Introduction

L'Irlande, 35 ans après son adhésion à l'Union Européenne, est devenue un symbole de la réussite européenne. Cependant, cette intégration n'a pas été sans débats, notamment en ce qui concerne des questions sensibles telles que l'avortement et la souveraineté nationale. L'organisation d'un référendum sur la ratification du traité de Lisbonne a ravivé ces discussions, mettant en lumière les enjeux et les préoccupations des différentes forces politiques et de la société civile irlandaise.

L'Irlande : Un Succès Européen

L'Irlande fait figure de symbole de la réussite européenne. En effet, 35 ans après son adhésion, celui qui était alors le plus pauvre des pays du continent en est devenu le plus riche (derrière le Luxembourg) en termes de PIB par habitant (+ 10% par rapport à la moyenne de l'UE). Dublin est l'économie la plus dynamique de la zone euro, possédant l'un des taux de chômage les plus bas du continent, un budget à l'équilibre et une dette publique quasi nulle. Après avoir longtemps été récipiendaire des subventions de l'Union européenne, l'Irlande en est désormais un contributeur net.

Le pays a déjà connu 6 référendums sur des questions européennes : le 1er en 1972 portait sur l'adhésion du pays à la Communauté économique européenne (83,1% s'y déclaraient favorables), le 2e en 1987 concernait l'Acte unique (69,9% l'avaient approuvé), le 3e portait sur le traité de Maastricht en 1992 (69,1% se prononçaient pour le "oui"), le 4e en 1998 pour le traité d'Amsterdam (61,74% de "oui"). Lors du 5e en 2001, les Irlandais avaient, dans un premier temps, rejeté le traité de Nice (53,87% avaient voté "non") avant de l'approuver par 62,89% lors d'un nouveau référendum, le 6e, en 2002.

Le Traité de Lisbonne et le Référendum Irlandais

Le traité modifiant le traité sur l'Union européenne et le traité instituant la Communauté européenne a été signé le 13 décembre 2007 à Lisbonne par les chefs d'Etat et de gouvernement des 27 Etats membres de l'Union européenne. S'il est ratifié par tous les Etats membres, il entrera en vigueur le 1er janvier 2009. L'Irlande est le seul Etat européen qui soumettra sa ratification à référendum, procédure rendue obligatoire par les articles 46 et 47 de la Constitution irlandaise.

Le 6 mars dernier, l'Oireachtas (Parlement) publiait le 28e amendement à la Constitution, autorisant l'organisation d'un référendum sur la ratification du traité de Lisbonne. Ce texte rappelle que l'Irlande a obtenu une clause d'exemption quant à sa participation à une défense européenne commune ainsi que, comme son voisin britannique, sur les décisions prises à la majorité qualifiée en matière de police et de justice.

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Instruites par le souvenir du référendum sur le traité de Nice de 2001 et par les "non" français et néerlandais de 2005 sur le traité établissant une Constitution pour l'Europe, et convaincues de l'importance de l'enjeu, les autorités irlandaises ont décidé de faire un important effort d'information pour le scrutin. Plus de 5 millions d'euro ont été affectés à la campagne d'information.

Les Forces Politiques en Présence

La très grande majorité des partis politiques se sont mobilisés pour le "oui". La très grande majorité des partis politiques appellent à la ratification du traité de Lisbonne : le Fianna Fail, le Fine Gael (FG), principal parti d'opposition dirigé par Enda Kenny, le Parti travailliste (Lab) de Pat Rabbitte et le Parti démocrate-progressiste (PD) de Michael McDowell. Le Parti vert (GP) dirigé par Trevor Sargent est divisé sur le sujet mais il a voté à 63% pour le "oui" lors de son congrès. Cependant, compte tenu de sa division, le Parti vert ne participera pas au débat électoral même si ses membres sont autorisés à s'engager à titre personnel dans un camp ou dans l'autre. Les 6 députés et 2 sénateurs verts se sont prononcés en faveur du "oui".

Seul parti parlementaire à être opposé au traité, le Sinn Fein souligne que le texte a été mal négocié et accorde trop de pouvoir à l'Union européenne, réduisant la capacité de l'Irlande de s'opposer aux décisions qui ne sont pas dans son intérêt.

Les Arguments en Faveur du "Oui"

Avant sa démission, le Premier ministre Bertie Ahern avait tenu à mettre en avant la responsabilité qui pèse sur l'Irlande et répété que tous les yeux seront tournés vers Dublin. Il a plusieurs fois rappelé tout ce que l'Irlande devait à l'Europe : "A travers le grand marché, l'Europe a permis à l'Irlande de faire un très grand bond en avant économiquement et d'accroître son niveau de vie. "Le traité de Lisbonne met en avant des principes que le peuple irlandais chérit et que le gouvernement considère comme vitaux pour le pays. L'Irlande n'a pas à avoir peur et a tout à gagner à soutenir le traité" affirmait le ministre des Affaires étrangères Dermot Ahern (FF) devenu ministre de la Justice. Il mettait notamment en avant le droit d'initiative citoyenne, 1 million de citoyens issus d'un nombre significatif d'Etats membres peuvent demander à la Commission européenne de proposer un projet de loi.

