L'histoire du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) et la lutte pour le droit à l'avortement en France sont inextricablement liées à la figure d'Antoinette Fouque. Psychanalyste, philosophe et militante, Fouque a été une cofondatrice influente du MLF et une actrice clé dans les débats et les actions qui ont mené à la légalisation de l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG). Cet article explore l'histoire de l'IVG en France à travers le prisme de l'engagement d'Antoinette Fouque et du MLF, tout en remettant en question les chronologies traditionnelles du féminisme. À la lumière des travaux récents sur l’histoire des féminismes, en particulier provinciaux, l’article se propose de redéfinir les chronologies de « la décennie féministe ».
Le Contexte de l'Émergence du MLF
Le MLF est né dans le sillage de Mai 68, en réaction au « virilisme du mouvement étudiant ». Antoinette Fouque, avec Monique Wittig et Josiane Chanel, a cofondé le mouvement en octobre 1968, voyant en lui une « libération joyeuse ». Le MLF ne se voulait ni une organisation, ni une association. Il n’existe pas de carte, pas de bureau d'élu, pas de représentante…, mais devient un lieu de discussions et de prises de parole individuelles de femmes entre elles. Leurs aînées avaient oeuvré pour l'égalité des droits. La deuxième vague féministe, nébuleuse multiforme, lutta tous azimuts contre la domination des hommes et pour la libération des corps. Les premières féministes sont donc des jeunes femmes. Leurs mères sont, par rapport à la moyenne des femmes, plus souvent actives professionnellement, plus à gauche, autonomes, atypiques. L'engagement pour elles n'est donc pas une rupture avec la génération féminine précédente. La très grande majorité d'entre elles pratiquaient déjà une forme de militantisme politique, syndical ou anticolonialiste ; 40 % des militantes interrogées ont été mariées. Pour les deux tiers d'entre elles mariées avant 1970, les divorces sont nombreux. Leur style de vie préfigure les évolutions ultérieures par la fréquence du célibat et de la vie en couple non marié et même non cohabitant. Soixante pour cent des enquêtées sont mères. Elles ont leurs enfants plus tard que les autres femmes, à la trentaine passée (sauf celles qui, plus âgées, ont eu leur(s) enfant(s) avant 1970). Beaucoup refusent l'institution matrimoniale mais ne rejettent pas la présence du père. Les enseignantes et les chercheuses sont nombreuses - mais il faut tenir compte du biais que constitue pour cette enquête le statut universitaire des enquêtrices allant de proche en proche. D'autres se dirigent vers les métiers de la création, de l'écriture, du travail social, en essayant de garder un lien avec le féminisme. Selon Françoise Picq, elles forment une « avant-garde culturelle » alors même que le Mouvement n'avait pas la prétention de l'être. Elles appartiennent aux couches moyennes et supérieures de salariées qui votent à gauche et défendent le libéralisme culturel. Elles ont gagné leur autonomie personnelle par le diplôme (80 % de diplômées du supérieur parmi les enquêtées).
Le MLF s'est distingué des mouvements féministes précédents par son approche radicale et sa focalisation sur la libération des corps et la lutte contre la domination masculine dans toutes les sphères de la vie. Le mouvement a remis en question les structures patriarcales et a cherché à donner aux femmes le pouvoir de décider de leur propre corps et de leur propre vie.
