La question de l'avortement au XIXe siècle en France est un sujet complexe, entrelacé de considérations médicales, morales, sociales et littéraires. Si la grossesse était une expérience fréquente pour les femmes de cette époque, elle n'en demeurait pas moins exceptionnelle, chargée de mystères, de tabous et vécue souvent dans l'angoisse de la maladie et de la mort. L'avortement, pratiqué clandestinement, était un acte lourd de conséquences, tant pour les femmes que pour ceux qui les aidaient. Cet article explore la manière dont les écrivains français du XIXe siècle ont abordé ce sujet délicat, reflétant les tensions et les contradictions de leur époque.

La Grossesse au XIXe Siècle : Un État Paradoxal

Au XIXe siècle, la grossesse est un état fréquent, touchant une grande majorité des femmes. L'exemple de Marianne Lappara, une patiente du Dr Mattéi, est éloquent : à 36 ans en 1855, elle en est à sa quatorzième grossesse, dont quatre se sont terminées par des fausses couches. Sans être la norme, cette situation est loin d'être exceptionnelle. Les femmes mariées mettent au monde entre quatre et cinq enfants au début du XVIIIe siècle, et environ trois à la fin du XIXe siècle, ce qui correspond à une période de 27 à 45 mois en état de grossesse.

La grossesse est un état recherché, du moins au début de la vie féconde, car les enfants sont la finalité principale du mariage et la plupart des femmes veulent accéder au statut reconnu de mère. Avoir une nombreuse descendance viable assure respect et protection de la part du mari et de la parenté.

Cependant, la grossesse n'est pas pour autant une expérience banale. La question du diagnostic de grossesse se pose d'abord. Les écrits du for privé montrent que l'incertitude du diagnostic n'est pas si générale. Bien des femmes savent souvent tôt et de manière plutôt sûre si elles sont enceintes ou pas. L'évaluation du terme de la grossesse est également assez fiable. Les femmes accordent notamment beaucoup plus d'importance que les médecins à certains signes particuliers. Le soupçon de grossesse intervient principalement, comme aujourd'hui, à partir du moment où les règles viennent à manquer.

Malgré ces compétences, bien des incertitudes demeurent jusqu'à l'accouchement. Sans parler de la question du sexe de l'enfant, on ignore jusqu'à l'accouchement ce que contient vraiment le ventre féminin. C'est la raison pour laquelle on s'inquiète notamment de savoir s'il s'agit d'une « vraie » ou d'une « fausse grossesse ». Au XVIIIe siècle, on craint particulièrement que les femmes soient enceintes de ce qu'on appelle un « faux germe » ou d'une « môle » dont l'expulsion est toujours redoutée.

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La grossesse est un état charnel et le résultat visible d'un rapport sexuel. Dans une société profondément influencée par le christianisme, elle n'est donc guère valorisée. La maternité reste intimement liée à la faute d'Ève. Les souffrances de l'enfantement (« Tu enfanteras dans la douleur ») sont vues comme une sanction divine frappant les femmes pour les punir d'avoir provoqué le péché originel. La maternité doit être acceptée dans un esprit de pénitence, mais les douleurs et les risques de l'enfantement donnent un sens à l'existence féminine, car ils permettent aussi de racheter les péchés.

L'Avortement : Un Crime et un Secret

L'avortement, quant à lui, était illégal et considéré comme un crime. Interrompre une grossesse volontairement a longtemps été toléré, ne serait-ce que parce l'acte restait secret et difficile à prouver. L’essor du catholicisme, qui y voit un immense péché, a permis la criminalisation de cette pratique. Les premières méthodes d’avortement étaient souvent des recettes plus ou moins périlleuses transmises de femmes à femmes, souvent au péril de leur vie.

Avec le Code civil de 1804, dit Code Napoléon, l’avortement est encore défini comme un crime, jugé par une cour d'assises et puni d'une peine de réclusion. Celles et ceux qui le pratiquent peuvent être condamnés aux travaux forcés. Les femmes avortent plus facilement et, donc, plus massivement. En théorie, cela concerne donc aussi les avortées elles-mêmes.

