Introduction
L'avortement sélectif, une pratique consistant à interrompre une grossesse en fonction du sexe du fœtus, est un phénomène complexe aux implications démographiques et éthiques considérables. Bien que souvent associé à l'Asie, notamment à la Chine et à l'Inde, des études récentes révèlent une prévalence inquiétante dans certaines régions d'Europe orientale et du Caucase, en particulier en Arménie. Cet article examine en profondeur la situation de l'avortement sélectif en Arménie, ses causes profondes, ses conséquences et les efforts déployés pour lutter contre cette pratique.
Un Phénomène Mondial avec des Répercussions Locales
L'avortement sélectif n'est pas une pratique isolée. En Asie, le phénomène est bien documenté, avec des chiffres alarmants en Chine et en Inde. En Chine, la politique de l'enfant unique a exacerbé la préférence traditionnelle pour les garçons, conduisant à un déséquilibre significatif entre les sexes à la naissance. En Inde, le coût financier associé au mariage des filles, notamment la dot, contribue également à la sélection prénatale en faveur des garçons.
Cependant, l'avortement sélectif n'est pas limité à l'Asie. Un rapport de l'Institut français d'études démographiques (Ined) a mis en évidence l'existence de cette pratique dans les Balkans et le Caucase, remettant en question la perception commune selon laquelle il s'agit d'un problème exclusivement asiatique.
L'Arménie : Un Cas Particulièrement Préoccupant
L'Arménie est l'un des pays où le taux d'interruptions de grossesse liées au sexe de l'enfant est le plus élevé au monde, juste après l'Albanie, selon l'ONU. Ce déséquilibre se traduit par un ratio de naissance anormalement élevé de garçons par rapport aux filles. En moyenne, on compte environ 114 naissances de garçons pour 100 naissances de filles, un chiffre bien supérieur à la moyenne mondiale de 105 garçons pour 100 filles.
Ce phénomène a des conséquences démographiques importantes. Selon le ministre arménien du Travail et des Affaires sociales, Narek Mkrtchyan, les avortements sélectifs ont entraîné la perte d'environ 80 000 personnes en termes de capital humain. L'étude a examiné le déséquilibre entre les sexes à la naissance en Arménie entre 1991 et 2010, en raison de l’absence de mesures directes des avortements sélectifs sexuels. En d’autres termes, en remplaçant les filles par des garçons, l’Arménie a perdu non seulement les filles, mais aussi les futures mères.
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Les Causes Profondes de l'Avortement Sélectif en Arménie
Plusieurs facteurs contribuent à la prévalence de l'avortement sélectif en Arménie :
Valeurs patriarcales traditionnelles : La préférence pour les garçons est profondément enracinée dans les valeurs patriarcales de la société arménienne. Les garçons sont souvent perçus comme ceux qui perpétuent le nom de famille et assurent la sécurité financière de leurs parents pendant leur vieillesse.
Pression sociale et familiale : Les femmes peuvent subir des pressions importantes de la part de leur famille, en particulier de leur belle-famille, pour avoir un fils. Dans certains cas, les femmes enceintes de filles peuvent être incitées à avorter. Tamara Gevorkyan témoigne que lorsqu'elle attendait sa quatrième fille, sa belle-famille a tenté de la convaincre d'avorter.
Accès aux technologies de sélection prénatale : L'ouverture des frontières et l'accès accru aux échographies ont permis aux parents de connaître le sexe de leur enfant à naître et de prendre la décision d'avorter en conséquence. Les avortements sélectifs ont lieu autour des trois mois de grossesse, moment à partir duquel l'échographie peut révéler le sexe de l'enfant. Trois mois, c'est aussi le délai au-delà duquel la loi arménienne interdit l'IVG.
Conditions économiques difficiles : Dans un contexte de difficultés économiques et de conditions de vie précaires, certaines familles peuvent estimer qu'elles ne peuvent pas se permettre d'élever une fille. Une femme a confié : « J’avais deux fils. Et j’étais enceinte d’une fille. Nous vivions dans des conditions terribles - un dortoir avec une salle de bain et une cuisine partagées au même étage que les autres locataires, les salaires bas. Mon mari a dit: » Nous nous sommes à peine passés avec deux enfants … « et donc ma fille n’a jamais été née.
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Les Conséquences Démographiques et Sociales
L'avortement sélectif a des conséquences néfastes sur la démographie et la société arméniennes :
Déséquilibre du ratio de naissance : Le déséquilibre entre les sexes à la naissance peut entraîner des problèmes sociaux tels qu'un manque de femmes pour le mariage, une augmentation de la criminalité et une instabilité sociale.
Dépeuplement : La préférence pour les garçons et la pratique de l'avortement sélectif contribuent au dépeuplement de l'Arménie. Ces dernières années, une tendance à la dépeuplement a été observée en Arménie. Dans la région de l’Eurasie et de l’Asie centrale, l’Arménie occupe la troisième place, derrière la Moldavie et le Bélarus.
Discrimination à l'égard des femmes : L'avortement sélectif reflète et renforce la discrimination à l'égard des femmes dans la société arménienne. Il perpétue l'idée que les filles sont moins valorisées que les garçons.
Les Efforts de Lutte Contre l'Avortement Sélectif
Le gouvernement arménien et les organisations de la société civile ont pris des mesures pour lutter contre l'avortement sélectif :
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Législation : Le ministère de la Santé arménien a soumis au parlement un projet de loi interdisant explicitement tous les avortements sélectifs selon le sexe. Le projet de loi prévoit une demande par écrit et un délai de trois jours pour les femmes souhaitant avorter entre les 12 et 22ème semaines de grossesse, terme à partir duquel le sexe de l’enfant peut être connu.
Sensibilisation : Des campagnes de sensibilisation sont menées pour lutter contre les stéréotypes de genre et promouvoir l'égalité entre les sexes. Dans les locaux de l'association Women ressource center, à Erevan, Anush Poghosyan tente de contrer les stéréotypes patriarcaux très ancrés.
Soutien aux femmes : Des organisations offrent un soutien aux femmes enceintes et aux familles pour les aider à surmonter les pressions sociales et économiques qui peuvent les pousser à choisir l'avortement sélectif.
Perspectives d'Avenir
Lutter contre l'avortement sélectif en Arménie est un défi complexe qui nécessite un engagement à long terme. Il est essentiel de changer les mentalités et les comportements, de promouvoir l'égalité entre les sexes et d'offrir un soutien aux femmes et aux familles. La stratégie comprend également des étapes pour atténuer l’impact des avortements sélectifs sexuels. Pour les résultats à long terme, les experts du ministère soulignent la nécessité de changer le comportement du public et de démanteler les stéréotypes qui conduisent à de tels avortements.
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