La maternité en milieu carcéral est une question complexe, oscillant entre protection des liens mère-enfant et contraintes de la détention. Bien que l'image de la crèche à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis puisse offrir une vision positive de la prise en charge de la maternité par l'administration pénitentiaire, elle ne reflète pas la réalité vécue par la majorité des femmes enceintes et des mères détenues en France. Accoucher et élever un enfant en prison demeure une expérience souvent douloureuse et marquée par des conditions de vie difficiles, un suivi médical inégal et des angoisses profondes.

Conditions de Vie en Nurserie: Entre Privilèges et Isolement

Au 1er juillet 2019, trente bébés vivaient avec leur mère en prison, soulignant l'importance de structures adaptées. Le quartier nurserie de Fleury-Mérogis offre un aperçu des efforts déployés pour améliorer les conditions de détention des mères et de leurs enfants. Les prisonnières enceintes bénéficient d'un suivi de grossesse assuré par une gynécologue et deux sages-femmes, avec l'équipement nécessaire à disposition. Les nourrissons peuvent rester auprès de leur mère jusqu'à l'âge de dix-huit mois.

Cependant, ces quartiers nurseries restent rares et inégalement répartis sur le territoire français. Au 1er janvier 2019, on ne comptait que 79 places en « quartier nurserie », réparties dans 31 prisons. Ce nombre est insuffisant pour couvrir l'ensemble du territoire, obligeant parfois les mères à être transférées dans des établissements éloignés, ce qui entrave les liens de l'enfant avec sa famille à l'extérieur.

Dans la majorité des cas, ces « quartiers » se composent en réalité de deux cellules mère-enfant, voire d'une seule. L'enfant ne pouvant légalement pas être au contact de la détention classique, les mères se retrouvent souvent totalement isolées au sein des établissements. À Bapaume, par exemple, les mères sont soumises à un régime en porte fermée pendant au moins les six premiers mois après la naissance. Les conditions d'accueil des enfants sont également loin d'être optimales, avec l'absence de salles d'activité et un ameublement inadapté.

En dehors de Fleury-Mérogis, les établissements ne possèdent pas de crèche. Des conventions peuvent être signées localement pour réserver des places dans les structures municipales, mais ces partenariats restent peu nombreux. Les mères sont donc souvent contraintes de garder leur enfant toute la journée, sans relais possible, ce qui les empêche de suivre des formations ou de travailler.

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Accès aux Soins Médicaux: Des Carences Persistantes

La prise en charge médicale des femmes enceintes et des mères en prison présente également des lacunes. Il est rare que les unités sanitaires des établissements qui accueillent des nurseries comptent un gynécologue ou une sage-femme dans l'équipe. Elles ne disposent généralement pas non plus de matériel d'échographie, ce qui oblige les femmes à être extraites à l'hôpital pour leur suivi de grossesse.

Si le suivi de grossesse est généralement bien assuré, les suites de couches sont souvent négligées. Plusieurs médecins pointent des carences, notamment en ce qui concerne la rééducation du périnée.

Une enquête menée par les services de la direction de l'administration pénitentiaire en 2016 a révélé que les équivalents temps plein de gynécologues sont peu nombreux au sein des établissements pénitentiaires et que l'accès aux consultations gynécologiques est inégal selon les directions interrégionales des services pénitentiaires.

La stratégie nationale de santé des personnes placées sous main de justice de 2017 et la feuille de route santé des personnes placées sous main de justice du 2 juillet 2019 ont inscrit comme objectif de garantir aux femmes détenues un accès continu aux soins, notamment aux soins gynécologiques.

Expérience Psychologique et Émotionnelle: Solitude et Angoisses

Même dans des conditions de détention dignes et avec une prise en charge médicale de qualité, devenir mère en prison reste une expérience à part, souvent douloureuse. L'isolement, l'angoisse et la culpabilité sont des sentiments fréquemment exprimés par les femmes incarcérées.

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Samia, incarcérée à Fleury-Mérogis alors qu'elle était enceinte d'un mois et demi, témoigne : « Ça a été le chaos pour moi. Une grossesse en prison, ça ne devrait pas être accepté par l'État car c'est un cauchemar. Il n'y a personne pour vous, vous êtes seule au monde. » Christelle, détenue à la maison d'arrêt de Nantes, ajoute : « La plus grande difficulté, c'est de ne pas pouvoir connaître la date des échographies et de ne pas pouvoir être accompagnée du papa de l'enfant. »

L'approche de l'accouchement est souvent source d'angoisse pour les futures mères, qui craignent de ne pas être prises en charge à temps. Bien que les accouchements en prison soient rares, ils peuvent arriver si l'accouchement est trop rapide. Le plus souvent, la mère est extraite en urgence vers la maternité de secteur.