Le chef de la diplomatie irlandaise a plusieurs fois averti contre le danger que comporte un "non" au référendum, indiquant que le rejet du traité entraînerait une grave crise dans l'Union européenne. "L'alternative pour nous est de bloquer le progrès de l'Union européenne et de provoquer une nouvelle période de crise et d'incertitude au sein des Vingt-sept.

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Du côté de l'opposition, Enda Kenny, leader du Fine Gael, a expressément demandé aux Irlandais de ne pas utiliser le référendum comme un vote de protestation contre le gouvernement ou un moyen de dire leur dégoût devant les révélations du tribunal Mahon. "Il ne s'agit pas d'un référendum sur la personne de Bertie Ahern mais sur l'avenir de nos enfants" a-t-il déclaré affirmant qu'un "non ferait perdre à l'Irlande son influence en Europe".

L'Association des petites entreprises s'est également engagée en faveur du "oui" et met en avant tout ce que l'Irlande doit à l'Union européenne, notamment le fait que le pays exporte 80% des biens et des services qu'il produit comme la création d'un million d'emplois durant les 35 dernières années, un chiffre si élevé qu'une partie des Irlandais ayant émigré sont revenus au pays (un tiers de ceux âgés de 35 à 45 ans selon l'Institut de recherche économique et social).

De nombreux responsables européens sont venus soutenir le "oui". "Je veux dissiper le mythe d'une Union européenne toute puissante. L'Union ne fixe pas les impôts ni ne gère les services sociaux, de santé, d'éducation des Etats membres" a déclaré Hans-Gert Pöttering, affirmant que le traité de Lisbonne n'obligera aucunement l'Irlande à intégrer l'OTAN, à autoriser l'avortement ou à modifier sa taxe sur les entreprises. "Une chose est aussi claire que du cristal : aucun Etat membre ne peut être obligé d'accepter une réforme fiscale qu'il refuse" a indiqué José Manuel Barroso.

Les Arguments en Faveur du "Non"

Les partisans du "non" se positionnent sur 6 thèmes : l'avortement, la neutralité militaire, le système fiscal, les questions sociales, l'immigration et la place de l'Irlande dans la future Union européenne.

L'extrême droite et les groupes luttant contre l'immigration affirment que le traité de Lisbonne retirera à l'Irlande le contrôle de ses frontières. Beaucoup expriment leurs inquiétudes quant aux futurs pouvoirs dont disposera leur pays. Ils craignent que la voix de l'Irlande et le nombre des voix dont elle dispose soient réduits et que les plus grands Etats dominent les débats et imposent leurs décisions. "Le nouveau système de vote au Conseil des ministres réduit notre poids de 60% tandis qu'il accroît celui de l'Allemagne de 100% et celui de la France de 50%. Le président de l'Europe ne s'intéressera pas à ce que nous pensons parce qu'il n'aura pas besoin de notre vote, de même pour le ministre des Affaires étrangères. L'Union devient aussi une entité légale et obtient la compétence exclusive sur des domaines qui affectent la vie des gens. La ratification du traité de Lisbonne rendra les décisions de la nouvelle Union européenne supérieures à la Constitution irlandaise. C'est trop de pouvoir" déclare Declan Ganley, président de Rivada Networks, homme d'affaires se qualifiant lui-même de pro-européen et fondateur de l'organisation Libertas qu'il présente comme un nouveau mouvement européen dont l'objectif est de défendre la démocratie et la transparence au sein des institutions européennes. Il estime que le "non" constitue "la seule chance d'éviter que l'Europe tombe dans les mains de bureaucrates non élus".

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Le Sinn Fein fait campagne sur la remise en cause de la neutralité militaire, le manque de démocratie et l'atteinte à la souveraineté irlandaise, mais également sur les attaques contre les droits sociaux que contient, selon lui, le texte qu'il accuse de détruire les services publics et de favoriser les privatisations. "Nous ne pouvons soutenir un traité qui donne des pouvoirs à des gens non élus et non responsables, qui détruit les services publics, oblige l'Irlande à une défense commune et affaiblit sa voix sur la scène européenne" affirme le parti.

Le 6ème Amendement et l'Avortement

La question de l'avortement est un sujet particulièrement sensible en Irlande. Les opposants au traité de Lisbonne craignent que celui-ci n'ouvre la voie à une libéralisation de l'avortement, allant à l'encontre des valeurs et des traditions du pays. Bien que les partisans du "oui" affirment que le traité ne modifiera pas la législation irlandaise sur l'avortement, les craintes persistent et alimentent le débat.

L'Après Ahern

Avant même que ne débute la campagne, la scène politique a été ébranlée par l'annonce faite par Bertie Ahern de son départ de la tête du gouvernement. Soupçonné d'avoir reçu 47 000 livres irlandaises (62 000 euro) en 1994, Bertie Ahern comparaît actuellement devant le tribunal Mahon pour cette affaire. Adoubé par Bertie Ahern et seul candidat à sa succession, le ministre des Finances sortant Brian Cowen (FF) était désigné comme futur Premier ministre et leader du Fianna Fail. Il a pris ses fonctions indiquant que la ratification du traité de Lisbonne constituait sa priorité. Pour certains analystes, le départ de Bertie Ahern pourrait s'avérer bénéfique pour l'issue du référendum, la démission du Premier ministre permettant de recentrer le débat sur la politique et d'oublier en partie les affaires intérieures, voire d'éviter un vote de sanction contre le gouvernement.

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