La Lutte pour le Droit à l'Avortement
Au MLF, le droit à l’avortement libre et gratuit et la lutte contre le viol ont été parmi les premiers grands thèmes d’action. Quand le MLF commence l’action pour le droit à l’avortement et à la contraception à l’été 1970, l’avortement est toujours interdit en France par une loi de 1920 qui l’a criminalisé. Mais en 1967, la loi Neuwirth légalise la contraception. C'est dans ce contexte de lutte que, le 5 avril 1971, est publié le Manifeste des 343, paru dans Le Nouvel Observateur, dans lequel 343 femmes déclarent en leur nom avoir déjà eu recours à l’avortement et demandent la légalisation de l’IVG, l’Interruption volontaire de grossesse, en France pour toutes. L'avortement libre et gratuit est donc un objectif fédérateur dans la mobilisation féministe qui s'élargit dans les années 1973-1975. L'élection de Valéry Giscard d'Estaing en 1974, plus libéral que ses prédécesseurs à l'Élysée, représente un espoir de concrétisation. Simone Veil va prendre en charge le dossier comme ministre de la Santé. Elle se bat contre une large part de la majorité de droite et fait preuve d'un courage certain face aux adversaires du droit à l'IVG les plus militants sont rassemblés depuis 1970 dans l'association Laissez-les vivre. Le vote de la loi en janvier 1975 laissera cependant les féministes radicales insatisfaites. Dans ce combat, comme dans beaucoup d'autres, le MLF a joué un rôle d'aiguillon. Mais le Mouvement ne se laisse pas enfermer dans une liste de revendications. Il se concentre en priorité sur le respect de l'intégrité corporelle des femmes. Dès mai 1972, les premières journées de dénonciation des crimes contre les femmes soulèvent le tabou du viol. La criminalisation du viol sera obtenue en 1980. La question des violences conjugales est posée.
Le 20 novembre 1971, le Mouvement de libération des femmes manifeste pour la première fois dans la rue. L’initiative est nationale, internationale et historique. Plus de 4000 personnes défilent avec des banderoles et des cartons qui exigent : « Pas de lois sur nos corps », « Abolition des lois sur le corps des femmes », « Avortement libre et gratuit pour toutes », « Nous aurons les enfants que nous voulons », « Un enfant si je veux, quand je veux », « Notre corps nous appartient.
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Le rôle de Gisèle Halimi est capital dans l'organisation de la défense des accusées au procès de Bobigny. Marie-Claire, 16 ans, qui a avorté, est relaxée. Sont jugées, le 8 novembre 1972, sa mère, qui l'a aidée, les collègues de sa mère, qui ont donné l'adresse de l'avorteuse, et l'avorteuse. Dans le milieu modeste d'où viennent ces femmes, il n'est pas envisageable d'aller à l'étranger pour avorter. La politisation et la médiatisation du procès montrent qu'il n'est plus possible d'appliquer la loi de 1920 dans toute sa rigueur.
La gauche réunit ses forces féministes au sein du Mouvement de libération de l'avortement et de la contraception MLAC, créé le 4 avril 1973. Le mouvement est mixte, c'est à la fois un cartel d'organisations et une association comptant des adhésions individuelles. La présidente est Monique Antoine qui a plaidé à Bobigny, entourée de Simone Iff, du Planning familial, et de Jeannette Laot de la CFDT. Les médecins y sont actifs. Sur le modèle du « manifeste des 343 » de 1971, le 3 février 1973 ils sont 331 à déclarer pratiquer des avortements. La pratique illégale et militante des avortements est en effet fréquente depuis qu'a été introduite en France la méthode Karman par aspiration, facile à maîtriser.
Le 6 octobre 1979, manifestation de plus de 50.000 personnes à Paris pour la reconduction de la loi autorisant l’IVG, dite Loi Veil. « L’usine est aux ouvriers, l’utérus est aux femmes, la production du vivant nous appartient.
La Loi Veil et ses Suites
Le 17 janvier 1975, la loi Veil est finalement adoptée, dépénalisant l'avortement en France. Simone Veil, alors ministre de la Santé, a joué un rôle crucial dans l'obtention de cette loi, malgré une forte opposition. Cependant, les féministes radicales, dont Antoinette Fouque, sont restées insatisfaites, considérant que la loi ne répondait pas pleinement à leurs revendications. Une nouvelle manifestation rassemblant 50 000 femmes pour la reconduction de cette loi a lieu le 6 octobre 1979, réclamant également la gratuité de l’intervention. « Quelque chose de l’esclavage des femmes, de l’asservissement à la reproduction inscrit depuis la Genèse est aboli », affirme Antoinette Fouque. Par ce geste, nous nous réapproprions notre corps et affirmons une voie de libération pour les femmes qui soit en relation avec leur désir, sans contrainte.
