Les berceuses, souvent reléguées au rang de "petits genres" de la littérature orale, sont bien plus que de simples mélodies pour endormir les enfants. Elles sont des chants d'attente, des berceuses qui accompagnent l'action du bercement et qui visent à apprivoiser le sommeil qui tarde à venir. Leur rythme régulier, souvent construit sur deux notes alternatives, reproduit les oscillations du berceau et est censé favoriser l'endormissement. Ces chants, transmis de bouche à oreille ou sous forme écrite, soulèvent une question essentielle : que devient la berceuse lorsqu'elle passe de la tradition orale à la forme écrite ?
La Berceuse : Un Genre Ancré dans la Tradition Orale
La berceuse est un genre musical intimement lié à la tradition orale. Les berceuses proviennent d’anciennes civilisations aux traditions orales. Elles sont conçues pour calmer et apaiser le bébé, l'aidant à trouver plus facilement le sommeil. Depuis qu’il est dans votre ventre, bébé est bercé par les sons extérieurs et par votre voix. Il est donc très sensible aux musiques et aux chansons.
Le Pouvoir Apaisant des Berceuses
Chanter une berceuse à votre bébé est un moyen efficace de l’apaiser. La douce mélodie et le rythme lent permettent de créer une atmosphère de calme et de sécurité. Depuis qu’il était dans votre ventre, votre voix a rassuré et apaisé bébé. Les sons qu'il entendait in utero ont façonné ses premières expériences sensorielles.
Les berceuses aident à réguler les cycles de sommeil de bébé. Le rythme lent et répétitif des berceuses favorise l'endormissement en induisant une détente physique et mentale. Le corps se prépare au sommeil en ralentissant le rythme cardiaque et en synchronisant la respiration au rythme de la musique.
Les berceuses jouent un rôle crucial dans le développement émotionnel de bébé. Elles véhiculent des émotions positives et apaisantes. En entendant la voix aimante de ses parents, bébé se sent aimé et en sécurité. Ce sentiment de sécurité émotionnelle est essentiel pour le développement de l'attachement, un lien affectif profond et durable entre l'enfant et ses parents.
Lire aussi: Poussettes Chicco anciennes : Notre avis
Écouter des berceuses stimule le développement cognitif de bébé. Les rythmes et les mélodies aident à développer les capacités auditives et linguistiques. Même si les nouveau-nés ne comprennent pas encore le sens des mots, ils sont très sensibles aux sons et aux intonations. Les berceuses offrent ainsi une première introduction au langage et à la musique.
La musique, et en particulier les berceuses, est connue pour ses effets calmants. Chanter des berceuses peut réduire le niveau de stress et d'anxiété chez bébé. Les berceuses activent des réponses biologiques de relaxation, diminuant la production de cortisol, l'hormone du stress, et augmentant la production d'endorphines, les hormones du bien-être.
Les moments passés à chanter des berceuses renforcent le lien entre parents et bébé. C'est un moment de douceur et d'intimité où le bébé se sent écouté et aimé. Les parents peuvent utiliser ce temps pour observer les réactions de leur bébé, répondre à ses besoins et renforcer leur connexion affective.
La Berceuse : Un Rituel Domestique
Il n'existe qu'une seule façon de chanter les berceuses ou les comptines : avec tendresse. Il est important que votre bébé ressente tout votre amour. Ne chantez jamais une comptine que vous n'aimez pas : votre bébé le comprendrait très vite au ton de votre voix et à travers les signaux de votre corps. La berceuse nocturne doit être chantée lentement et de manière monotone. Le volume de la voix doit être bas. Les paroles peuvent être improvisées, mais il est aussi agréable de choisir un texte poétique. Il est bon que, parfois, le papa remplace la maman pour chanter des berceuses. Lorsque vous ne pouvez pas chanter ou si vous n'êtes pas avec bébé lors de son endormissement, l'électronique peut remplacer votre voix. Enregistrez quelques berceuses chantées par vous à voix basse et avec un rythme lent.
Utiliser la berceuse pour diverses activités : les berceuses ne sont pas seulement pour l’endormissement. Variété de berceuses : n’hésitez pas à explorer différentes cultures et langues pour trouver des berceuses variées. Berceuses en mouvement : si votre bébé est particulièrement agité, combinez la berceuse avec un léger balancement ou une promenade. Enregistrer vos propres berceuses : créez une playlist avec votre voix pour les moments où vous ne pouvez pas chanter.
Lire aussi: Tout savoir sur l'Ancienne Couche Terrestre
La Transcription Écrite : Une Transformation du Genre
Quand la berceuse devient texte, la mémoire incorporée et sélective laisse place à une mémoire artificielle au pouvoir de stockage infini. Rousseau, dans le cinquième chapitre de son Essai sur l’origine des langues (1781), dit à propos de l’écriture qu’« elle substitue l’exactitude à l’expression » (1993 [1781] : 73). Il ajoute quelques lignes plus bas qu’« il n’est pas possible qu’une langue qu’on écrit garde longtemps la vivacité de celle qui n’est que parlée » (73). Et c’est bien ce passage de l’esthésique à l’esthétique que l’on retrouve dans nos berceuses quand, de paroles chantées, elles deviennent texte écrit. Ce qui se perd, c’est tout un monde de sensations au profit de l’esthétisation plus ou moins grande d’un répertoire patrimonial à conserver et à transmettre.
