Introduction

L'histoire de l'avortement en France avant 1960 est marquée par la clandestinité, la répression et les dangers encourus par les femmes qui cherchaient à interrompre une grossesse non désirée. Cette période est cruciale pour comprendre les luttes qui ont mené à la légalisation de l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) avec la loi Veil en 1975. En retraçant cette histoire, on découvre des pratiques ancestrales, des évolutions législatives et des mouvements sociaux qui ont façonné le droit des femmes à disposer de leur corps.

Les Pratiques Ancestrales et Clandestines

Avant la légalisation de l'avortement, les femmes utilisaient diverses méthodes, souvent dangereuses, pour interrompre une grossesse. Ces pratiques, transmises de génération en génération, témoignaient de la détermination des femmes à contrôler leur fécondité, malgré les risques encourus.

Méthodes Traditionnelles

  • Herbes et plantes abortives: Depuis l'Antiquité, des plantes comme le persil, la rue, la belladone, la myrrhe, le silphium, l’ergot de seigle, la camomille, la sabine, le gaïac, l’absinthe, l’armoise, l’achillée et le safran étaient utilisées pour provoquer des avortements. Ces plantes étaient ingérées sous forme de tisanes ou de décoctions. Bien que ces méthodes soient courantes, elles étaient souvent peu fiables et pouvaient entraîner des effets secondaires graves.
  • Objets insérés: Certaines femmes utilisaient des objets pointus ou des aiguilles pour provoquer un avortement. Ces pratiques étaient extrêmement risquées et pouvaient entraîner des infections graves, des hémorragies internes, voire la mort.
  • Méthodes mécaniques: Les femmes utilisaient des lavements vaginaux, des saignées, des traumatismes extra-génitaux (coups sur l’abdomen, sauts, tours en carrosse, etc.). On pensait aussi que la chaleur pouvait faire revenir les règles, via des bains de pieds, de siège ou des fumigations génitales.

Méthodes Chimiques et Pharmaceutiques

Au 19ème siècle, des produits chimiques comme le plomb ou le phosphore étaient parfois ingérés pour interrompre une grossesse. Les conséquences étaient souvent tragiques pour la santé des femmes.

L'Intervention Manuelle et les "Faiseuses d'Anges"

Des femmes, souvent sans formation médicale, pratiquaient des avortements manuels clandestinement. Ces "faiseuses d'anges" exposaient les femmes à de nombreux risques, notamment des infections et des complications graves. Clotilde Vautier, née en 1939, est décédée en mars 1968 d'une infection suite à un avortement pratiqué par une faiseuse d'anges.

La Répression Légale et Sociale

Jusqu'à la fin du XXe siècle, l'avortement était sévèrement réprimé par la loi en France. Cette répression était renforcée par des pressions sociales et religieuses, rendant l'accès à l'avortement extrêmement difficile et dangereux.

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Le Code Pénal et les Lois Répressives

  • Code Pénal Napoléonien (1810): L'article 317 du Code pénal punissait l'avorteur et l'avortée. L'avortement était défini comme un crime, jugé par une cour d'assises, et puni d'une peine de réclusion. Les membres du corps médical ayant pratiqué un avortement étaient passibles des travaux forcés.
  • Loi du 1er août 1920: Cette loi interdisait la contraception et l'avortement, ainsi que toute "propagande anticonceptionnelle". Elle visait à augmenter la population après la Première Guerre mondiale. N’était donc plus seulement puni l’acte en tant que tel mais le discours incitant les femmes à mettre fin à une grossesse. Si ce discours aboutissait à l’avortement, celui-ci devenait un crime.
  • Loi du 21 mars 1923 : Cette loi a défini l’avortement non plus comme un crime mais comme un délit, jugé par les tribunaux correctionnels. En donnant compétence aux juges professionnels, le législateur espérait ainsi rendre plus applicables les peines infligées.
  • Régime de Vichy (1942): La loi du 15 février 1942 renforça considérablement la répression de l'avortement, le considérant comme un crime d'État passible de la peine de mort. Marie-Louise Giraud fut guillotinée le 30 juillet 1942 pour avoir pratiqué 27 avortements.

Les Conséquences de la Clandestinité

La criminalisation de l'avortement a conduit à des pratiques clandestines dangereuses, entraînant des complications graves, des décès et des traumatismes pour les femmes. Les femmes les plus pauvres et les plus vulnérables étaient les plus touchées, tandis que les femmes plus riches pouvaient se faire avorter à l'étranger dans des conditions plus sûres.

Les Premiers Mouvements pour la Libéralisation

Malgré la répression, des voix se sont élevées pour dénoncer l'injustice de la loi et réclamer le droit à la contraception et à l'avortement. Ces mouvements ont jeté les bases des luttes futures pour la légalisation de l'IVG.

La Création du Planning Familial

En 1956, la gynécologue Marie-Andrée Lagroue Weill-Hallée créa l'association "Maternité Heureuse", qui deviendra plus tard le Mouvement Français pour le Planning Familial (MFPF). Le MFPF militait pour la vente de contraceptifs afin d'éviter l'avortement clandestin.

La Question de la Sexualité et de la Contraception

De 1920 à la première moitié des années 1970, la contraception et l'avortement sont interdits en France. L'État impose une sexualité normative, liée à la reproduction et considérée comme la vraie sexualité. Cependant des sexualités nouvelles apparaissent dans lesquelles la question du plaisir est mise en avant. Quelques témoignages font état du passage dans les années 1950-1960 de méthodes de contraception naturelles à des méthodes dites modernes (diaphragmes, gels spermicides, puis stérilets).

Le Rôle des Associations et des Réseaux de Solidarité

Dans un contexte juridique répressif, des réseaux de solidarité se sont mis en place pour aider les femmes à accéder à l'avortement. Ces réseaux, souvent liés à des mouvements féministes, aidaient les femmes à trouver des praticiens clandestins ou à se rendre à l'étranger où l'avortement était légal.

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Les Années 1960 : Un Tournant Décisif

Les années 1960 marquent un tournant dans l'histoire de l'avortement en France. La libéralisation des mœurs, la montée du féminisme et les scandales liés à l'avortement clandestin ont contribué à sensibiliser l'opinion publique et à remettre en question la loi.

La Loi Neuwirth (1967)

En 1967, la loi Neuwirth autorisa la vente de contraceptifs pour les femmes majeures, une première brèche dans la législation répressive. Cette loi, bien que limitée, ouvrit la voie à une plus grande liberté en matière de contraception.

Le Manifeste des 343 (1971)

Le 5 avril 1971, le "Nouvel Observateur" publia un manifeste signé par 343 femmes, dont des personnalités comme Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve et Marguerite Duras, déclarant avoir avorté et réclamant l'avortement libre. Ce manifeste eut un impact considérable sur l'opinion publique et contribua à briser le silence autour de l'avortement.

Le Procès de Bobigny (1972)

En 1972, le procès de Marie-Claire Chevalier, une jeune fille accusée d'avoir avorté après un viol, et de sa mère, accusée de complicité, devint un symbole de la lutte pour le droit à l'avortement. Défendues par l'avocate Gisèle Halimi, les accusées furent acquittées, marquant une victoire importante pour les mouvements féministes.

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