Introduction
Cet article se penche sur la question des normes religieuses en matière de droits reproductifs, en particulier la morale sexuelle et familiale, à travers deux enquêtes de terrain qualitatives. La première enquête est une étude sociologique de type ethnographique menée lors des débats sur l'ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules (2018-2020), au cours de laquelle l'Église catholique a joué un rôle actif. La deuxième enquête, qualitative, porte sur les représentations de la famille chez les protestants évangéliques français membres des Associations familiales protestantes (AFP). Elle a été menée au printemps 2021, alors que la révision de la loi était sur le point d'être adoptée. Ces deux enquêtes permettent d'appréhender les débats sous deux angles différents. Comment les mobilisations catholiques et les représentations évangéliques révèlent-elles les tensions entre les normes religieuses et séculières en matière de droits reproductifs ?
Contexte législatif et évolution de la PMA en France
Depuis 1994, les lois de bioéthique françaises encadrent diverses pratiques médicales, telles que la PMA et l'utilisation des embryons surnuméraires issus de la fécondation in vitro (FIV). Ces lois ont été révisées en 2004 et 2011, fixant les modalités d'accès à la PMA, initialement réservée aux couples hétérosexuels "en âge de procréer". En août 2021, le décret d'application de la loi de bioéthique a été promulgué, ouvrant la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules.
Ces évolutions législatives témoignent d'une transformation de la définition de la famille, une institution fondamentale mais en constante évolution. Les débats entourant la PMA illustrent la "démocratie sexuelle", où les normes de genre et de sexualité sont prises en compte dans le débat démocratique.
Méthodologie : deux perspectives sur les normes religieuses
Les deux enquêtes mentionnées diffèrent par les populations étudiées. La première recueille le point de vue du magistère catholique et des représentants d'associations, tandis que la seconde présente le point de vue de protestants évangéliques. Ces deux perspectives permettent d'éclairer la manière dont les normes en matière de droits reproductifs et de sexualité sont perçues aujourd'hui. À travers ces enquêtes, la question de la politisation du religieux est abordée à deux niveaux : la réaction de l'institution catholique à la révision des lois de bioéthique en matière de PMA et les points de vue individuels de protestants évangéliques rassemblés dans une association.
Mobilisations catholiques contre l'ouverture de la PMA
Défense d'une famille "traditionnelle"
Les représentants de l'Église catholique s'opposent à l'ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes en s'appuyant sur une conception "traditionnelle" de la famille. Ils estiment avoir une expertise en matière familiale fondée sur des normes morales. Cette opposition s'inscrit dans la continuité de celle exprimée lors des débats sur le "Mariage pour tous".
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Lors d'une conférence au Collège des Bernardins en 2019, des figures de l'Église catholique ont mis en garde contre les dérives d'un projet qui ne tiendrait pas compte de la dignité humaine, de la vulnérabilité et des contraintes écologiques. Éric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des Évêques de France, a déclaré que le désir d'enfant ne pouvait justifier "la manipulation" et le "bricolage de la filiation".
Il est important de noter que cette position est celle du magistère catholique et ne reflète pas nécessairement l'opinion de tous les catholiques. Un sondage de 2018 a révélé que 35 % des catholiques pratiquants étaient favorables à l'ouverture de la PMA aux couples de femmes.
Traduction séculière des normes procréatives catholiques
L'Église catholique a longtemps conservé une influence en matière de famille en France. Ce que le magistère défend en matière de prescriptions familiales ne relève pas de la foi, mais plutôt d'une juste compréhension des mécanismes de la nature. Les normes procréatives catholiques, édictées dans plusieurs encycliques, sont désormais retraduites, dans un contexte de sécularisation, dans un argumentaire séculier.
La mobilisation catholique contre l'ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules doit se comprendre dans le prolongement de la lutte contre l'ouverture du mariage aux couples homosexuels, indice de la politisation du religieux et véritable révolution sociale.
Rhétorique de l'anxiété et "anthropologie menacée"
Les discours des opposants à l'ouverture de la PMA relèvent d'une "rhétorique de l'anxiété", qui préside à l'ébranlement d'une famille traditionnelle, en ce qu'elle porte atteinte à la nature. Dès 2017, la Conférence des Évêques de France a alerté sur la possibilité d'une légalisation de la gestation pour autrui (GPA), interdite en France.
