Introduction
Depuis son apparition dans les années 1980, le zouk est devenu un phénomène social majeur dans la culture caribéenne. Cette musique, avec ses rythmes entraînants et ses textes souvent riches en significations, offre un terrain d'étude fertile pour les professionnels de l'éducation. En croisant la sociolinguistique et la formation des enseignants, il devient évident qu'intégrer le zouk et ses textes dans une réflexion pédagogique peut contribuer à la construction d'un cadre didactique novateur. La notoriété des auteurs et interprètes, la familiarité des jeunes avec les mélodies et les rythmes, permettent de mettre en perspective une étude textuelle originale.
Genèse et évolution du Zouk
Lorsque le zouk a fait son apparition sur les ondes au début des années 1980, le public guadeloupéen lui a accordé une curiosité initiale, mais l'accueil de ce nouveau genre est resté mesuré. Cependant, l'intérêt pour cette musique s'est rapidement transformé en un enthousiasme réel et indiscutable. En Guadeloupe, comme le gwoka, la valeur identitaire du zouk s'est progressivement établie et est aujourd'hui largement reconnue.
Les premières études consacrées au zouk relevaient principalement du domaine de la musicologie. Cependant, il est essentiel d'examiner l'opportunité de didactiser le zouk, c'est-à-dire de l'intégrer dans un contexte pédagogique. Le développement de la discipline "Langue vivante régionale" (LVR) soulève la question cruciale des thèmes, objets et supports jugés dignes d'être inclus dans les programmes d'enseignement.
Le zouk, en tant que phénomène culturel majeur des quarante dernières années, se révèle un objet d'étude d'une richesse extrême pour les éducateurs et les enseignants. En alliant la recherche créolistique à la perspective de la formation des enseignants, il est important d'accorder à ce genre musical une attention et une réflexion qui participent à la construction d'une didactique nouvelle. Cette démarche révèle la véritable mine que constitue un corpus jusqu'alors sous-évalué, voire ignoré. Introduire l'étude du zouk à l'école apparaît comme une direction prometteuse et féconde.
Diversité thématique du Zouk
Une analyse de la diversité thématique des chansons antérieures aux années 2000 révèle un large éventail de sujets abordés. Ces thèmes peuvent être croisés avec le catalogue des thèmes et notions de la discipline LVR.
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Souvent, les premières réponses concernant le zouk mettent en avant la thématique amoureuse, liée généralement au chagrin d'amour, appelé "lenbé" en Guadeloupe. De fait, depuis plus d'une décennie, le "zouk love" domine chez la majorité des auteurs. Cependant, il serait réducteur de limiter le zouk à ce seul thème.
À l'instar du chanteur de Calypso, qui relate des événements historiques ayant marqué la Caraïbe et le monde, le chanteur de zouk partage ses maux, notamment ses déboires sentimentaux. Les titres tels que "Lajan an moin an vouèy an pa vouèy", "Kontak", "Absence", "La priè doulè", "Pouki tousa", "Cynthia", "Marie", "Tristeza", "Vini vini la" témoignent de cette tendance.
Toutefois, le zouk aborde également d'autres thèmes, tels que la solidarité ("Kalagia"), la résistance face à l'adversité, la critique sociale ("Mal", "Ayé", "Moment ta la", "Chwazi", "Avèou Doudou", "En lé monté", "Mové jou", "Ké sa lévé", "My doudou"), l'espoir ("Té ké vlé", "Santiman kasé"), ou encore la célébration de la culture et des traditions antillaises ("On ti la pli si tôl", "Bilou", "Fanm solèy", "Lanmou a bèl épi-w", "My sugar", "Chouya a lanmou", "Tilda"). Des titres comme "On chimen pou dèmen", "Sa ki la pouw", "An nou alé", "Ou pa ka sav", "Ola ou yé", "An plas’ ay" invitent à la réflexion et à l'action.
Le Zouk et la Langue Créole
Depuis les années 1980, la jeunesse qui a assuré le succès du zouk a, en même temps, consacré le créole comme sa langue maternelle. Bien que le français ne soit jamais loin, c'est bien en créole que se conjugue le zouk pour beaucoup. Parler en créole guadeloupéen, martiniquais, ou martinico-guadeloupéen, c'est parler de l'histoire de son peuple, de ses difficultés, de ses peines, de ses croyances, de ses joies, mais aussi parler le "bon grain" (on bon grenn kréyòl).
