qu'on a en tête, en tant que femme, cette douleur qu'on ressent à la place de la petite », témoigne la tante.
L'Evolution de la Législation et les Débats
Au moment où, en France, les discussions sur la libéralisation de l'avortement reprennent, le cas des Pays-Bas, où la législation, si elle était appliquée à la lettre, serait encore plus restrictive qu'en France, offre un exemple extrême du décalage qui peut se creuser entre les mœurs et la légalité.
Les années passent, les Françaises sont toujours aussi nombreuses. « On a cru que la fréquentation baisserait avec la loi de 2001 qui prolonge les délais en France », poursuit Maria.
Le Parti communiste des Pays-Bas (Communistische Partij van Nederland, CPN) et son journal De Tribune avaient déjà commencé à promouvoir le droit à l’avortement quelques années avant sa dépénalisation en 1920 en Russie soviétique. De Tribune est fondé en 1907 par une opposition marxiste au sein du Parti ouvrier social-démocrate (Sociaal Democratische Arbeiderspartij, SDAP), qui scissionne deux ans plus tard et aboutit à la formation du Parti social-démocrate (Sociaal Democratische Partij, SDP). Le SDP change de nom pour devenir le CPN en 1918, en soutien à la révolution bolchevique, et rejoint le Komintern en 1919. Les Pays-Bas sont l’un des très rares pays européens où un conflit entre marxistes et révisionnistes a entraîné une scission au sein du parti socialiste avant la Première Guerre mondiale.
Les communistes néerlandais, tout en rejetant fermement les théories néomalthusiennes concernant la surpopulation, la pauvreté et la fertilité de la classe ouvrière, étaient de fervents partisans de l’avortement pour des raisons médicales et sociales. Ils défendent aussi aussi de l’éducation sexuelle des enfants et le droit à la contraception pour tous. Au fur et à mesure que la direction de la NMB devenait majoritairement communiste, durant les années 1920 et 1930, le CPN s’alignait de plus en plus sur celle-ci, la défendait et encourageait les communistes à en devenir membres.
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L’introduction d’un code répressif de la famille soviétique en 1936, qui comprenait le retour à la criminalisation de l’avortement et la réintroduction d’une éthique sexuelle puritaine, fut un choc pour les partisans communistes de la réforme sexuelle. En conséquence, le thème de l’avortement disparaît des pages du journal communiste néerlandais et n’est plus mentionné par les communistes dans l’arène politique. Néanmoins, leur soutien à la NMB, qui, au milieu des années 1930, revendiquait de plus en plus la décriminalisation de l’avortement, demeure constant.
En 1917, par exemple, la rubrique juridique du journal met en débat la question de savoir si l’interdiction de l’avortement provocatus est justifiable dans une perspective révolutionnaire-socialiste. « Absolument pas », écrit l’auteur, avant de proclamer que la plus petite unité sociale, le ménage, devrait avoir le droit à l’autodétermination en matière d’avortement. L’État, impérialiste ou socialiste, ne devrait pas pouvoir interférer dans ces questions.
Dans les années qui suivent la révolution bolchevique, le soutien communiste à la NMB s’accroît et le CPN se bat pour le droit à l’existence de cette organisation.
Les Alternatives et les Initiatives Internationales
Le "bateau de l'avortement" de l'association Women on Wave a finalement reçu l'aval du nouveau gouvernement néerlandais pour lui permettre de reprendre ses activités suspendues depuis 2004. Les militants pourront tout juste distribuer des pilules abortives aux femmes enceintes de moins de 7 semaines et les conduire dans un hôpital « partenaire » dans leur pays d'origine.
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