Antoinette Fouque et le Féminisme Différencialiste
Antoinette Fouque s'est distinguée au sein du MLF par son approche « différentialiste » du féminisme. Contre le féminisme radical, qui milite plutôt pour l'indifférenciation et la déconstruction des genres, Antoinette Fouque affirme qu' « il y a deux sexes » , et explore « le féminin » à partir d'une symbolisation qui fait grand cas du pouvoir reproducteur des femmes et de l'utérus. C'est elle qui finira par déposer le sigle MLF en 1979, suscitant l'ire de Simone de Beauvoir qui qualifie alors ce groupe de « petite secte » de « féministes antiféministes, capitalistes anticapitalistes, d'idéologues mercantiles ». Les autres tendances se désigneront alors « MLF non déposé ».
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Cette position a suscité des controverses et des débats au sein du mouvement féministe, mais elle a également permis d'ouvrir de nouvelles perspectives sur la question de l'identité féminine et de la différence sexuelle.
L'Héritage d'Antoinette Fouque et du MLF
Antoinette Fouque est décédée en 2014, laissant derrière elle un héritage important dans l'histoire du féminisme français. Son engagement pour le droit à l'avortement et sa contribution à la réflexion sur l'identité féminine ont marqué le mouvement féministe et continuent d'inspirer les générations suivantes.
Le MLF, malgré ses divisions et ses contradictions, a joué un rôle essentiel dans la transformation de la société française et dans la conquête de nouveaux droits pour les femmes. Le Mouvement de Libération de la Femme fête cette année les quarante ans d'un militantisme qui s'avère plus que jamais nécessaire.
Remise en Question des Chronologies du Féminisme
À la lumière des travaux récents sur l’histoire des féminismes en particulier provinciaux, l’article se propose de redéfinir les chronologies de « la décennie féministe ». Personnellement, je réfute les expressions de « première vague » et de « deuxième vague » qui, pour ce qui concerne cette dernière, a contribué à figer spatialement (cadre parisien du MLF) et chronologiquement (1970-1979) l’histoire des féministes des années 1970.
Il faut revenir à la manière dont s’est imposée la notion de « deuxième vague ». Pour ma part, je vais essayer de démontrer ici comment l’usage de cette métaphore marine fige le « réel historique » (selon l’expression de Pierre Vidal Naquet). Catégorie militante utilisée comme catégorie d’analyse, la notion de vague est homogénéisatrice. La « première vague » - celle dite de l’émancipation - est censée couvrir une séquence qui va de la fin du second Empire (1868) à la fin de la Troisième République (1940), dans laquelle les événements historiques et les luttes féministes n’ont guère de rapport entre eux d’un bout à l’autre de la période. La première vague n’est en fait déterminée qu’en fonction de la seconde - celle dite de la libération des années 1960-1970 - qui entend signifier une rupture (revue à la baisse par Sylvie Chaperon dans sa thèse), un changement complet par rapport aux générations féministes précédentes et qui aux yeux de certaines n’est pas dépassé aujourd’hui.
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J’ai en fait suivi de près cette chronologie dans mes travaux sur les « années 68 » où j’ai étudié la « décennie féministe » en la faisant mourir en 1981 avec l’intégration de certaines féministes dans les institutions autour du ministère des Droits de la femme, ce que j’ai nommé « féminisme institutionnel ». J’ai étudié dans les « années 68 », actions et formes d’organisations féministes que j’ai souhaité intégrer à l’histoire des autres mouvements sociaux, ce qui m’a permis en 2002 de noter la diffusion d’un féminisme provincial en rhizomes en particulier parmi les femmes syndicalistes.
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