Introduction
L'interruption volontaire de grossesse (IVG), communément appelée avortement, est un sujet complexe qui suscite de nombreux débats et controverses. Si les aspects médicaux et légaux sont souvent mis en avant, les causes psychosociales qui conduisent une femme à envisager un avortement sont parfois négligées. Cet article vise à explorer ces causes en s'appuyant sur des études et des données factuelles. Il est essentiel de comprendre ces facteurs pour mieux accompagner les femmes confrontées à cette décision difficile et pour mettre en place des politiques publiques adaptées.
Prévalence de l'IVG en France
En France, le recours à l'IVG est une réalité significative. Après un nombre record d'avortements en 2019, 222 000 interruptions volontaires de grossesse (IVG) ont été enregistrées en France en 2020. En 2019, 232 200 interruptions volontaires de grossesse (IVG) avaient été réalisées en France, contre 224 300 en 2018, soit une hausse de 3,5 %. 217 500 concernaient des femmes résidant en métropole. Le taux de recours à l’IVG était alors à son niveau le plus élevé depuis 1990 soit 16, 1 IVG pour 1000 femmes âgées de 15 à 49 ans. Le nombre élevé des IVG pratiquées démontre que l’accès à l’avortement n’est pas entravé. Par contre l’avortement peut s’avérer un marqueur d’inégalité sociale qui doit alerter les pouvoirs publics. Ces chiffres soulignent l'importance de comprendre les raisons qui motivent ces choix et d'analyser les facteurs psychosociaux en jeu.
Facteurs socio-économiques et désir d'enfant
L'Union Nationale des Associations Familiales (UNAF) a mené une enquête qui révèle que les Français souhaiteraient avoir en moyenne un enfant de plus. Parmi les facteurs bloquant cette réalisation du désir d’enfant, il y aurait les difficultés matérielles et financières des familles ne leur permettant pas de s’agrandir (enjeu de trouver un emploi stable, un logement fixe et décent, etc.). Il y a également l’équilibre difficile entre la vie privée et professionnelle, avec un emploi du temps peu aménageable. Ces éléments indiquent que les contraintes économiques et professionnelles peuvent jouer un rôle déterminant dans la décision d'interrompre une grossesse.
Pressions et manque d'information
Des études révèlent que de nombreuses femmes subissent des pressions de leur entourage pour avorter. 64 % des femmes rapportent avoir subi des pressions de leur entourage pour avorter (Rue et al., 2004). 2/3 des IVG impliquent une forme de contrainte. De plus, un manque d'information adéquate est souvent constaté. 67 % des femmes américaines déclarent ne pas avoir été informées, 84 % n’ont pas reçu de conseils adéquats, et 79 % n’ont pas été informées des alternatives (Rue et al., 2004). Ce manque d'information et ces pressions peuvent influencer la décision d'une femme et avoir des conséquences psychologiques importantes.
Conséquences psycho-comportementales post-IVG
Les études convergent vers une augmentation significative des risques psycho-comportementaux post-IVG, incluant dépression, stress post-traumatique, anxiété, troubles du sommeil, toxicomanie, comportements suicidaires, troubles alimentaires et instabilité relationnelle. Ces risques sont amplifiés par des facteurs comme la contrainte, le manque d’information et les avortements répétés.
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Dépression et anxiété
Une étude américaine (Cougle et al., 2003) montre une augmentation de 65 % du risque de dépression chez les femmes ayant subi une IVG, indépendamment de l’âge, de l’origine ethnique, de l’éducation, du statut matrimonial, du revenu ou des antécédents psychiatriques. Le risque reste élevé même pour les IVG motivées par une grossesse non désirée. De plus, l'anxiété généralisée est également un risque accru après une IVG (Cougle et al., 2005).
Toxicomanie et alcoolisme
Le risque de toxicomanie et d’alcoolisme est multiplié par 5 chez les femmes post-IVG, même sans antécédents (Reardon & Ney, 2000). Cette augmentation significative souligne l'impact psychologique profond que peut avoir l'IVG sur certaines femmes.
Risques accrus de suicide
Plusieurs études mettent en évidence un risque accru de suicide après une IVG (Gissler et al., 1996; Gissler, 2005; Garfinkel et al., 1986). Ces données sont alarmantes et nécessitent une prise en charge psychologique adéquate des femmes ayant recours à l'IVG.
Difficultés relationnelles
L'IVG peut entraîner des difficultés relationnelles, notamment avec le partenaire, la famille ou les amis. Les sentiments de culpabilité, de regret ou de colère peuvent perturber les relations interpersonnelles et entraîner un isolement social.
L'IVG médicamenteuse et la détresse psychologique
L’IVG médicamenteuse est souvent difficile à vivre car la femme est confrontée seule à la douleur et l’expulsion du fœtus. Les anti-douleurs prescrits soulagent plus ou moins cette douleur alors que l’isolement ajoute à la détresse psychologique. Une étude de l’INSERM publiée en 2014 souligne que « 27% des femmes ayant réalisé une IVG médicamenteuse ont ressenti des douleurs très intenses au 3ème jour de l’IVG. 83% des femmes affirment avoir pris des antidouleurs lors des cinq jours du traitement¹. Cette expérience peut être traumatisante et entraîner des séquelles psychologiques durables.
