Les programmes de maternelle sont un sujet de débat permanent, oscillant entre nécessité de structuration et impératif de laisser place à l'épanouissement de l'enfant. Récemment publiés au Bulletin Officiel, les nouveaux programmes de mathématiques et de français pour les cycles 1 et 2, applicables dès la rentrée 2025, suscitent des réactions diverses. Cet article propose une analyse de ces nouveaux programmes, en mettant en lumière les évolutions majeures, les points positifs et les potentielles zones d'ombre.
Contexte et Objectifs des Nouveaux Programmes
Depuis le printemps, ils étaient annoncés, puis reportés, et finalement ils viennent d'être publiés au Bulletin Officiel : les nouveaux programmes de maths et de français sont arrivés pour les cycles 1 et 2 et devront être appliqués à la rentrée 2025. Pour les autres matières, le site du ministère nous explique qu'on verra plus tard, quand on aura le temps. Ces ajustements cherchent à mieux structurer les apprentissages et à accompagner au mieux les enseignants et les élèves. Les nouveaux programmes cycle 1 cherchent à structurer plus clairement les apprentissages sur l’ensemble du cycle 1, en renforçant la progressivité entre la petite, la moyenne et la grande section.
L’objectif est de passer progressivement de l’oral à l’écrit, afin de préparer l’élève aux apprentissages fondamentaux du CP. Il met aussi l’accent sur une meilleure cohérence pédagogique, en recentrant les efforts sur les deux piliers fondamentaux : le langage et les mathématiques, dans une logique de meilleure continuité avec l’école élémentaire. En parallèle, des “points de vigilance” sont introduits pour accompagner les enseignants dans la mise en œuvre, la planification et l’adaptation de leurs pratiques.
Évolutions Majeures : Langage et Mathématiques au Centre
Une réforme majeure vient modifier le programme, avec une refonte des domaines français et mathématiques. Ces deux domaines portent désormais les intitulés suivants : Développement et structuration du langage oral et écrit, et Acquisition des premiers outils mathématiques.
Ces modifications visent à mieux structurer les apprentissages et à renforcer certaines compétences clés. Les 3 autres domaines restent inchangés, poursuivant les objectifs fixés en 2021.
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Développement et Structuration du Langage Oral et Écrit
Dans cette nouvelle version du programme, le langage oral devient un axe central. En effet, il constitue la base qui permet à l’enfant de s’exprimer, de comprendre les autres et de construire sa pensée. Cela passe notamment par l’enrichissement du vocabulaire et le développement progressif des structures syntaxiques. Désormais, le programme est structuré en thématiques (par exemple : enrichir son vocabulaire, développer sa syntaxe, affiner sa prononciation, etc.), afin de mieux organiser les apprentissages et de garantir leur progressivité tout au long du cycle. Un point majeur est la maîtrise du vocabulaire : un élève doit connaître environ 2 500 mots en fin de grande section. Pour y parvenir, l’enseignement doit être explicite, structuré et progressif, avec un réemploi régulier des mots et tournures, afin de favoriser un ancrage solide et durable des connaissances.
Le professeur a pour rôle de créer des situations d’apprentissage variées, en s’appuyant sur les fonctions cognitives des enfants : attention, mémoire, motivation… Il doit également organiser l’emploi du temps en tenant compte des rythmes de l’enfant, dès la petite section. Un point essentiel est la mise en place d’un enseignement structuré avec : des explications claires, une pratique guidée, un engagement actif des élèves, de la régularité et de la répétition. Le programme insiste aussi sur un principe fort : tous les moments de classe sont langagiers. Chaque activité, même spontanée ou ludique, doit être accompagnée activement par l’enseignant pour favoriser la compréhension, la production et le réemploi du langage. Le Bulletin Officiel précise également que l’évaluation des compétences s’appuie sur une observation active de l’enseignant, ce qui permet de mettre en place un enseignement différencié, ajusté au rythme et au développement de chaque élève. Pour favoriser cela, il est notamment encouragé de travailler en petits groupes, favorisant à la fois les interactions avec l’enseignant et les échanges entre pairs.