La Perte de la Malléabilité et de l'Improvisation
Tout d’abord la malléabilité propre à la parole chantée. On sait à quel moment la berceuse commence, mais on ne sait pas quand elle finit, car le signe de son efficacité est marqué par son interruption même. L’adulte qui berce suit l’avancée du sommeil, la voix diminue en intensité, la parole se défait, devient sons répétés, murmures fredonnés pour laisser, en toute fin, place au silence.
La berceuse en effet suppose un échange ouvert, « in process » : les interactions sont liées ici à une situation de communication paradoxale, parce qu’aucune réponse articulée n’est attendue. L’in-fans auquel s’adresse le chant ne sait pas encore parler. C’est bien l’effet performatif qui compte. Et, pour ce faire, il y a toujours une part d’improvisation laissée à celui ou à celle qui berce dans le choix des paroles qui peuvent être répétées, oubliées, plus ou moins inventées ou empruntées à d’autres chansons.
La Disparition du Corps et de la Présence
L’événement de parole chaque fois unique qu’est le chant de la berceuse repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. Qu’il se trouve dans son berceau, qu’il soit enveloppé dans des bras protecteurs, l’enfant reconnaît l’inflexion d’une voix, ressent la chaleur, le souffle de la personne qui le berce. Le rythme du balancement, le rythme des pulsations cardiaques lui rappellent (peut-être) le rythme bienfaisant du temps où il vivait dans le ventre maternel. La répétition de sons ou de mots berceurs plus ou moins monosyllabiques (do, do) qui imite le va-et-vient du bercement scande la chanson. Ce balancement phonique tend peut-être à se rapprocher (imaginairement ?) du langage des enfants, les premiers sons appris très tôt. Une fois que les fées ont créé l’ambiance, il ne manque plus que deux rythmes : celui, physique, du berceau ou de la chaise et celui, mental, de la musique. Et ce contact hic et nunc, plutôt complexe, la berceuse écrite ne peut en rendre compte.
On l’aura compris, ici, c’est la perte du corps que le passage au répertoire, au corpus révèle. Les corps (celui du bercé, celui du berceur) en co-présence, la gestualité et le toucher, la voix et ses inflexions mélodiques et changeantes jouent un rôle essentiel dans la berceuse. En effet, pour remplir sa fonction, la berceuse peut se passer de mots - elle peut être une sorte de murmure fredonné sur un rythme particulier. Elle ne peut pas se passer du corps et du geste.
Lire aussi: La crèche ancienne : un art populaire
Berceuses et Peur : Un Paradoxe Apparent
Bien que les mélodies des berceuses soient rassurantes, leurs paroles sont souvent sombres. La berceuse islandaise Bíum, Bíum, Bambaló est hantée par l’apparition d’un visage derrière une fenêtre. La russe Bayou Bayouchki Bayou dissuade l’enfant de s’approcher du bord du lit, sinon, gare, un petit loup gris «l’emportera dans le bois, sous le petit saule». Rock-a-Bye, Baby, l’une des berceuses les plus connues de langue anglaise, raconte, elle, l’histoire d’un berceau tombant de la cime d’un arbre, «avec le bébé et tout le reste». Il en existe cependant une version moins connue, moderne et plus longue. La dernière strophe commence ainsi: «Rock a bye baby / Do not you fear / Never mind baby / Mother is near [Balance-toi bébé / N’aie pas peur / Ne t’en fais pas / Maman n’est pas loin] ». Les berceuses révèlent certes nos peurs mais, et c’est peut-être plus important encore, elles reflètent aussi notre besoin de réconfort. À l’image de la conclusion de cette berceuse: «Maintenant, dors profondément / Jusqu’à la lumière du matin.
La Berceuse : Un Miroir de Nos Peurs
Comme beaucoup de berceuses dans le monde, la chanson de Khadija est une réponse aux tourments du jour. Et bien que les mélodies des berceuses soient rassurantes, leurs paroles sont, en revanche, souvent sombres. La berceuse islandaise Bíum, Bíum, Bambaló est hantée par l’apparition d’un visage derrière une fenêtre. La russe Bayou Bayouchki Bayou dissuade l’enfant de s’approcher du bord du lit, sinon, gare, un petit loup gris «l’emportera dans le bois, sous le petit saule».
La berceuse comme mise en garde - dors, sinon… - est commune à toutes les cultures. Des bêtes innombrables et effrayantes peuplent cette catégorie. Elles guettent les enfants qui résistent au sommeil, prêtes à les enlever et à les dévorer. L’horreur échappe à ceux qui sont trop jeunes pour comprendre. Les plus âgés en tirent, eux, en grande partie leur vision du monde.
