Introduction

La période de l'après-guerre en France a été marquée par un phénomène démographique sans précédent : le baby-boom. Entre 1945 et 1955, environ 10 millions de "beaux bébés" sont nés, transformant la société française et laissant une empreinte durable sur les générations suivantes. Cet article explore l'histoire, les causes et les conséquences de ce boom démographique, en mettant en lumière les "4 P" qui ont façonné cette génération : la paix, la prospérité, le progrès et la permissivité.

Les causes du baby-boom

L'expression "baby-boom" est explicite. La France a connu une multiplication des naissances après la Seconde Guerre mondiale. Le général de Gaulle, à l'instar des autres autorités politiques, morales et spirituelles du pays, appelait à une reprise de la natalité, car dans l'entre-deux-guerres, le nombre de décès dépassait celui des naissances.

Curieusement, cette amélioration a commencé pendant l'Occupation. La politique familiale menée à la fin des années 1930, puis celle du gouvernement de Vichy (qui a placé la famille au centre de sa devise "Travail, Famille, Patrie") ont certainement joué un rôle dans ce redémarrage. Cependant, il est surprenant que ce phénomène se soit produit à un moment où plus d'un million et demi de jeunes hommes en âge de procréer étaient prisonniers dans les stalags et oflags allemands, après la défaite de mai-juin 1940. Le mystère de cette reprise reste donc en partie inexpliqué.

Le boom s'est amplifié à partir de 1945 et surtout de 1946. En 1949, le nombre annuel de naissances a atteint 869 000, contre 600 000 juste avant la guerre, soit une augmentation de près de 50 % en moins de dix ans, voire en quatre à cinq ans.

Les démographes estiment que le taux de fécondité n'a commencé à baisser que dans les années 1960, mais que le taux de natalité n'a diminué qu'une décennie plus tard, dans les années 1970, lorsque les premières jeunes filles du baby-boom ont atteint l'âge de procréer. Il s'agit donc d'un cycle de trente ans pour la démographie historique.

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Cependant, l'historien aura tendance à considérer que seuls les enfants nés entre 1945 et 1955 (et leurs aînés conçus pendant l'Occupation) forment une génération ayant une histoire commune, façonnée par les "4 P" de leur adolescence. Les cadets nés après 1955 ont eu 20 ans dans la seconde moitié des années 1970 ou plus tard, et leur insertion sociale s'est faite dans une France touchée par la crise à partir de 1973-1974, tandis que leur socialisation politique est intervenue dans un pays où les échos de Mai 68 avaient perdu de leur intensité.

L'impact démographique et social

Même en excluant la seconde partie du baby-boom démographique, ces baby-boomers restent nombreux. Près de 10 millions de "beaux bébés" sont nés en une douzaine d'années, jusqu'au milieu des années 1950, devenant autant d'adolescents la décennie suivante. Lors du recensement de 1968, un tiers des Français (33,8 % exactement) avaient moins de 20 ans, et les 16-24 ans représentaient à eux seuls 16,1 % de la population. Cette masse statistique a conféré à cette classe d'âge une partie de sa singularité.

Dans la France des années 1950, il y a eu une montée de sève sans précédent (en tout cas au XXe siècle), et les observateurs ne s'y sont pas trompés, évoquant dès cette époque, comme Alfred Sauvy dans son livre de 1959, la "montée des jeunes". Mais la singularité réside aussi, et surtout, ailleurs : ce sont les "4 P" qui confèrent à ces millions d'adolescents leurs traits communs et déterminent, d'une certaine façon, la suite de leur histoire.

Les "4 P" : Paix, Prospérité, Progrès, Permissivité

La Paix

Si au commencement il y eut le nombre, il y eut aussi la paix et la prospérité, les deux premiers "P" de cette génération. 1962 est une date essentielle dans l'histoire de France. Elle marque non seulement la seconde naissance de la Ve République, avec la bataille politique de l'automne aboutissant à l'amendement constitutionnel introduisant l'élection du président de la République au suffrage universel, mais aussi la fin des guerres coloniales avec l'indépendance de l'Algérie au début du mois de juillet. C'est la fin d'un long cycle de conflits presque séculaires.