Il est pertinent de donner des repères précis sur la progression des objectifs à atteindre. Cependant, la mise en avant, en Moyenne Section, du pronom "on" ("On a été chez mamie et on a mangé le gâteau" est l'exemple donné), alors que le pronom "nous" n'est présenté qu'en Grande Section, peut surprendre. Il serait intéressant, en tant qu'enseignant, de s'astreindre en classe, quel que soit notre niveau, à quelques contraintes langagières : utiliser le "nous", prononcer les particules négatives, utiliser le futur simple.
Acquisition des Premiers Outils Mathématiques
Les mathématiques occupent également une place centrale dans le cycle 1, en posant les bases nécessaires à la réussite future des élèves à l’école élémentaire. Dès la maternelle, il est donc essentiel de familiariser les enfants avec des notions telles que le nombre, la grandeur, la forme ou la position. Au-delà de ces contenus, les mathématiques contribuent aussi au développement de compétences transversales : la curiosité intellectuelle, la capacité de raisonnement, la maîtrise du langage, ou encore le plaisir de chercher et la confiance face aux défis. Le nouveau programme est désormais structuré en objectifs visés, ce qui permet de clarifier les attendus pédagogiques tout en laissant une souplesse au niveau de l’enseignement.
Le programme s’organise autour de 5 grandes thématiques : Découvrir les nombres (avec ses deux volets : fonction cardinale et fonction ordinale), Utiliser les nombres pour résoudre des problèmes, Explorer les solides et les formes planes, Explorer les grandeurs, et Se familiariser avec les motifs organisés. Chaque situation proposée en classe doit s’appuyer sur un objectif d’apprentissage bien défini et il est important de varier les approches pour une même notion afin de consolider les acquis. Les quatre modalités d’apprentissage spécifiques à l’école maternelle sont pleinement mobilisées : Le jeu, la résolution de problèmes concrets, l’entraînement, et la mémorisation.
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À cela s’ajoute la manipulation, particulièrement importante en mathématiques. Mais manipuler ne suffit pas : les élèves doivent verbaliser leurs stratégies, expliquer leurs démarches, et être guidés par le professeur qui explique, montre, et institutionnalise les savoirs. L’enseignant utilise pour cela un vocabulaire mathématique précis et rigoureux, même si celui-ci n’est pas encore exigé des élèves, afin de leur transmettre des repères clairs. Enfin, dans l’évaluation, il est essentiel de valoriser les progrès autant que les réussites, afin de renforcer la confiance, la motivation et l’envie d’apprendre chez chaque enfant.
Points de Vigilance et Critiques Potentielles
Certains aspects des nouveaux programmes suscitent des interrogations et des critiques.
Place de l'Imagination et de la Créativité
Une recherche sur le mot "imagination" et le mot "création" ne produit aucun résultat. Le mot "expression", lui, est utilisé à deux reprises : "améliorer son expression orale" et "mots et expressions", mais pas pour parler du besoin des élèves de s'exprimer ! Le mot "poésie", utilisé une seule fois, renvoie à la mémorisation de textes. Le mot "invention" est absent, mais on parle d'inventer… des pseudo-mots, pour l'encodage. On n'est pas là pour rigoler, pour s'exprimer ou pour imaginer quoi que ce soit. Il est dommage de ne faire aucune place à l'imaginaire, à la créativité ni à l'amusement, alors même que le préambule nous annonce que la priorité est de développer le plaisir d'apprendre. Comment prendre plaisir à l'apprentissage s'il est ardu au lieu d'être amusant et joyeux ? Dans ces nouveaux programmes, l’enfant est perçu comme un vase vide, sans connaissances. Le jeu notamment n’y a plus qu’une place très réduite : le jeu libre pour essayer, tester, échanger avec ses pairs est invisibilisé.
