L'expérience de l'accouchement en Turquie est façonnée par une combinaison complexe de facteurs, allant des pratiques médicales à l'évolution des politiques gouvernementales, en passant par les réalités socio-économiques et les préférences individuelles des femmes. Cet article explore les différentes facettes de cette expérience, en s'appuyant sur des témoignages et des études récentes.

Un espoir : la greffe d'utérus

Une avancée médicale notable en Turquie a suscité l'espoir pour de nombreuses femmes confrontées à l'infertilité. En effet, une jeune femme née sans utérus a bénéficié d'une greffe d'utérus réussie en 2011, réalisée par une équipe de médecins turcs à Antalya. Bien que sa grossesse présente des risques, elle pourrait potentiellement devenir la première femme au monde à accoucher après une telle greffe. Si elle se poursuit normalement, la jeune femme doit accoucher par césarienne deux mois avant son terme normal.

La césarienne : une pratique courante

Le taux d’accouchement par césarienne en Turquie est l’un des plus élevés des pays de l’OCDE. De 21 % en 2002, il est passé à 62,8 % en 2022. Cette prévalence de la césarienne est un sujet de débat et d'attention particulier en Turquie.

Tentatives de régulation et facteurs persistants

En 2012, le gouvernement turc a légiféré en la matière, faisant de la Turquie le premier pays à sanctionner les césariennes électives en imposant qu’elles ne soient pratiquées que pour des raisons médicales et en infligeant des amendes aux médecins et aux hôpitaux ne respectant pas cette exigence. Avant cette date, la césarienne était couramment pratiquée sans justification médicale stricte, plébiscitée par les médecins en raison du confort qu’elle leur procure, par les politiques hospitalières et par les femmes elles-mêmes, ce qui a conduit à la normalisation de l’accouchement chirurgical. Le fait que le taux de césarienne n’ait pas chuté malgré ces mesures réglementaires peut être attribué à divers facteurs : des dynamiques sociales et culturelles, liées au système de santé et en particulier aux progrès de la technologie médicale, mais aussi des préoccupations en matière de gestion des risques, ainsi que l’influence des professionnel·le·s de santé.

Raisons du taux élevé de césariennes

Plusieurs facteurs contribuent à ce taux élevé de césariennes. Certaines femmes turques la demandent car elles pensent que c'est mieux, que ça fait moins mal. Les médecins et les patientes “préférent la sécurité et le confort d’une opération programmée plutôt que l’imprévisible d’un accouchement naturel”. De plus, le perfectionnement des techniques médicales et la méconnaissance des techniques liées aux accouchements par voie basse, sont autant de facteurs encourageant le recours à la césarienne.

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Selon les données nationales, entre 2013 et 2018, la décision d’accoucher par césarienne a été prise avant que ne débute le travail dans 38 % des cas et après le début du travail dans 14 % des cas. « Le rapport relativement élevé entre les césariennes planifiées et les césariennes non planifiées peut indiquer qu’une grande partie des accouchements par césarienne n’étaient pas nécessaires.

Politiques natalistes et césariennes

Avec la baisse rapide de la fécondité, passant de 2,38 enfants par femme en 2001 à 1,70 en 2021, le vieillissement démographique est devenu une préoccupation majeure pour le gouvernement turc. Face à cette tendance, ce dernier a promu une politique nataliste associant procréation et responsabilité nationale. Dans cette logique, le gouvernement a tenté de restreindre l’avortement et de limiter les césariennes, accusées de freiner la croissance démographique. Si la pression du mouvement féministe a permis de bloquer les restrictions à l’avortement, une loi limitant les césariennes a été adoptée en 2012.

Points de vue des femmes et des professionnels de santé

Une étude menée entre 2016 et 2024, basée sur des entretiens avec quarante femmes, deux sages-femmes, trois obstétricien·ne·s et quinze doulas, a exploré les raisons de ce taux de césariennes élevé en prenant en considération les points de vue des femmes, des professionnel·le·s de santé, ainsi que les aspects politiques. Les obstétricien·ne·s interrogé·e·s avaient remis en question les structures d’« accouchement type usine », caractérisées par une surmédicalisation et une « industrialisation » des naissances, où les accouchements sont standardisés, accélérés et souvent induits ou programmés, notamment par le biais de la césarienne.

Médicalisation de la grossesse et de l'accouchement

Les pratiques actuelles en matière de grossesse et d’accouchement en Turquie peuvent être définies comme étant hyper-médicalisées, en adéquation avec le « modèle technocratique de la naissance » et, se situant en milieu hospitalier, dépendantes de la technologie et du « modèle médical ». Au cours de la seconde moitié du xxe siècle, l’accouchement s’est progressivement institutionnalisé du fait de sa médicalisation, conduisant à la prédominance actuelle des naissances en milieu hospitalier. Le taux de naissances à l’hôpital est passé de 60 % en 1993 à 99 % en 2018, avec 59 % des accouchements en établissements publics, 40 % en établissements privés, et moins de 1 % à domicile, faisant de l’accouchement en milieu hospitalier la « norme » largement dominante.