Depuis la guerre franco-prussienne de 1870, la France s'est trouvée dans une configuration historique où la guerre était toujours présente. Au cœur de ce cycle belliqueux, il y a bien sûr la Première Guerre mondiale, qui a laissé de profondes traces de deuil et de chagrin, et dont l'onde de choc s'est fait sentir longtemps après l'armistice du 11 novembre 1918. Il y a aussi eu le désastre de 1940 et les heures sombres de l'Occupation. Et lorsque l'Allemagne nazie a capitulé le 8 mai 1945, les événements de Sétif, en Algérie, ont tragiquement sonné le début de deux guerres coloniales, en Indochine puis en Algérie. Ainsi, pendant près d'un siècle, tout jeune Français de sexe masculin a eu la possibilité de verser son sang pour la patrie. 1962 a changé la donne, d'autant plus qu'après la crise de Cuba à l'automne, la guerre froide entre l'Est et l'Ouest a cédé la place à la "détente".

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Une nouvelle phase de l'histoire nationale a commencé, au moment même où les plus âgés des baby-boomers atteignaient l'âge de 18 ans. Leurs grands-pères avaient constitué la génération du feu, leurs parents avaient vécu la Seconde Guerre mondiale (unis ou séparés par le phénomène massif des prisonniers de guerre), leurs frères aînés ou leurs pères avaient formé la "génération du djebel", et eux-mêmes s'éveillaient à la vie dans une France sans conflit. La génération de l'après-guerre est devenue, à l'âge où ses aînés et ses aïeux avaient porté les armes, la génération de la non-guerre.

La Prospérité

Cette période était non seulement apaisée, mais aussi prospère. Les années 1960 constituent le cœur des Trente Glorieuses, ces trois décennies de croissance conquérante qui, entre 1944 et 1974, ont changé et enrichi le pays. Entre le milieu des années 1950 et la fin des années 1960, par exemple, le niveau de vie des Français a doublé. Toutes les générations ont été touchées par ce contexte favorable, mais les baby-boomers, contrairement à leurs parents et à leurs grands-parents, sont entrés de plain-pied dans cette prospérité dès leur adolescence. Ils ont baigné dès leur enfance, et plus encore au moment de leur adolescence, dans le liquide amniotique de la prospérité. Dans cette société enrichie, ils ont profité de tout ce qui, jusqu'alors, paraissait relever du superflu : la partie du budget familial concernant les loisirs et les pratiques culturelles. L'expression "argent de poche" s'est généralisée à cette époque. Les jeunes sont devenus un marché, et le phénomène "Salut les copains" en est le symptôme le plus tangible, tout comme il reflète la montée en puissance d'une culture musicale juvénile, qui a rapidement imprégné celle des adultes. Le point est capital : rares ont été, dans l'histoire de l'humanité, les périodes où les cultures jeunes ont subverti le monde des adultes. Il y a eu une inversion des rapports de force générationnels, dont les baby-boomers, en France et dans de nombreux autres pays industrialisés, ont été à la fois les acteurs et les bénéficiaires.

Le Progrès

Doublement privilégiée par l'histoire, puisqu'elle s'est éveillée à la vie dans un monde globalement en paix (au moins dans l'aire occidentale concernée) et en pleine prospérité, cette génération a aussi connu une destinée socio-économique très favorable. Qu'elle ait été diplômée de l'enseignement supérieur (statut encore très largement minoritaire au sein de cette classe d'âge) ou non, elle est arrivée sur un marché du travail qui connaissait de fortes tensions sociales, mais aussi un quasi-plein-emploi qui a favorisé son insertion dans le tissu économique. Leurs cadets, puis leurs enfants deux décennies plus tard, ont connu une situation beaucoup plus dégradée. Le sociologue Louis Chauvel a montré que la strate née entre 1945 et 1955 occupe une place à nulle autre pareille dans la pyramide des âges de la population française.

Le quatrième "P" relève d'un registre plus complexe à établir pour l'historien. L'époque durant laquelle s'épanouissent ces baby-boomers est marquée par le sentiment que demain sera meilleur qu'aujourd'hui. L'avenir apparaît teinté de progrès, et toutes les idéologies qui s'affrontent alors sont porteuses d'une telle foi en l'avenir : les lendemains qui chantent des différentes variantes du marxisme-léninisme, tout comme les vertus du marché proclamées par le libéralisme, annoncent un progrès pour l'humanité et un sens de l'histoire forcément faste.