Les auteurs des textes de zouk des premiers temps ont manifesté une volonté de maintenir vivantes l'âme et la beauté du créole, notamment à travers le recours aux proverbes, éléments incontournables de l'oraliture créole. On en trouve dans les textes, pour illustrer des propos, mais aussi en tant que titres de chansons.
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À cet égard, les exemples suivants sont pertinents : "Sa ki la pouw…" et "Tout’ la rivyè ka déçan’an lan mè", deux titres du groupe Kassav’ sur le même album. Le premier proverbe, qui s'articule sur un rythme binaire, est tronqué à l'écrit sur la pochette de l'album, alors que sa moitié manquante "dlo pa ka chayé-y" est bel et bien chantée par les chœurs. Le groupe s'adresse à un public susceptible de connaître ce proverbe commun dans les deux îles, Guadeloupe et Martinique. La sagesse populaire qui l'a fait naître y a recours pour susciter l'espoir chez celui qui doute ou fait face à une déception quelconque. "Nul n'échappe à sa destinée" nous indique le Dictionnaire Créole-Français de Guadeloupe. Le deuxième proverbe nous place devant une évidence "Tout larivyè ka désann an lanmè", ou comme l'indique le dictionnaire "les choses suivent toujours leur cours". Mais les chanteurs n'acceptent plus aussi facilement ces évidences d'un autre temps et se demandent désormais pourquoi le point de chute de toute rivière est la mer ? Autrement dit, l'heure est à la réflexion sur le monde et à sa compréhension et non plus à la simple acceptation de la fatalité comme jadis.
D'autres proverbes sont disséminés dans les chansons, il suffit de tendre l'oreille pour les y repérer. Des sentences, productions de l'imagination de peuples aux prises avec les divers événements de la vie, avec leurs congénères, avec eux-mêmes. Les proverbes, formes courtes mais si lourdes de sens, pourvu qu'on les utilise à bon escient et qu'on les comprenne comme il se doit. C'est aussi en cela que réside la beauté de la langue. Elle rapproche ceux qui appartiennent au même monde, à la même culture.
Les émules de Kassav’, probablement encore baignés dans la langue créole et conscients de son potentiel à dire l'existant, suivent l'exemple du groupe. Par ailleurs, cette créativité est nourrie par le soin porté, chez les premiers auteurs, au lexique employé.
Aujourd'hui, la disparition de la société d'habitation, lieu d'émergence d'une large partie des proverbes et autres expressions créoles, a entraîné l'entrée en désuétude de nombre de ces formes idiomatiques. Pour autant, ne pouvons-nous pas leur donner une seconde vie, d'autres espaces d'existence ? La discipline LVR peut y contribuer en enrichissant, par l'étude des textes de zouk, le lexique des jeunes apprenants.
L'acquisition d'un vocabulaire nouveau est importante car elle permet à l'enfant de ne pas ressentir la langue des livres et des écrits comme une langue étrangère. En discutant le sens des mots avec l'adulte, l'enfant ne fait pas que mémoriser des formes, ou enrichir sa connaissance du monde. Il apprend à construire la référence et recourt à des opérations complexes (reformulations, définitions paraphrastiques, exemplifications, généralisations), outils indispensables à l'émergence du sujet lecteur, dans la mesure où elles vont lui permettre aussi, à terme, de formuler un point de vue sur ce qu'il lit.
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La découverte de mots et expressions tels que "alawoulib" (décontracté), "mabo" (marraine), "bònmanman" (grand-mère), "brenheng" (stérile), "balata bèl-bwa" (nerf de bœuf utilisé durant l'esclavage pour frapper les récalcitrants ou les fautifs), "pyé-fomajé" (le fromager, arbre aux soukounyan), "woki" (roquille, petite mesure), "Gaba" (gabarre), ira dans le sens d'un éclaircissement culturel et d'un enrichissement lexical pour les élèves. Dans l'expression "pisimé vakans pasé lékòl", le sens augmentatif du terme comparatif "pasé", à savoir "de loin" (je préfère de loin les vacances à l'école), ne va plus de soi, par exemple, pour les élèves et les jeunes étudiants de l'INSPÉ.
