Anne-Sylvie Malbrancke est une anthropologue française dont le parcours académique et les expériences de terrain, notamment en Papouasie-Nouvelle-Guinée, ont marqué son approche de l'altérité et des enjeux contemporains liés aux migrations et aux frontières. Son œuvre, qui comprend des publications écrites et des documentaires, témoigne d'un engagement profond envers la compréhension des différentes cultures et la nécessité de se décentrer pour appréhender le monde.
Formation et Débuts
Diplômée en Lettres modernes et ancienne élève de l'École Normale Supérieure (ENS), Anne-Sylvie Malbrancke a initialement suivi une formation littéraire. Cependant, elle a ensuite opéré un tournant décisif en se tournant vers l'anthropologie. Inspirée par le travail de l'anthropologue Maurice Godelier, elle a entrepris un doctorat qui l'a menée à vivre une expérience immersive chez les Baruya, une tribu isolée des Hautes-Terres de Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Immersion chez les Baruya
En 2009, Anne-Sylvie Malbrancke se lance sur les traces de Maurice Godelier. Elle part s’installer chez les Baruya, petite tribu des Hautes-Terres de Papouasie-Nouvelle-Guinée, où elle vit un an sans eau, sans électricité, ni moyen de communication fiable avec l’extérieur, partageant au quotidien leur labeur, leurs joies et leurs peines. En 2013, elle entreprend de se rendre chez les Baruya, à Wuyabo, où Maurice Godelier a longuement séjourné quarante ans auparavant.
Ce séjour prolongé auprès des Baruya a constitué une expérience transformatrice pour Malbrancke. Elle a vécu sans eau courante, sans électricité et avec des moyens de communication limités avec le monde extérieur. Partageant le quotidien des Baruya, elle a participé à leur travail, leurs joies et leurs peines. Cette immersion lui a permis de confronter ses propres fantasmes et projections à la réalité de la vie quotidienne de cette communauté.
Dans son ouvrage "Les Désillusions de l'ailleurs", Malbrancke relate cette expérience avec une plume alerte, juste et empreinte d'autodérision. Elle y confesse ses appréhensions avant le départ, son désir de se confronter à "l'Ailleurs" et de se "décentrer". Elle partage les difficultés matérielles rencontrées, les nuits sans électricité, la gestion des besoins intimes et l'affrontement de peurs diverses. Elle évoque également les moments de découragement face à la difficulté de la collecte de données et le décalage entre ses attentes et la réalité des préoccupations des Baruya.
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Malbrancke souligne que cette expérience a été un miroir révélateur, mettant à l'épreuve ses certitudes et la confrontant à la relativité de ses propres catégories de pensée. Elle insiste sur la nécessité de se décentrer pour accueillir l'autre, un processus qui peut être douloureux et périlleux.
"Les Désillusions de l'ailleurs": Un récit d'introspection salutaire
"Les Désillusions de l'ailleurs" se lit comme un roman d'aventures, mais il s'agit en réalité du carnet de bord d'une anthropologue. L'ouvrage relate par le menu plus d'un an de sa vie auprès de populations papoues. La plume de Malbrancke est alerte, juste et libre jusqu’à l’autodérision, dans un exercice de mise à nu qui aura attendu dix ans avant de s’autoriser. Elle confesse ses trémolos d’avant-départ, avide de se frotter à « l’Ailleurs » mais aussi de « lâcher prise » et de se « décentrer ». On accompagne avec sympathie l’autrice qui se livre dans tous les compartiments. De l’insurmontable liste de quelques centaines de kilos de matériel à « monter » chez les Baruya, à la première de toutes ces nuits sans électricité ni eau courante, de la débrouille pour satisfaire ses besoins intimes à l’affrontement de peurs plus ou moins irraisonnées, de l’usure des jours semblables aux ascenseurs émotionnels. « À un moment, tout est parti à vau-l’eau », la pluie dans la maison, les rats, la maladie, la collecte de terrain qui n’avance pas - « déçue que les personnes ‘étudiées’ ne fassent pas de rituels tous les quatre matins ». Malbrancke évoque souvent le miroir que lui tend cet ailleurs, dont le frottement est beaucoup plus décapant qu’elle ne l’imaginait.
L'ouvrage se révèle être un exercice d'introspection salutaire sur cet Autre bourré des projections dont nous l'affublons. On inverse les rôles. « Nos » Baruya seraient Syrien·nes, Nigérien·nes, Afghan·es. Certes, ces gens ne traversent pas les frontières pour aller volontairement à la rencontre des Français·es. Mais ils ne transportent avec eux qu’une poignée d’effets, souvent sans eau ni énergie pendant des semaines, plongés dans un univers d’altérité où tout leur est différence, intimité offerte aux vents, angoisse de la première à la dernière nuit souvent, risques mortels bien plus prégnants en Méditerranée qu’à Wuyabo.
Rituels du Monde : Exploration Documentaire de la Diversité Culturelle
Après son doctorat, Anne-Sylvie Malbrancke s'est tournée vers le film documentaire. Après trois années de travail, la série "Rituels du monde" a vu le jour sur Arte en 2020. Cette série en quinze épisodes explore la diversité des façons de célébrer la vie et la mort dans différentes communautés à travers le monde.
"Rituels du monde" nous montre, au sein de communautés proches ou lointaines, la diversité des façons de célébrer la vie et la mort. Partout on naît, on grandit, on meurt ; parfois on se marie, on célèbre les saisons ou l’on rend hommage aux morts : ces moments particuliers, dont la forme varie d’une société à l’autre, donnent du sens à l’existence.
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La série a été réalisée par Thibaud Marchand, Camille Robert et Nathalie Laville et a été produite par "Tournez s'il vous plait" et Arte France.
Anne-Sylvie Malbrancke a également publié un livre intitulé "Rituels du monde" aux éditions Dépaysage, qui complète la série documentaire en racontant les coulisses des tournages et en partageant les émotions et les réflexions suscitées par certaines situations vécues sur le terrain.
Engagement et Réflexions
L'œuvre d'Anne-Sylvie Malbrancke s'inscrit dans une réflexion plus large sur les enjeux contemporains liés aux migrations, aux frontières et à la nécessité de repenser nos catégories de pensée.
Elle a participé à des rencontres et des échanges avec des élèves, partageant avec passion les réflexions et les anecdotes poignantes de son livre "Les désillusions de l’ailleurs". Elle a également évoqué son parcours, l’importance des études littéraires dans le cursus scolaire, l’apport des sciences humaines dans la connaissance de notre humanité commune et plurielle, la difficulté du décentrement autant que l’engagement concret du corps dans la pensée.
Malbrancke, dans la lignée de Godelier et de Descola, insiste sur la nécessité de se décentrer pour accueillir l'autre - ce qui peut être douloureux et périlleux. Elle invite à penser en dehors de ses propres catégories, à accepter qu'il y ait d'autres façons de voir les choses.
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