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Allongement des délais d'IVG : Risques et considérations
L'allongement du délai légal d'accès à l'IVG est un sujet de débat en France. L’exposé des motifs de la proposition de loi affirme que « 3 000 à 5 000 femmes partent avorter à l’étranger, pour raison de dépassement des délais légaux en France ». C’est le même chiffre qui avait été avancé lors de l’allongement des délais en 2001. Dans son opinion sur l’allongement du délai légal d’accès à l’IVG de 12 à 14 semaines de grossesse publiée en décembre 2020, le Comité consultatif national d’éthique se fonde sur des estimations approximatives du nombre de femmes qui dépasseraient les délais légaux en France, considéré selon eux entre 1500 et 2000 en 2018.
Avis des professionnels de santé
L’Académie nationale de médecine s’est opposée à l’allongement du délai légal d’accès à l’IVG de 12 à 14 semaines en ces termes : « En portant ce délai à 16 semaines d’aménorrhée [14 semaines de gestation, ndlr], on augmente le recours à des manœuvres chirurgicales qui peuvent être dangereuses pour les femmes et à une dilatation du col plus importante susceptible de provoquer des complications à long terme comme un accouchement prématuré. Le Collège national des gynécologues obstétriciens de France (CNGOF) a, quant à lui, fait part de ses réserves au sujet de l’allongement du délai légal de l’IVG de 14 à 16 semaines considérant que “le geste d’IVG chirurgicale entre 14 et 16 SA change de nature” : « à 14 SA une aspiration du contenu utérin est encore possible. A 16 SA, il est nécessaire de dilater davantage le col utérin au risque de créer des lésions définitives, pouvant être responsables d’accouchements prématurés ultérieurs”, détaille le Collège des gynécologues-obstétriciens, citant les mêmes problématiques que l’Académie de médecine.
Conséquences psychologiques des IVG tardives
Le professeur Nisand, président du CNGOF (Collège National des gynécologues et obstétriciens) reconnait qu’il s’agit d’un acte lourd « Concrètement, à douze semaines, un fœtus mesure 85 millimètres, de la tête aux fesses. A quatorze, il mesure 120 mm et a la tête ossifiée. Ce qui veut dire qu’il faut couper le fœtus en morceaux et écraser sa tête pour le sortir du ventre. Si le CCNE dit ne pas voir d’objection, sur le plan médical, à cet allongement de délais, il reconnaît pourtant que plus l’avortement est tardif, plus ses conséquences psychologiques sont lourdes pour les femmes et aussi pour les soignants.
Clause de conscience et droit des soignants
La proposition de loi visant à renforcer le droit à l'avortement incluait initialement la suppression de la clause de conscience spécifique à l'IVG. Cette clause permet à un médecin ou une sage-femme de refuser de pratiquer un avortement, tout en ayant l'obligation d'informer la patiente de son refus et de lui communiquer les coordonnées de praticiens susceptibles de réaliser l'intervention.
Arguments pour le maintien de la clause de conscience
Le CCNE s’oppose à la suppression de la clause de conscience, car il souligne « la singularité de l’acte médical que représente l’IVG », et observe que « l’avortement n’est pas un acte médical comme les autres »26. Il considère même que la suppression de la clause spécifique risque de conduire à une perte d’attractivité (déjà forte) des professions de gynécologues-obstétriciens ou de sages-femmes. Par ailleurs, il estime que la clause de conscience générale ne suffit pas à protéger la liberté de conscience des professionnels de santé, car il s’agit d’une disposition réglementaire qui peut être supprimée, hors de tout débat public, ce qui entraîne alors une forme d’insécurité juridique pour les futurs sages-femmes ou gynécologues27. L’Ordre des médecins s’est, de son côté, opposé à la suppression de la clause de conscience spécifique à l’IVG, deuxième mesure phare de cette proposition de loi. Supprimer cette clause reviendrait à transformer les professionnels de santé en prestataires de service ce qui remettrait en cause la spécificité de ces professions, à l’encontre de la déontologie médicale. De nombreux professionnels seraient alors insécurisés. Interdire la liberté de conscience, c’est la porte ouverte à des discriminations contraignant certains à abandonner leur métier.
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Équilibre entre droit à l'IVG et liberté de conscience
Il est essentiel de trouver un équilibre entre le droit des femmes à l'IVG et la liberté de conscience des professionnels de santé. La suppression de la clause de conscience pourrait entraîner des difficultés d'accès à l'IVG dans certaines régions ou pour certaines femmes, notamment celles qui souhaitent une IVG tardive.
Nécessité d'un accompagnement psychologique
La condition des femmes enceintes faisant face à une détresse mérite toute l’attention de la société. Le regard extérieur posé sur les situations personnelles peut avoir un impact déterminant sur la poursuite ou non d’une grossesse, spécialement quand des perspectives d’accompagnement et de soutien ne sont pas offertes. Des femmes avouent leur déchirement d’avorter de leur enfant à naître à cause de leur situation matérielle, affective ou psychique. Cela doit nous interroger collectivement sur les réelles solidarités à exercer. Une détresse doit toujours être écoutée. Et la réponse à une détresse, c’est d’en combattre les causes, et de la soulager en accompagnant et en soutenant les femmes dans leurs besoins. L’IVG ne devrait jamais s’imposer comme une solution de fatalité.
Information et soutien
Il est crucial de fournir aux femmes une information claire et complète sur les différentes options qui s'offrent à elles, ainsi qu'un soutien psychologique adapté avant, pendant et après l'IVG. Cet accompagnement doit être proposé de manière systématique et accessible à toutes les femmes, quel que soit leur âge, leur origine ou leur situation sociale.
Prévention et éducation
La prévention des grossesses non désirées est également un enjeu majeur. Il est nécessaire de renforcer l'éducation sexuelle et la promotion de la contraception, afin de permettre aux femmes de choisir librement et de manière éclairée si elles souhaitent ou non avoir un enfant.
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