La Berceuse : Un Refuge Contre la Peur
Les berceuses révèlent certes nos peurs mais, et c’est peut-être plus important encore, elles reflètent aussi notre besoin de réconfort. À l’image de la conclusion de cette berceuse: «Maintenant, dors profondément / Jusqu’à la lumière du matin. Les berceuses aident à apaiser à la fois l’enfant et la personne cherchant à le calmer.
La Berceuse à Travers les Cultures
Il existe autant d’heures de coucher et de berceuses que de régions du monde. Pour Zaijan Villaruel, 10 ans, un Philippin, le sommeil est dicté par les marées et les besoins de sa famille. La nuit, il pêche avec son père et ses frères aînés, et s’endort au bruit des vagues et du moteur du bateau à balancier sur le chemin du retour. En journée, dans sa maison de la province de Bataan, Zaijan chante à sa petite sœur de 2 ans, Jazzy, des airs qu’il a appris grâce à leur machine à karaoké. Il la berce doucement d’avant en arrière, et elle s’endort.
En Mongolie, les nomades chantent la berceuse Buuvei depuis des générations. Son refrain «buuvei» signifie «n’aie pas peur».
La Berceuse : Un Lien Intergénérationnel
«L’amour est la chose la plus importante, transmise comme un legs », nous dit Bayartai Genden, chanteuse et danseuse traditionnelle mongole, grand-mère de treize petits-enfants. Les berceuses font partie du tissu à partir duquel les personnes veillant sur les enfants créent les espaces propices à l’endormissement. Khadija al-Mohammad dit qu’Ahmad réclame ses berceuses «non seulement pour dormir, mais aussi pour sentir ma tendresse». Ces chansons nous rappellent que nous ne sommes pas seuls. Bayartai Genden décrit la berceuse comme «un échange entre deux âmes ».
Les Berceuses Latines de Giovanni Pontano : Un Exemple Érudit
Au Quattrocento, le latin était une langue parlée, dans les écoles et les universités, les académies savantes, les milieux ecclésiastiques et pontificaux - mais pas dans les foyers, pas par les mères, pas par les nourrices ni auprès des berceaux. Dans l’Antiquité, des femmes ont certainement chanté des berceuses en latin à des nourrissons - mais de ces berceuses latines antiques, aucun exemple ne nous est parvenu. Au Quattrocento, les femmes chantaient assurément des berceuses dans les dialectes italiens - mais si de nombreux recueils de berceuses traditionnelles italiennes sont rassemblés dès le 19e siècle, rares sont les textes que nous pouvons faire remonter avec certitude aussi loin dans le temps.
Les berceuses de Pontano sont incluses dans un recueil de poèmes De amore coniugali (au livre II, poèmes 8 à 19), recueil qui, de façon assez originale pour son temps, chante son amour pour sa femme légitime ainsi que sa vie de famille. Au fil des douze berceuses (qui comptent en moyenne une quinzaine de vers - 8 pour la plus courte, 22 pour les plus longues), nous faisons connaissance avec tout le petit monde qui peuple alors le logis des Pontano : les deux parents (Pontano et son épouse Adriana Sassone) ; les trois filles aînées (Aurelia, Eugenia et Lucia Marzia) ; la nourrice à domicile, Lisa ; le bébé, Lucio ; et même deux chiens. Les berceuses encouragent l’enfant à dormir, mais aussi à bien prendre le sein, ou les deux à la fois.
Un certain nombre de caractéristiques distinguent ces compositions des berceuses populaires traditionnelles : le genre de leur auteur (un homme), leur langue (le latin, langue savante), leur caractère littéraire, et enfin, dans une certaine mesure, leur contenu même. Marco Santagata (2007 : 126) a souligné qu’il s’agit de berceuses personnalisées et contextualisées, qui parlent à l’enfant de sa propre vie, ce qui en soi est relativement rare.
Les berceuses populaires italiennes contiennent certes, comme les Naeniae, des appels au sommeil et des marques d’affection à l’enfant ; mais elles présentent aussi toute une série d’éléments totalement absents des berceuses de Pontano : des successions d’images oniriques, des suites de propos apparemment sans queue ni tête, des évocations de circonstances dramatiques (famine, guerre, violence), des expressions de nostalgie, de fatigue ou de dépit de la mère (avec une possible agressivité à l’encontre de son époux, voire de l’enfant lui-même)… En comparaison, les Naeniae apparaissent comme des berceuses à l’ambiance très positive et au discours très rationnel. Elles mettent en œuvre une série de moyens de persuasion ordonnés aux objectifs poursuivis (convaincre l’enfant de dormir et de manger), d’une manière conforme aux règles de la rhétorique classique (par le recours à des arguments, à des effets de style, l’appel aux émotions, l’adaptation du propos au public…).
Certaines berceuses, très répétitives, présentent un caractère de mélopée incantatoire (c’est alors le jeu formel sur les rythmes et les sons qui est au centre du travail poétique), d’autres au contraire proposent des arguments tirés du quotidien, des taquineries, des jeux de rôle… Elles présentent alors un caractère presque théâtral, constituant autant de saynètes amusantes de la vie domestique, et de la vie du petit Lucio en particulier.
tags: #ancienne #berceuse #pour #apaiser #la #peur
