L'Argentine a franchi une étape historique en légalisant l'avortement, mais la route vers un accès équitable et sans entrave reste semée d'embûches. Cet article explore l'évolution de la législation sur l'avortement en Argentine, les statistiques clés qui mettent en lumière la réalité de cette pratique, et les défis persistants auxquels les femmes sont confrontées pour exercer ce droit fondamental.
Un Tournant Historique: La Légalisation de l'Avortement
En décembre, l'Argentine est devenue le plus grand pays d'Amérique latine à autoriser sans condition l'avortement jusqu'à quatorze semaines de grossesse. Cette loi, promulguée après un débat historique au Congrès et par le président Alberto Fernandez le 14 janvier, a marqué une véritable révolution dans un pays où 90 % des habitants sont catholiques. Auparavant, l'avortement n'était permis en Argentine qu'en cas de viol ou de danger pour la vie de la mère, en vertu d'une loi datant de 1921.
Milagros Saavedra, une étudiante en sociologie de 19 ans, exprime son bonheur de participer à ce mouvement historique, soulignant que "nous voulons disposer librement de notre corps, et de notre vie". Elle insiste sur le fait que "des femmes meurent à cause des avortements clandestins. La légalisation de l’IVG est un devoir de l’État et de la démocratie envers nous."
Statistiques Révélatrices: Avortements Clandestins et Impact de la Légalisation
Avant l'adoption de la loi, chaque année, entre 370 000 et 520 000 avortements clandestins étaient pratiqués en Argentine, et 38 000 femmes étaient hospitalisées pour complications lors d'avortements clandestins, selon des statistiques du gouvernement. Ces chiffres alarmants mettent en évidence l'urgence de légaliser l'avortement pour protéger la santé et la vie des femmes.
Depuis la légalisation de l'avortement pendant les 14 premières semaines de grossesse en 2021, le ministère de la Santé a recensé 245 015 interruptions volontaires de grossesse dans le cadre du système de santé public jusqu'en octobre 2023. De plus, le nombre de décès liés à un avortement a baissé de 53 % entre 2020 et 2022, ce qui témoigne de l'impact positif de la légalisation sur la santé des femmes. En 2021, un total de 32 758 avortements a été officiellement recensé, et la prescription de misoprostol (médicament utilisé pour déclencher l'avortement) est passée à 43 000 en 2021 contre 18 560 en 2020.
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Cependant, il est important de noter que cinq jeunes filles de moins de 20 ans accouchaient par heure en Argentine en 2022. Malgré cela, le gouvernement a mis fin au Plan de prévention des grossesses non désirées lors de l’adolescence, qui avait pourtant permis de réduire de 49 % en quatre ans le taux de grossesse dans cette tranche d’âge.
Défis Persistants: Obstacles à l'Accès et Résistances
Malgré la légalisation, l'accès à l'avortement reste inégal et semé d'embûches pour de nombreuses femmes en Argentine. Monik Rodriguez, qui assure une assistance téléphonique aux femmes désirant pratiquer une IVG, souligne que "dans certains villages, où tout le monde se connaît, le matin tu vas faire une échographie et l'après-midi ton boulanger te félicite spontanément pour ta grossesse…". Elle explique que légalité ne veut pas toujours dire légitimité, ou acceptation sociale, de l'avortement.
Valeria Isla, directrice de Santé sexuelle et reproductive au ministère de Santé, reconnaît qu'il existe "un grand écart d'inégalité dans l'accès à la pratique, entre provinces mais aussi à l'intérieur des provinces". Elle évoque également un "obstacle plus structurel (…) dans les provinces où il y a encore beaucoup de résistances politiques" à l'idée de garantir la loi. Depuis l'adoption de la loi, pas moins de 36 recours légaux ont été déposés contre elle, dont 24 ont été déboutés à ce jour.
De plus, la Direction nationale de la santé sexuelle et reproductive a fait part en septembre d’une pénurie des fournitures indispensables pour pratiquer ce type d’intervention.
Actions et Réactions: Défis Juridiques et Politiques
La loi récemment promulguée sur l'interruption volontaire de grossesse en Argentine a subi un premier revers dans la province septentrionale du Chaco, où une juge a décidé de la suspendre à la suite d'une plainte déposée par un groupe conservateur. La juge Marta Aucar a « ordonné la suspension de l'application de la loi » sur l'avortement sur le territoire de la province, en attendant le verdict final concernant ce dossier. Les promoteurs de la mesure dite « de précaution » affirment que la loi sur l'interruption volontaire de grossesse (IVG) approuvée par le Congrès le 30 décembre après un débat historique et promulguée par le président Alberto Fernandez le 14 janvier, est contraire aux règlements de la province de Chaco. Pour l'avocat Soledad Deza, cette action judiciaire contre la loi sur l'avortement « n'a aucun fondement juridique et elle est vouée à l'échec ».
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Le président de la République, Javier Milei, a parlé de ce qu’il appelait « l’agenda sanglant de l’avortement », multipliant de manière générale les propos stigmatisants et les fausses informations.
Perspectives d'Avenir: Défendre les Droits et Élargir l'Accès
Pour les réseaux féministes, dont la Campagne nationale pour le droit à l'avortement légal, sûr et gratuit qui regroupe plus de 300 associations, les prochaines batailles sont d'obtenir la relaxe pour plus de 1.500 femmes encore sous le coup de poursuites pour avoir pratiqué, ou assisté, un avortement parfois fini en drame. Et plus que tout, obtenir "une diffusion massive" des politiques publiques, de l'information afin "que les femmes connaissent leurs droits, et les outils et moyens à leur disposition".
En France, l’avortement est légal depuis la loi Veil, qui date de 1975. On y pratique entre 215.000 et 230.000 avortements chaque année, un nombre qui reste stable. Reste qu'une étude rendue publique en septembre dernier par le ministère français de la Santé révèle de grandes disparités d’accès à l’avortement selon les régions. L’avortement semble, plus que jamais, un droit qu’il faut constamment défendre, y compris des décennies après la promulgation de la loi.
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