Introduction
À partir de 1764, un tournant s'opère dans les discours et les politiques concernant les esclaves dans les colonies françaises, notamment en Guadeloupe, Martinique et Saint-Domingue. Cette année charnière marque le début d'une réflexion sur la nécessité d'accroître la population servile par la natalité, et non plus uniquement par la traite négrière. Cette nouvelle approche, motivée par des considérations économiques et des préoccupations démographiques, met en lumière le rôle central des femmes esclaves dans la reproduction de la main-d'œuvre.
Contexte historique et économique
L'année 1764 est significative à plusieurs égards. Sur le plan géopolitique, le traité de Paris de 1763 restitue la Guadeloupe et la Martinique à la France, après leur occupation par les Anglais pendant la guerre de Sept Ans. Ces îles deviennent alors des acteurs majeurs du commerce sucrier, rivalisant avec les colonies anglaises et le Brésil.
Cependant, cette prospérité est tributaire d'une main-d'œuvre servile importante, dont le renouvellement pose problème. Les administrateurs coloniaux, confrontés aux plaintes des colons concernant la "disette des nègres", s'inquiètent de la forte mortalité des esclaves et des difficultés d'approvisionnement en provenance d'Afrique.
L'émergence d'une nouvelle sensibilité
À partir de 1764, une prise de conscience se manifeste quant à la nécessité de favoriser la reproduction des esclaves sur place. Cette évolution est perceptible dans les correspondances des gouverneurs et des ministres, ainsi que dans les écrits des colons, des voyageurs et des observateurs de l'époque.
Le gouverneur de la Martinique exprime son étonnement face à la faible croissance démographique des esclaves, soulignant la dépendance excessive de la colonie à la traite négrière. Le ministre, quant à lui, s'inquiète du taux de mortalité anormalement élevé à Saint-Domingue, estimant qu'il dépasse largement le nombre de naissances.
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Cette nouvelle sensibilité est également influencée par les idées des Lumières, qui mettent l'accent sur l'importance de la population pour la prospérité d'un État. L'"Ami des hommes ou traité de la population" de Mirabeau, qui connaît un grand succès à cette époque, prône l'accroissement démographique et inspire les politiques coloniales.
Les causes de la dénatalité
Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer la faible natalité des esclaves dans les colonies françaises.
Facteurs liés aux conditions de vie
Les conditions de vie difficiles des esclaves, caractérisées par une nourriture insuffisante, un travail éreintant et des traitements inhumains, sont souvent pointées du doigt. Le médecin Dazille, après avoir séjourné sept ans à Saint-Domingue, constate que ces facteurs compromettent la reproduction des esclaves et anéantissent les efforts d'importation.
En effet, le régime alimentaire des esclaves, principalement composé de manioc, de bananes, de patates et de riz, est souvent carencé en vitamines et en calcium, ce qui peut affecter la fertilité des femmes. De plus, les cadences de production imposées aux esclaves, notamment dans les plantations sucrières, peuvent avoir un impact négatif sur leur santé et leur capacité à procréer. Pitman a ainsi calculé que les naissances diminuaient dans les Antilles anglaises lorsque la production de sucre dépassait un certain seuil.
Facteurs liés aux pratiques des colons
Certains colons sont accusés de négliger la santé des esclaves, voire de recourir à des pratiques cruelles pour éviter les maternités. Lecointe-Marcillac dénonce ainsi les maîtres qui provoquent des avortements chez les femmes enceintes pour ne pas perdre leur force de travail. Foäche, quant à lui, déplore l'indifférence de certains habitants face à ces "horreurs révoltantes".
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L'avocat Hilliard d'Auberteuil attribue la faible population servile à la "tyrannie des maîtres", qui aurait triomphé des efforts de la nature. Le ministre, en 1765, accuse les colons de négliger les soins aux esclaves malades.
Facteurs liés aux comportements des esclaves
Certains observateurs mettent en cause le "libertinage" des esclaves, qui favoriserait la propagation des maladies vénériennes et conduirait les femmes à pratiquer des avortements ou à infanticides. Dubuisson, habitant de Saint-Domingue, affirme ainsi que les esclaves sont "incapables de procréer" ou "peu soucieuses d'être mères" en raison de leurs excès.
Labat, au début du siècle, pensait déjà que les esclaves avortaient facilement, notamment lorsqu'elles étaient enceintes des Blancs, car elles connaissaient des simples qui leur permettaient de pratiquer cette opération avec une facilité surprenante. De plus, il affirmait qu'une négresse pouvait laisser périr l'enfant qu'elle avait eu avec un amant pour mieux s'occuper de celui qu'elle avait eu avec un autre.
Les obstacles à la repopulation
Plusieurs obstacles entravent les efforts visant à accroître la population servile par la natalité.
L'intérêt économique à court terme
Certains colons considèrent que les enfants esclaves représentent une charge financière trop importante, car ils ne sont pas productifs avant un certain âge. Ils préfèrent donc acheter de nouveaux esclaves adultes, capables de travailler immédiatement.
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En outre, la perte de temps de la mère pendant la grossesse et l'allaitement est également perçue comme un coût. Certains colons calculent que cette perte de temps, estimée en argent, dépasse la valeur de l'enfant.
L'absence de volonté politique
Malgré les discours sur l'humanité et l'intérêt, les autorités coloniales ne mettent pas en place de mesures incitatives suffisamment fortes pour encourager les colons à favoriser les natalités. L'impôt sur les esclaves, calculé d'après le nombre d'individus, est même perçu comme un frein à la reproduction.
Les difficultés liées à la condition servile
La condition servile elle-même constitue un obstacle à la reproduction. Les femmes esclaves, soumises à la violence et à l'exploitation, peuvent développer des problèmes de santé physique et mentale qui affectent leur fertilité. De plus, le manque d'autonomie et de contrôle sur leur propre corps les empêche de prendre des décisions éclairées en matière de reproduction.
Les propositions pour améliorer la situation
Face à cette situation, plusieurs propositions sont formulées pour améliorer la condition des esclaves et favoriser la natalité.
- Améliorer les conditions de vie : Il est suggéré d'améliorer l'alimentation des esclaves, de leur fournir des vêtements décents et de limiter leur temps de travail.
- Encourager les mariages et les familles : Certains proposent de favoriser les mariages entre esclaves et de protéger les familles, afin de créer un environnement plus stable et propice à la reproduction.
- Réduire l'impôt sur les esclaves : Pour inciter les colons à favoriser les natalités, il est suggéré de diminuer l'imposition de ceux dont les ateliers sont prolifiques.
- Créer des établissements pour les enfants trouvés : Fénelon propose de créer des établissements dans les bourgs pour accueillir les nouveau-nés esclaves, afin de les protéger et de leur assurer une éducation.
L'importance des Noirs créoles
Les Noirs créoles, nés dans les colonies, sont perçus comme plus adaptés au travail et plus faciles à contrôler que les Africains nouvellement arrivés. Selon Foache, les enfants créoles forment des familles qui lient les nègres, les attachent au sol et les rendent plus faciles à conduire. De même, le conseiller martiniquais apprécie que les Créoles "apprennent de bonne heure à chérir leur joug".
La "repopulation" doit donc permettre au maître de modeler les esclaves selon ses besoins, en privilégiant la naissance et l'éducation des Créoles.
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