Introduction
L'histoire d'Anne de Rosanbo, intimement liée aux figures de Thomas Philippe et à la communauté de l'Eau vive, soulève des questions complexes sur l'emprise spirituelle, les abus sexuels et les dérives mystiques au sein de l'Église. Son avortement en 1947, loin d'être un simple fait divers, s'inscrit dans un contexte de manipulation et de contrôle où la dimension mystique glauque a pris le dessus, avec des conséquences troublantes.
Le Carmel de Nogent-sur-Marne au Cœur des Fantasmes
Dans les années 1940 et au début des années 1950, des religieuses du carmel de Nogent-sur-Marne ont vécu sous l’emprise sexuelle d’un prêtre charismatique, Thomas Philippe, et, avant lui, de son oncle et père spirituel, selon des témoignages désormais rendus publics. Le carmel du Christ-Roi à Nogent-sur-Marne, où officiait une cousine de Thomas Philippe, était particulièrement prisé par ce dernier. En novembre 1950, l’évêque auxiliaire de Paris, Pierre Brot, constatait un “engouement excessif”, “proche de l’adoration” pour le père Philippe. Des sœurs lui préparaient des repas tardifs, et il travaillait avec elles au parloir tard dans la nuit. La fréquence de ses visites était telle qu’on multipliait les précautions pour cacher sa présence.
En mars 1951, le père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus mit à jour la nature exacte des rapports entre le prêtre et les religieuses, entraînant la déposition de la prieure de Nogent, la mère Thérèse. Aucune enquête ne fut lancée immédiatement, mais les témoignages de victimes de l’Eau vive en 1951 déclenchèrent des investigations internes.
Les Dérives Mystico-Sexuelles et l'Implication de Thomas Dehau
Une sous-prieure du carmel nogentais témoigna en 1956 des pratiques qui avaient cours dans l’institution, révélant qu’au moins six religieuses avaient partagé des pratiques mystico-sexuelles avec le prêtre, dont trois perduraient. Ces relations avaient commencé bien avant les visites de Thomas Philippe, avec son oncle et père spirituel, Thomas Dehau, également prêtre dominicain. L’ancienne prieure de Nogent, la mère Thérèse, confirma son implication dans l’avortement d’Anne de Rosanbo en septembre 1947.
L'Avortement d'Anne de Rosanbo : Un Acte Revêtu de Mystique Glauque
Anne de Rosanbo, après avoir été religieuse au monastère de la Croix, quitta les ordres pour s’installer près de la communauté de l’Eau vive. Elle se fit avorter discrètement avec l’aide d’une autre disciple. Cet acte, destiné à éviter tout scandale, fut revêtu d’une dimension mystique glauque, avec le baptême du fœtus et sa conservation comme une relique jusqu’en 1952.
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La Croyance en une Mission Providentielle et la Confusion Mentale
Selon le témoignage de la sous-prieure, les religieuses restées dans l’emprise mystique du père Dehau puis du père Philippe étaient persuadées que le carmel de Nogent avait une mission particulière, providentielle. La sous-prieure elle-même fit état de la confusion mentale dans laquelle elle s’était trouvée, regrettant ses actes et le mal causé à ses filles spirituelles.
L'Affaire et ses Répercussions sur un Projet d'Accueil de Personnes Handicapées
L’ancien carmel de Nogent, ne comptant plus qu’une dizaine de sœurs très âgées, devait être occupé par l’association Les Amis de Cléophas pour ouvrir une maison avec L’Arche. Cette coïncidence était insoutenable pour L’Arche, car Thomas Philippe était à l’initiative de l’association fondée par Jean Vanier, lui-même soupçonné d’agressions sexuelles. Il était difficile d’associer le nom de l’Arche au carmel de Nogent.
Les Failles des Autorités de l’Église
L’enquête a mis en lumière une défaillance des autorités ecclésiales. Deux lanceuses d’alerte ont eu un rôle déterminant dans les années 1950, en particulier une laïque, Madeleine Guéroult, dont la ténacité obtint des dominicains le lancement d’une enquête. Ces alertes ont abouti à la condamnation de Thomas Philippe. Le rapport confirme que fut aussi condamné en 1957 son frère Marie-Dominique Philippe - sentence qui avait été camouflée toutes ces années - pour avoir couvert son aîné dans ses dérives et incité une religieuse qu’il accompagnait à s’y adonner.
La Famille Philippe dans le Viseur de Rome
D’autres membres de la famille Philippe ont également été sanctionnés par Rome. Les motifs de la condamnation de leur sœur, l’ancienne prieure du couvent voisin de l’Eau vive, sont dévoilés : Mère Cécile fut déposée du jour au lendemain et envoyée dans un autre couvent sous un autre nom pour avoir poussé des religieuses de sa communauté dans les bras de son frère, eu des relations homosexuelles avec plusieurs d’entre elles et des relations incestueuses avec son frère. Enfin, leur oncle, le père Thomas Dehau, dominicain lui aussi renommé dans l’ordre, reçut un avertissement canonique, peine légère qu’il ne dut qu’à son âge - il allait mourir la même année, 1956 - car il aurait reconnu avoir fait lui aussi « des choses mystérieuses » avec des religieuses qu’il accompagnait spirituellement.
La Mystique Dévoyée de Thomas Philippe
Le rapport révèle une information marquante qui relança en 1955 l’enquête qui s’enlisait à Rome : un témoignage inattendu d’un dominicain fit état d’un avortement pratiqué pour mettre fin à la grossesse d’Anne de Rosanbo, proche de Thomas Philippe, et du terrible « sens » mystique que le petit groupe d’initiés lui donna. Le rapport expose aussi l’origine que le dominicain Thomas Philippe donnait lui-même à ses pratiques. Selon sa défense rédigée en 1956, il aurait reçu « certaines grâces très obscures » impliquant « les organes sexuels » au cours d’une sorte de « nuit de noces » avec la Vierge Marie en 1938. Il développait aussi des arguments théologiques pour justifier ces pratiques sexuelles avec des contemplatives ou de jeunes femmes en quête de vocation religieuse qu’il accompagnait spirituellement.
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Jean Vanier et l'Héritage de Thomas Philippe
Tout au long de ces années, Jean Vanier, fils spirituel de Thomas Philippe et, selon Rome, « son disciple le plus fanatique » a nourri le projet de devenir prêtre. Pressentant l’emprise dans laquelle il était tombé, Rome refusa toujours, soumettant une éventuelle ordination à un passage au séminaire qui lui aurait permis de donner « des preuves sérieuses de désintoxication ». Pendant vingt-cinq ans, Jean Vanier revint à la charge à plusieurs reprises, et ce jusqu’en 1977. Mais le rapport montre aussi comment Jean Vanier a apprivoisé « certaines fonctions du prêtre et notamment celle de l’accompagnement et du conseil spirituel », prenant une stature prophétique. Maniant l’art de la séduction et de la valorisation de ses interlocutrices, il a entraîné celles qu’il accompagnait spirituellement dans des relations sexuelles sous emprise, avec les mêmes justifications mystiques que son mentor et selon un mode opératoire assez constant, selon les quelque vingt-cinq témoignages - non exhaustifs - examinés par la commission.
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