La Permissivité

Les baby-boomers ont été les contemporains d'une grande mutation anthropologique. Les normes et les valeurs qui régissent le comportement collectif et déterminent la morale commune étaient héritées de siècles de civilisation rurale, où les vertus cardinales, dans un monde de relative pénurie et d'insécurité sociale, demeuraient la frugalité et la prévoyance. Dans les années 1960, ces valeurs se sont retrouvées en décalage par rapport à une société désormais placée sous le signe de l'abondance et de la consommation. Tout le rapport à la production et à l'échange, qui détermine une partie de la vie sociale, s'en est trouvé bouleversé. De même, et plus encore, le relâchement des normes et des contraintes a desserré les structures de sociabilité traditionnelles (Eglise, syndicats, etc.) et a entraîné une montée en puissance de l'individualisme. Les formes du vivre ensemble ont commencé à s'en trouver bouleversées. La mutation en cours a été un véritable basculement, d'autant que la sphère du privé et de l'intime s'est trouvée concernée, dans des domaines comme la conception et, par conséquent, la sexualité.

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Les baby-boomers, au moment de leurs premiers émois amoureux et au seuil de leur vie sentimentale et sexuelle, ont été les premiers concernés par l'évolution de la société et des règles qui la régissent. Ils ont été les mutants de cette France nouvelle en gestation, les générations précédentes ayant vécu une large partie de leur existence dans cette Atlantide qu'est la France rurale et coloniale en train de disparaître à la même époque. Pour cette raison, ils forment beaucoup plus une génération de mutants qu'une classe d'âge de mutins, ainsi qu'on l'a souvent présentée par la suite.

Mai 68 et l'héritage du baby-boom

Il est essentiel d'évoquer Mai 68. L'historien est souvent confronté à des mémoires dominantes qui sont en même temps déformantes, au sein desquelles certains événements sont érigés en mythes fondateurs, et Mai 68 appartient à cette catégorie.

Le moment 68 a été essentiel dans l'histoire nationale, comme révélateur et accélérateur du bouleversement socio-culturel qui a changé la France en deux décennies, entre les années 1960 et les années 1980. Il y a donc un effet de déformation par amplification, et l'assimilation de ce moment 68 à l'ensemble de la génération du baby-boom entraîne une autre torsion avec la réalité. Plus des quatre cinquièmes de cette génération n'ont pas le baccalauréat, et la mémoire collective a créé une sorte de catégorie mythique : le jeune étudiant urbain nécessairement engagé. Bien plus complexe et multiforme a été cette jeunesse née après la guerre, socialement, culturellement et politiquement. C'est la partie diplômée, détentrice du sens des mots, qui a façonné la mémoire dominante, où tous les baby-boomers sont apparus comme d'anciens soixante-huitards. Et, dans cette vision, nous sommes tous des baby-boomers, en ce sens que nous avons reçu en héritage leur vision supposée de l'avenir.

Cette classe d'âge a pesé sur le destin collectif de la société française depuis soixante ans, toujours en position centrale, et cette société lui a sans cesse renvoyé une image flatteuse. D'abord "beaux bébés" souhaités et encensés, puis jeunes dont "la montée" était scrutée par tous les observateurs, les baby-boomers ont incarné ensuite, dans les années 1960, la révolte contre le vieux monde. De surcroît, la quarantaine venue, nombre d'entre eux ont revendiqué la paternité d'une mutation qui, dans les années 1980 encore, paraissait avoir été propice à la France, en dépit de la crise survenue entre-temps. Les miroirs successifs ont toujours renvoyé à cette génération un reflet dans lequel elle se voyait belle. On a parlé, du reste, à son propos, de "génération Narcisse".

Cette classe d'âge a bénéficié d'un autre privilège : elle a vieilli sans se voir vieillir. Elle a été contemporaine de l'allongement de la durée de vie des Français au cours des cinquante dernières années, et cette longévité accrue s'est accompagnée des progrès considérables de la médecine. Elle a eu le sentiment de l'éternelle jeunesse et n'a pas médité sur la décrépitude de l'âge et l'issue fatale.

Plutôt Peter Pan, donc, cette génération a traversé tout le second XXe siècle et abordé le seuil du nouveau millénaire en classe d'âge que le temps ne semblait pas éroder. Elle a pu ainsi continuer à narrer son histoire aux générations suivantes, sans jamais apparaître radotante ou balbutiante. Elle s'était comptée dans sa jeunesse et ne s'en est pas laissée conter par d'autres au fil des décennies suivantes : le poids statistique, donc, et la parole dominante.

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