Avant la loi Veil de 1975, l'avortement en France était un acte illégal, pratiqué dans la clandestinité, souvent dans des conditions dangereuses et traumatisantes pour les femmes. À l'occasion du 50e anniversaire de cette loi historique, l'Institut national de l'audiovisuel (INA) a lancé un projet ambitieux intitulé « Il suffit d'écouter les femmes », visant à recueillir et à transmettre les témoignages poignants de celles et ceux qui ont vécu ou assisté à des avortements clandestins. Ce projet met en lumière une histoire de droits, de familles et d'humanité partagée, une histoire que la société française doit connaître et comprendre.
Le projet « Il suffit d'écouter les femmes » : une mémoire collective
Lancé en 2022, le projet « Il suffit d'écouter les femmes » a permis de recueillir 79 témoignages inédits de femmes et d'hommes ayant vécu ou assisté à des avortements clandestins avant 1975. Encadrés scientifiquement par un comité transdisciplinaire, ces récits traduisent la diversité géographique et sociologique de la réalité d'alors. Ils reflètent la pluralité des méthodes abortives et des parcours : celles qui ont agi seules, celles qui ont aidé leurs amies, celles qui ont pris la route dans la peur, le risque et la douleur. Celles qui ont failli mourir. Celles qui ont perdu leur mère, ceux qui ont perdu leur femme, ceux qui ont défendu les accusées. Des femmes anonymes de toute la France, mais aussi des personnalités comme Annie Ernaux et Christiane Taubira, qui révèle pour la première fois l'avortement clandestin qu'elle a subi.
L'INA décline ces entretiens en plusieurs formats pour toucher un large public :
- Un documentaire produit par Isabelle Foucrier, réalisé par Sonia Gonzalez et raconté par l’actrice Ana Girardot, diffusé sur France 5 le 14 janvier 2025, suivi d'un débat.
- Un livre de témoignages mis en récit par Léa Veinstein, publié en coédition avec Flammarion.
- Un podcast en cinq épisodes, écrit et réalisé par Julie Auzou, disponible sur les plateformes de streaming.
- Des extraits contextualisés de ces témoignages diffusés sur l’ensemble des réseaux sociaux de l’INA.
- Une masterclass à destination du public lycéen, qui s'est tenue le 4 février 2025 au Forum des images à Paris autour des 50 ans de la loi Veil et de son combat pour la légalisation de l’IVG.
En rendant ces récits accessibles à tous, l'INA réaffirme son engagement auprès des générations futures. Ce projet souhaite combler une lacune essentielle : a-t-on vraiment écouté les femmes qui ont avorté clandestinement avant la loi Veil ?
Témoignages poignants : la réalité de l'avortement clandestin
Les témoignages recueillis par l'INA révèlent l'ampleur des violences physiques et psychologiques liées à l'avortement clandestin. Ils mettent en lumière la peur, la solitude, la honte et la souffrance endurées par les femmes qui se trouvaient contraintes d'interrompre une grossesse dans l'illégalité.
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Anne : le poids du déshonneur familial
Anne, 73 ans, a avorté en 1970. Elle témoigne de la difficulté d'évoquer sa grossesse non désirée avec ses parents, issus d'un milieu bourgeois et ultra-conservateur. Elle savait qu'elle serait « la honte de la famille ». Elle a finalement trouvé l'adresse d'un gynécologue qui pratiquait des avortements clandestins, mais elle n'avait pas l'argent nécessaire. Après avoir fait la manche avec des amies, elle a finalement obtenu l'aide financière de son père. L'intervention s'est déroulée rapidement et froidement.
Marie-France et Maguy : la peur et la solitude
Marie-France, 78 ans, a déboursé en 1967 un mois de salaire pour avorter. Maguy, 80 ans, n'a pas envisagé d'en parler à ses parents. Ces femmes témoignent de la peur et de la solitude qu'elles ont ressenties face à cette situation.
Les conséquences physiques et psychologiques
Les témoignages mettent en lumière les conséquences physiques et psychologiques de l'avortement clandestin. Les femmes étaient exposées à des risques d'infections, d'hémorragies, de stérilité et même de décès. Elles pouvaient également souffrir de traumatismes psychologiques durables.
Une femme témoigne : « On m’a laissé le fœtus pendant deux jours dans la clinique. Dans le bidet. Ça m’a complètement traumatisée. » Une autre raconte : « J’ai senti au bout de quelques mètres, comme si mon ventre se coupait en deux ».
La solidarité féminine
Malgré la peur et la clandestinité, des réseaux de solidarité féminine se sont mis en place pour aider les femmes à avorter. Des femmes partageaient des informations, des adresses de médecins ou de « faiseuses d'anges », et offraient un soutien moral.
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Madeleine, 82 ans, témoigne : « La solidarité femmes, elle a marché quand même là. Je me suis autorisée, si on peut dire, à faire des avortements sur mes propres amies. »
Le rôle des médecins et des militants
Certains médecins et militants ont pris des risques considérables pour aider les femmes à avorter clandestinement. Ils pratiquaient des avortements dans des conditions souvent précaires, mais ils étaient motivés par la volonté de soulager la souffrance des femmes et de défendre leur droit à disposer de leur corps.
Joëlle Brunerie-Kauffmann, gynécologue et militante féministe, raconte : « C’est vrai qu’on partait en guerre mais on avait quand même très peur. On s’était rendu compte, c’était la désobéissance civique. »
La loi Veil : une victoire historique
Le 17 janvier 1975, la loi Veil dépénalise l'avortement en France. Cette loi est le fruit d'années de lutte menées par des femmes, des médecins et des militants. Elle représente une victoire historique pour les droits des femmes et une avancée majeure pour la société française.
L'impact de la loi Veil
La loi Veil a permis de réduire considérablement le nombre d'avortements clandestins et de décès liés à cette pratique. Elle a également permis aux femmes de bénéficier d'un accès à l'avortement dans des conditions médicales sûres et encadrées.
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Les défis persistants
Malgré la loi Veil, l'accès à l'avortement reste inégal en France. Certaines régions manquent de professionnels de santé pratiquant l'IVG, et des mouvements anti-IVG continuent de militer pour restreindre ou supprimer ce droit.
Brigitte Tandonnet, ancienne militante du MLAC et gynécologue médicale retraitée, rappelle que le combat n'est jamais vraiment gagné : « À chaque élection, on craint que ces droits soient remis en question. L'accès à l'avortement n'est pas garanti partout dans le pays. »
L'inscription de l'IVG dans la Constitution : une protection supplémentaire
Le 4 mars 2024, la France est devenue le premier pays au monde à inscrire le droit à l'IVG dans sa Constitution. Cette décision historique constitue une protection supplémentaire face aux éventuelles remises en question de ce droit fondamental.
Marie-Thérèse, qui a avorté illégalement en 1963, considère que cette inscription est « une protection de plus, c’est une bonne nouvelle mais ce n’est pas le mot : droit. Ce n’est pas tout à fait assez à mon sens. Mais c’est une protection juridique supplémentaire face à des gouvernements d’extrême-droite réactionnaire qui pourraient attaquer ce droit des femmes. »
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