Introduction
L'article explore le rôle du pseudonyme "Dick May" dans le parcours de Jeanne Weill, une figure largement méconnue de l'historiographie. Il examine comment ce nom d'emprunt, choisi lors de son entrée dans la vie publique, a façonné son identité et influencé la perception de son travail.
L'Énigme du Pseudonyme : Dick May
Jeanne Weill, en adoptant le pseudonyme de Dick May, a créé un personnage qui a dérouté ses contemporains et continue de piéger les historiens. L'utilisation d'un pseudonyme était courante chez les femmes auteurs du XIXe siècle, mais le choix de Dick May se distingue par son originalité. Ce nom à consonance anglophone, composé d'un prénom associé à un patronyme, s'écarte de la tradition d'un pseudonyme uniquement constitué d'un prénom.
Ce pseudonyme a semé la confusion, certains historiens attribuant à Dick May une identité américaine et masculine. Denis Ruellan, Michel Hérody et Marc Martin, par exemple, ont commis l'erreur de considérer Dick May comme un homme ou une Américaine dans leurs ouvrages sur le journalisme et les médias.
Un Pseudonyme Androgyne et Stratégique
Michèle Bitton a suggéré que Dick May était un pseudonyme neutre, mais le terme "Dick" est un diminutif de Richard et connote clairement la masculinité. Dans le contexte de la presse française du XIXe siècle, où les femmes étaient sous-représentées, l'adoption d'un pseudonyme masculin était stratégique. Les femmes étaient souvent cantonnées aux rubriques de mode ou à la presse féminine, et exprimer des convictions politiques était considéré comme une transgression de l'identité féminine.
À l'époque, les femmes ne représentaient que 2 % des effectifs de l'Association syndicale professionnelle des journalistes républicains français. De nombreuses femmes auteurs ont adopté des pseudonymes masculins pour être publiées, comme André Léo (Léodile Champseix) et Paul Mink (Paule Mink). Louise Renard, l'amie de Dick May, signait également ses articles du nom de "Jacques". Dick May a peut être été influencé par Arvède Barine, qui avait elle aussi choisi un pseudonyme à tonalité masculine.
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L'ambiguïté de genre créée par le pseudonyme de Dick May a induit en erreur de nombreux journalistes de la fin du XIXe siècle. Joseph Rambaud, par exemple, a pris Dick May pour un homme lorsqu'il a commenté son ouvrage L'enseignement social à Paris. Paul de Cassagnac a également cru s'adresser à un homme lorsqu'il a reçu une lettre de "M. Dick May" concernant la création de l'École de journalisme.
L'Origine du Pseudonyme : Un Conseil et une Nouvelle Identité
Une lettre de Dick May à Ernest Lavisse suggère que le comte de Chambrun pourrait avoir conseillé à Jeanne Weill de choisir un pseudonyme. La première occurrence connue de "Dick May" est la signature de l'introduction aux Études politiques et littéraires du comte de Chambrun en 1889.
L'annonce publicitaire des Études politiques et littéraires a été publiée peu après la mort du père de Dick May, ce qui laisse penser qu'elle a pu être embauchée par Chambrun suite à ce décès. Chambrun utilisait d'ailleurs le pseudonyme de Dick May dans sa correspondance professionnelle, désignant sa secrétaire comme "M. Dick May". Dick May elle-même accordait les participes passés au masculin dans ses écrits, renforçant ainsi l'identité masculine de son personnage littéraire.
Ce travestissement littéraire révèle la lucidité de Dick May quant à la difficulté de se faire une place en tant que femme dans les milieux intellectuels. Lors de la fondation du Collège libre des sciences sociales, elle était consciente qu'une "femme à la base d'une aussi grave entreprise n'aurait point inspiré confiance", et a donc demandé à Théophile Funck-Brentano d'apporter son patronage à l'entreprise.
Un Pseudonyme pour Dépasser les Rôles Traditionnels
Dick May ne s'insérait pas dans les activités traditionnellement dévolues aux femmes dans la presse de la fin du XIXe siècle. Elle ne se consacrait pas aux rubriques de mode ou à la "question des femmes", mais abordait des sujets philosophiques, psychologiques et sociaux. Un journaliste de L'Écho notait d'ailleurs que les femmes ne se bornaient plus à parler chiffons et osaient traiter de questions graves.
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Marie Sincère expliquait que les femmes auteurs choisissaient un pseudonyme pour contourner les préjugés de leur famille, des maisons d'édition, des journaux, des lecteurs et des critiques. L'adoption du pseudonyme de Dick May a permis à Jeanne Weill de se créer une nouvelle identité publique. Toutes les lettres signées en tant que secrétaire du Collège et de l'École libres l'étaient sous son pseudonyme. Les notices nécrologiques mentionnaient uniquement Dick May, signe que ce nom s'était substitué à Jeanne Weill.
La Construction d'une Identité et l'Affirmation de Soi
Ce changement de nom s'est fait en parallèle de l'affirmation d'une identité publique. Monique Haicault définit l'agency comme la capacité d'agir, de faire être et de se produire soi-même. George Sand, dans Histoire de ma vie, décrit le nom comme un numéro pour ceux qui ne font rien, et une enseigne pour ceux qui travaillent ou combattent. Ces mots illustrent la trajectoire de Dick May et son attachement à son pseudonyme.
Les premières publications signées "Dick May" apparaissent en 1889, année de la mort du père de Jeanne Weill. Michel Aron Weill, rabbin cultivé, avait inculqué à sa fille le goût des lettres, mais il semble qu'il ait freiné ses ambitions littéraires en raison de son sexe.
Selon les carnets autobiographiques de son frère Georges Weill, Dick May rêvait de devenir écrivain, mais son père préférait donner aux garçons de la famille les moyens de faire de longues études. Dans une confession à son ami Lionel Dauriac, Dick May explique qu'il lui a fallu attendre la mort de son père pour se lancer dans une carrière littéraire. Elle évoque une jeunesse difficile et une lutte constante pour acquérir les mêmes droits que ses frères.
L'Éducation des Filles et le Point de Vue de Dick May
L'éducation des filles est un thème récurrent dans les œuvres littéraires de Dick May, qui laisse entrevoir son point de vue sur le sujet. Le Cas de Georges d'Arrell met en scène une jeune fille éduquée par son frère comme si elle était un garçon, une méthode qui scandalise le narrateur.
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L'adoption du pseudonyme de Dick May marque le commencement d'une nouvelle vie pour Jeanne Weill. La correspondance entre Dick May et le couple Renard de 1892 à 1920 témoigne du lent glissement entre l'ancien et le nouveau nom. Les premières lettres sont signées "Jeanne Weill (Dick May)", puis progressivement "Dick May".
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