Après la débâcle française contre la Prusse en 1870, la IIIe République voit la poussée d’un « natalisme d’État » visant à enrayer la supposée extinction de la « race française ». Malgré quelques dissonances néo-malthusiennes et des voix féminines qui s’élèvent pour défendre le droit des femmes à disposer de leur corps, cette idée obsède les « repopulateurs ». Dans les faits, les femmes trouvent facilement des personnes proposant leurs services pour une IVG.

Au lendemain de la très meurtrière Première Guerre mondiale, l’État cherche encore par tous les moyens à relancer la natalité et voit dans l’avortement une arme de dépopulation. La loi du 31 juillet 1920 étend les cibles de l’article 317 du code de 1810 : elle condamne à la réclusion à la fois l’avortée et celui ou celle qui provoque l’avortement. En visant « quiconque se livre à une propagande anticonceptionnelle ou contre la natalité », elle interdit aussi, de fait, la vente de contraceptifs féminins.

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Représentations Littéraires de l'Avortement

Les œuvres littéraires du XIXe siècle offrent un aperçu des réalités et des mentalités de l'époque concernant l'avortement. Bien que le sujet soit rarement abordé de manière frontale, il transparaît souvent en filigrane, à travers des personnages de femmes confrontées à des grossesses non désirées, à la misère, au déshonneur et à la nécessité de recourir à des pratiques clandestines.

Les romans réalistes et naturalistes, en particulier, s'emparent de ces thématiques pour dépeindre les conditions de vie difficiles des classes populaires et les conséquences de la morale bourgeoise sur la vie des femmes. Des auteurs comme Émile Zola, Gustave Flaubert et Guy de Maupassant, sans forcément prendre position ouvertement sur la question de l'avortement, mettent en lumière les souffrances et les dilemmes auxquels les femmes étaient confrontées.

Dans "Madame Bovary" de Flaubert, par exemple, l'héroïne, Emma, est une femme insatisfaite de sa vie conjugale et de sa condition sociale. Ses infidélités et ses dépenses excessives la conduisent à la ruine et au désespoir. Bien que l'avortement ne soit pas explicitement mentionné, l'on peut supposer que certaines de ses grossesses ont pu être interrompues, compte tenu de sa situation financière et de son désir d'échapper à ses responsabilités.

De même, dans "L'Assommoir" de Zola, le personnage de Gervaise Macquart est une femme pauvre et exploitée, victime de l'alcoolisme de son mari et de la misère sociale. Ses grossesses répétées et ses difficultés à élever ses enfants la poussent à bout. Bien que l'avortement ne soit pas le thème central du roman, il est présent en arrière-plan, comme une réalité sombre et inévitable de la vie des classes populaires.

La Figure de l'Avorteuse : Entre Crainte et Compassion

La figure de l'avorteuse est également présente dans la littérature du XIXe siècle, souvent dépeinte comme une femme mystérieuse et inquiétante, mais aussi comme une figure de compassion et de dernier recours pour les femmes en détresse. Ces femmes, souvent marginalisées et vivant en marge de la société, étaient celles qui pratiquaient les avortements clandestins, au risque de leur propre vie et de celle de leurs patientes.

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Dans certains romans, l'avorteuse est présentée comme une figure maléfique, profitant de la misère des femmes et pratiquant des actes barbares. Dans d'autres, elle est dépeinte comme une femme compréhensive et humaine, consciente des risques qu'elle prend, mais prête à aider celles qui n'ont pas d'autre solution.

L'Évolution des Mentalités et des Débats

Au cours du XIXe siècle, les mentalités et les débats sur l'avortement évoluent, sous l'influence des progrès de la médecine, des idées féministes et des mouvements sociaux. Si l'avortement reste illégal et condamné par la morale dominante, des voix commencent à s'élever pour dénoncer les dangers de la clandestinité et pour défendre le droit des femmes à disposer de leur corps.

Les néo-malthusiens, par exemple, prônent la limitation des naissances et la diffusion de la contraception, afin de lutter contre la misère et la surpopulation. Certains féministes revendiquent le droit à l'avortement comme un élément essentiel de l'émancipation des femmes.

Cependant, ces idées restent minoritaires et se heurtent à une forte opposition de la part des conservateurs, des religieux et des natalistes, qui considèrent l'avortement comme un crime contre la vie et une menace pour la nation.

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