Apprentissage de la Lecture et Nom des Lettres
Stanislas Dehaene, le grand spécialiste des Neurones de la lecture, explique bien que la connaissance du nom de la lettre peut gêner l’enfant quand il commence à apprendre à lire - il pourrait lire "effa" au lieu de "fa". On pourrait penser que suite à cette observation les programmes préconiseraient tout simplement d'appeler les lettres par leur son et pas par leur nom, ce qui est bien plus efficace. Mais non ! Ils recommandent de mener les deux apprentissages de front et de travailler pour limiter les confusions inévitables. Dès lors, on voit apparaître dans les tableaux récapitulatifs un grand nombre d'items concernant ce fameux nom de la lettre, et toute une progression visant à apprendre aux élèves à épeler. Au lieu d'écarter le nom de la lettre, qui n'aide en rien à apprendre à lire, on met l'accent dessus… Pour contourner le problème, on écarte les consonnes occlusives - toutes celles qui nécessitent une brève occlusion du canal d'air quand on les prononce, à savoir les sons [p], [b], [t], [d], [k] et [g]. On écarte donc au passage le t, qui se fusionne très bien et qui serait très utile pour la découverte de la lecture ! Doit-on pouvoir épeler "c - a - f - é" mais pas le lire puisqu'il y a une occlusive ? Ou bien on ne doit apprendre à lire que des mots contenant les fricatives et les liquides ? Comme il est précisé ailleurs, à deux reprises, que les doubles lettres et les lettres muettes sont interdites, j'aimerais bien qu'il y ait un répertoire de mots associés à l'usage des professeurs. Il est difficile de trouver des mots simples respectant ces contraintes.
Écriture Cursive et Développement de la Motricité Fine
Il est important d'insister sur la posture corporelle adaptée, la coordination du geste, la tenue de l'outil. L'objectif à partir de 5 ans est très clair : "tenir correctement son stylo par la pince des doigts et utiliser de façon coordonnée les quatre articulations (épaule, coude, poignet de doigts". Ainsi, non seulement la tenue du crayon est prise en compte, mais aussi le déplacement du bras (articulation de l'épaule et du coude) et la souplesse du poignet (moins essentielle, mais utile à l'intérieur d'un mot). Cependant, l'écriture cursive doit être "introduite en moyenne section ou lorsque l'enfant est prêt". Pour beaucoup, il s'agit typiquement d'une compétence de grande section, et il y a beaucoup de choses à faire en amont avant d'aborder l'écriture cursive proprement dite. On retrouve dans le tableau des objectifs "à partir de 4 ans" celui de "s'initier aux tracés de l'écriture cursive". Cette injonction risque de mettre en difficultés une grande partie des élèves, sans bénéfice réel. Il est préférable d'aborder l'écriture cursive en janvier de Grande Section, pour s'assurer que tous les élèves de la classe, même ceux nés en décembre, aient fêté leurs 5 ans. L'utilisation de mots transparents est positive, mais en écriture, il faut être vigilant sur la difficulté des tracés : le mot "lavé", qui est simple à encoder, nécessite quand on l'écrit en cursive d'anticiper, en écrivant la lettre v, que la lettre suivante est un e et que donc il faut baisser le bec du v pour lui faire de la place. C'est une ligature difficile, qui n'a pas sa place en grande section. Il est donc essentiel que les enseignants choisissent soigneusement les mots qu'ils donnent à copier, en tenant compte des difficultés qu'ils présentent.
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Rythme d'Acquisition et Acculturation
Obnubilés par l'exclusive préparation du CP et des items des évaluations, les programmes ignorent les différences de rythme d'acquisition entre élèves et la nécessaire acculturation à l'univers scolaire. Les apprentissages pour « devenir élève » pourtant indispensables, notamment pour les enfants provenant de familles socialement éloignées de la culture scolaire, disparaissent. Réduits à un empilement d’objectifs et d’apprentissages technicistes voire mécaniques dénués de cohérence et donc de sens, les apprentissages visés ignorent la façon dont apprennent les enfants de 3 à 6 ans. Les pratiques enseignantes ainsi que le rythme et les activités pour apprendre sont détaillés au point de priver les PE de la conception de leurs enseignements.
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