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Le magistère catholique et les associations d'opposants à l'ouverture de la PMA s'alarment de ce qu'ils considèrent être une "anthropologie menacée". Cette inquiétude est au cœur des discours qui entendent toucher un large auditoire, au-delà des cercles catholiques. Cette "anthropologie menacée" repose sur une vérité biologisante, celle à l'œuvre dans les normes religieuses catholiques. La "vraie" famille est celle d'un couple hétérosexuel marié avec enfants et ne peut faire place à la diversité des formes familiales contemporaines.
Mobilisation d'arguments psychologiques et psychanalytiques
Signe du souci d'élaborer un discours séculier, les opposants à l'ouverture de la PMA alertent sur les effets de l'absence de père, en se référant à des psychologues et psychanalystes. Cette référence accrue à la psychologie et la psychanalyse témoigne de la démocratisation de ces deux disciplines, qui se traduit par leur mobilisation sur d'autres domaines de la vie sociale. L'"absence du père" est devenue le mot d'ordre de la Manif pour tous.
Représentations évangéliques de la famille
L'enquête menée auprès de protestants évangéliques français révèle une diversité de points de vue sur la question de la PMA et des droits reproductifs. Bien qu'il n'y ait pas d'autorité centrale comme dans l'Église catholique, les personnes interrogées inscrivent leurs propos dans une rhétorique portée par des arguments de type religieux.
L'Église et l'AMP
L’Église promeut les techniques d’aide à la fertilité (traitement hormonal, restauration ou désobstruction des trompes, traitement de l’endométriose) mais s’oppose à l’assistance médicale à la procréation, soit parce qu’elle « réalise une totale dissociation entre la procréation et l’acte conjugal » (insémination), soit parce qu’elle suppose une destruction d’embryons surnuméraires (fécondation in vitro).
Acteurs français de la défense de la vie
En France, les mouvements pro-vie existent depuis qu’ont commencé les débats sur la légalisation de l’avortement, au début des années 1970. Aujourd’hui encore, de nombreuses personnalités se consacrent à la lutte pour la vie. Parmi eux, on peut citer le Professeur Jérôme Lejeune, Jean-Marie Le Méné, Tugdual Derville, Michel Aupetit, l’Abbé Laurent Spriet, Aude Mirkovic, le Pr Écochard, Michel Raoult, Cécile Edel et Aliette Espieux.
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Arguments contre l'ouverture de la PMA
Privation des origines et absence de père
La pratique de la PMA prive l’enfant de ses origines. L’ignorance à ses origines pourrait être considérée comme une perte ou une absence de son identité biologiquement paternelle. L’absence de père conduit à concevoir des enfants volontairement privés de filiation paternelle. Une telle pratique (PMA) soumet l’enfant à un choix indépendamment de sa volonté, l’adapte à un modèle de vie familiale loin du schéma de la famille traditionnelle.
Filiation et reconnaissance de la mère d'intention
Concernant la filiation, un changement important dans la loi est envisagé afin de faciliter à la mère d’intention l’établissement de son lien de filiation avec l’enfant. Cette mère dite d’intention, devra pour reconnaitre l’enfant l’adopter après sa naissance.
Audition des représentants des cultes
Le 29 août, la commission spéciale chargée d'examiner la loi de bioéthique a reçu les représentants des cultes catholique, juif et protestant. Ils ont pris place dans la salle Lamartine de l'Assemblée nationale, face à une trentaine de députés prêts à recueillir, et interroger, leur regard sur la bioéthique.
Café Joyeux et les réseaux catholiques
Le cas du Café Joyeux, une chaîne de coffee-shops employant des personnes en situation de handicap, illustre les liens entre certaines initiatives entrepreneuriales et les réseaux catholiques. Si l'initiative est présentée comme "100 % solidaire" et inclusive, elle est portée par des entrepreneurs catholiques pratiquants, Yann et Lydwine Bucaille Lanrezac, et financée par un fonds de dotation qui soutient également des associations catholiques conservatrices, notamment des organisations pro-vie et opposées à l'égalité des droits des couples homosexuels.
Cette situation soulève des questions sur les motivations réelles de ces initiatives et sur l'influence des réseaux religieux dans le domaine du handicap.
GPA : un débat clivant
La gestation pour autrui (GPA) est une technique de procréation par laquelle une femme porte l’enfant pour une personne célibataire, un couple hétérosexuel ou un couple de même sexe, que ce soit à titre gratuit ou contre une somme d’argent. La GPA suscite l’indignation ou l’hostilité de nombreux intellectuels, de la plupart des associations féministes, du milieu psychanalytique en général, de l’Église catholique, de la Fédération protestante, de représentants de l’islam et du judaïsme.
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