Impact sur la mortalité maternelle et infantile

Alors que le taux de mortalité maternelle était de 64 pour mille naissances en 2002, il est tombé à 28,5 en 2005 et à 14,7 en 2016, et le taux de mortalité infantile est passé de 31,5 en 2002 à 7,3 en 2016 pour mille naissances.

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Commercialisation de l'accouchement

Le système de paiement basé sur la performance mis en œuvre par le programme de transformation de la santé, introduit en 2003, a augmenté le nombre d’interventions chirurgicales et d’examens liés au suivi de la grossesse. Avec cette réforme qui a entraîné la multiplication des hôpitaux privés, le nombre d’opérations par césarienne a presque doublé, confirmant la corrélation entre l’augmentation des césariennes et la commercialisation de l’accouchement. La naissance est devenue un marché où les médecins sont rémunérés différemment selon le type d’intervention : si un accouchement a lieu en présence d’une sage-femme, l’obstétricien·ne en charge gagne 36 points alors que s’il est effectué uniquement par un·e obstétricien·ne, il ou elle gagne 146 points de performance, avec effet direct sur son salaire. Cette logique marchande a intensifié la charge de travail, exacerbé la compétition entre soignant·e·s et transformé les hôpitaux en entreprises, les patient·e·s en client·e·s et les médecins en prestataires sous pression.

Différenciation des soins selon le statut socio-économique

Les témoignages recueillis révèlent une différenciation des soins en fonction du statut socio-économique des patient·e·s, où l’hôpital public est perçu comme un espace de moindre considération et d’accompagnement limité. Ils mettent en évidence la manière dont les pratiques professionnelles façonnent la structure même du système de santé, incitant à une plus grande attention dans le secteur privé sous l’effet des sanctions et attentes des patient·e·s solvables.

Hôpitaux publics vs. Cliniques privées

Pour les femmes qui peuvent s’offrir les services d’une clinique privée, l’hôpital public n’est même pas envisageable en raison de l’inconfort émotionnel et physique qui le caractériserait. Les femmes plus âgées, souvent diplômées et insérées professionnellement, retardent leur premier accouchement, favorisant le recours aux soins privés où la césarienne est plus fréquente qu’en milieu public. Selon les participantes, la capacité économique des femmes de niveau socio-économique et d’éducation supérieurs leur a permis d’opter pour des établissements de soins médicaux privés pour des raisons principalement liées à une meilleure hygiène, de meilleurs soins, un confort accru, ainsi qu’au respect de l’intimité et à la possibilité de choisir leurs obstétriciens.

Expériences et témoignages

Les femmes interrogées ont témoigné d’expériences d’accouchement variées : par voie basse, dans l’eau, par césarienne, dans des institutions privées, des hôpitaux publics ou à domicile. Les profils hétéroclites des participantes à ce travail de terrain en termes d’âge, de statut socio-économique, de niveau d’éducation, d’origine géographique et de statuts matrimoniaux permettent de mettre en lumière les diverses façons dont les femmes définissent et vivent leur accouchement.

Accouchement naturel et alternatives

Malgré la prédominance des accouchements médicalisés, certaines femmes en Turquie recherchent des alternatives, comme l'accouchement naturel ou à domicile.

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L'accouchement à domicile : le témoignage de Lorens

Lorens, une Belge vivant en Turquie, a choisi d'accoucher à domicile et dans l'eau pour son premier enfant, un choix qui n'est pas courant en Turquie. Elle a fait venir sa piscine d'accouchement d'Angleterre et a réussi à construire son projet de naissance comme elle le souhaite plus que tout : dans l'eau et à domicile. Le choix du domicile était évident pour elle car elle avait besoin d'intimité.

Lorens s'est préparée avec sa propre préparation à l'accouchement et y a emmené son mari, pour que lui aussi soit prêt. C'était important pour Lorens qu'elle et son mari fassent équipe. Au départ, son ami gynécologue hésitait à être présent pour l'accouchement de Lorens. En effet, il n'avait jamais assisté à un accouchement dans l'eau, ni à la maison. Elle l'a rassuré, lui assurant que s'il se passait quelque chose elle ne porterait pas plainte contre lui.

Le rôle des doulas

Contrairement à la France, où la profession est encore balbutiante, la Turquie a un réseau de “doulas” relativement bien développé. Ces professionnelles accompagnent les femmes enceintes et leur partenaire avant, pendant et après leur accouchement. Elles prennent en charge les séances de préparation à l’accouchement, et de rééducation périnéale comme une sage-femme le fait en France, mais elles sont là aussi et surtout au moment de l’accouchement. Véritables détentrices d’un savoir-faire qui tend à être occulté, le rôle des doulas vient compléter celui parfois surmédicalisé du gynécologue.

Fécondation In Vitro (FIV) en Turquie : une option pour certains couples

Certains témoignages mettent en avant la Turquie comme une destination pour la fécondation in vitro (FIV), soulignant des protocoles plus souples et adaptables, ainsi qu'une expertise médicale avancée. Des femmes ayant subi des échecs de FIV dans d'autres pays, comme la France ou l'Espagne, ont trouvé des solutions et un soutien en Turquie.

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