En principe, le père peut assister à l'accouchement, sous réserve d'être titulaire d'un permis de visite et d'être prévenu à temps. Cependant, en pratique, accoucher détenue, c'est souvent accoucher seule.

De retour en prison, les mères se retrouvent à nouveau seules pour accueillir les premiers jours de leur enfant. Certaines peuvent compter sur leurs codétenues ou sur les surveillantes pour les soutenir.

Au-delà du quotidien carcéral, les mères incarcérées se sentent souvent seules et culpabilisent d'élever leur enfant en prison. Elles craignent de ne pas être de « bonnes mères » et subissent un contrôle accru de la part de l'institution.

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Impact de l'Enfermement sur le Lien Mère-Enfant

L'enfermement a nécessairement des effets sur le lien mère-enfant. Les femmes passent plus de dix-huit heures par jour dans un rapprochement contraint avec leur bébé, sans possibilité de se mettre à distance lorsque la fusion ou les pleurs deviennent trop envahissants. L'absence de tiers rend difficile la séparation.

L'approche de l'échéance des dix-huit mois, âge limite pour le maintien de l'enfant en prison, donne souvent lieu à une recrudescence des angoisses et à l'apparition de symptômes dépressifs. Bien que des dispositions législatives encouragent l'octroi d'aménagements de peine, rien n'est assuré.

La séparation d'avec leur bébé constitue une « double peine » pour les femmes en attente d'un jugement ou condamnées à de longues peines.

Cadre Juridique et Alternatives à l'Incarcération

L'article 708-1 du Code de procédure pénale dispose que, lorsqu'une femme enceinte de plus de douze semaines doit être incarcérée, le procureur de la République ou le juge de l'application des peines s'efforcent de différer cette mise à exécution ou de faire en sorte que la peine s'exécute en milieu ouvert.

L'article 729-3 prescrit que la libération conditionnelle soit accordée à tout condamné qui exerce l'autorité parentale sur un enfant de moins de dix ans ayant chez ce parent sa résidence habituelle ou lorsqu'il s'agit d'une femme enceinte de plus de douze semaines, lorsque sa peine (ou son reliquat de peine) est inférieure ou égale à quatre ans.

Malgré ces dispositions, en 2018, 65 femmes enceintes ont intégré une cellule mère-enfant, 47 ont accouché en étant détenues et 18 sont sorties avant d'avoir accouché.

Depuis le 6 juin 2014, l’assemblée a décidé de suspendre toute peine de prison pour les femmes enceintes.

Défis et Perspectives d'Avenir

La situation des femmes enceintes et des mères en prison reste préoccupante. Les conditions de détention sont souvent inadaptées, l'accès aux soins médicaux est inégal et l'impact psychologique de l'enfermement est important.

Plusieurs pistes d'amélioration peuvent être envisagées :

  • Développer le nombre de places en quartier nurserie et améliorer les conditions d'accueil des enfants.
  • Renforcer la présence de gynécologues et de sages-femmes dans les unités sanitaires des établissements pénitentiaires.
  • Améliorer le suivi psychologique des femmes enceintes et des mères en prison.
  • Favoriser les aménagements de peine et les alternatives à l'incarcération pour les femmes enceintes ou ayant des enfants en bas âge.
  • Développer les partenariats avec les structures municipales pour permettre aux enfants de sortir et de se socialiser.
  • Mettre en place des ateliers et des groupes de parole pour les détenues afin de les aider à reprendre confiance en elles.

Il est essentiel de prendre en compte les besoins spécifiques des femmes enceintes et des mères en prison afin de garantir leur dignité et de protéger les intérêts de leurs enfants.

L'Autorité Parentale en Prison

L'exercice de l'autorité parentale en prison est un « exercice sous tension », marqué à la fois par un déséquilibre au détriment du parent ne vivant pas avec l'enfant et le contrôle constant de l'administration pénitentiaire.

Une nouvelle circulaire prévoit davantage d'équipements et clarifie les questions relatives à l'autorité parentale ou à la garde de l'enfant par une autre personne détenue. Ce dernier point constitue une « petite révolution » selon Ariane Amado, car il permet aux femmes d'aller travailler ou de suivre une formation.

Impact de l'Environnement Carcéral sur les Bébés

Les bébés nés et élevés en prison peuvent subir des conséquences liées à l'environnement fermé dans lequel ils ont évolué au début de leur vie.

Anaïs Ogrizek, pédopsychiatre et autrice d'une thèse sur les nurseries carcérales, souligne qu'il n'existe aucune photo des premiers mois de la vie de ces bébés, comme s'ils n'avaient jamais existé.

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