Souvent, les mots sont chantés mais sans que la quête sémantique soit un préalable. Il arrive même qu'ils s'entendent différemment d'un locuteur à un autre, à la Guadeloupe comme à la Martinique car certains d'entre eux sont polysémiques et n'ont pas d'attache culturelle pour les nouvelles générations : "garé" (être dévoyé ; être désemparé… ; égarer quelque chose ; se garer), "tèt-chajé" (ennuis), "lélé" (embrouille ; fouet de cuisine…) ; "zwèl-séré" (cache-cache). Aussi, ils méritent une explication hors et en contexte pour favoriser un ancrage tant linguistique que culturel.
Recourir aux textes de zouk, c'est donc profiter d'une aubaine esthétique, d'un moment de partage musical agréable pour amener les élèves à découvrir un aspect de la beauté de la langue créole, sa poésie, à se l'approprier et dans l'idéal à être en capacité de s'entraîner à produire cette rhétorique, à l'oral comme à l'écrit. Rappelons-nous à ce propos Aristote, pour qui la poésie c'est l'art d'imiter, de bien imiter. Mieux les élèves étudieront des textes créoles de qualité, mieux pourront-ils appréhender la langue et ses subtilités.
Exemples d'utilisation pédagogique
À l'école primaire, le texte "Soucougnan", qui évoque l'enfant face à cet être surnaturel parmi les "esprits nocturnes arpentant les îles", pourra être étudié à travers le thème des légendes antillaises dans le cadre des apprentissages relatifs à "l'environnement géographique et culturel". Il pourra l'être aussi à travers la construction d'une culture littéraire où l'élève sera "confronté au merveilleux, à l'étrange" et sera amené à s'interroger sur les enjeux d'une telle culture dans sa formation personnelle.
Alors qu'avec "Karambole", l'auteur, Pierre-Édouard Décimus souhaite faire connaître aux plus jeunes des jeux ("zizipan") et des rythmes de son enfance, avec "Zianm", son propos est beaucoup moins léger.
Le Zouk: Plus qu'une musique, un remède culturel
Le zouk est souvent perçu comme une simple musique de danse, mais il est bien plus que cela. Comme le souligne l'ethnomusicologue, ce serait une erreur que de négliger les textes de zouk, comme ceux d'une musique populaire sans ancrage culturel ni enjeu social. Il faut absolument se garder de survoler les textes du groupe Kassav' et de les considérer comme l'expression banale de thèmes éculés, faute d'inspiration.
Les premiers disques, remarqués sans doute à cause de leurs airs entraînants, recèlent souvent des hommages rendus à ceux qui ont fait vivre la musique, notamment en Guadeloupe, et ont contribué à faire naître chez la jeunesse non oisive de l'époque, l'envie de reconsidérer un héritage, une tradition musicale, tout en créant un son nouveau. Parmi les riches et multiples influences, une place centrale est faite au tambour « ka ».
Le zouk est l'expression d'une jeunesse qui sent que le pays se transforme et qui refuse de tomber dans les travers d'une modernité venue d'ailleurs. Une jeunesse qui comprend qu'une nouvelle valeur doit être accordée à la culture, avec notamment le gwoka et le mas du carnaval qu'on retrouve par exemple dans l'album Love & Ka dance (1979), le désir de liberté avec Lagué-moin (1980) ou encore la prise de conscience qu'il faille résister face à l'adversité et faire preuve de solidarité avec Kalagia.
À travers le zouk, il est alors question de soigner aussi bien la musique, le son que les paroles, le texte. La musique, et plus encore les paroles, sont le moyen de passer des messages à un individu en particulier ou à tous, c'est-à-dire à l'ensemble de la société.
King Daddy Yod et l'Héritage du Zouk
Pour ses trente ans de carrière, le chanteur guadeloupéen King Daddy Yod a préparé un nouvel album dont la sortie est prévue à l'automne 2018. Avec son nouveau single "Démaré Mwen", enregistré avec Jacob Desvarieux, le pionnier antillais du raggamuffin français a décidé de marquer le coup.
King Daddy Yod explique que Kassav’ représente tout un peuple, toute une génération. Ils sont connus partout, même en Afrique, où il y a des musées du zouk! Il réfute l'idée que le zouk est rétro ou mort, affirmant que rien ne meurt, tout se transforme, tout se récupère mais rien ne meurt.
"Démaré Mwen" est un cri de liberté, un cri d’amour, sur fond de zouk. Ce message est valable pour le monde entier, partout où les gens sont attachés, partout où il y a de la souffrance, où les gens ont envie de vivre avec l’amour.
Le Zouk dans les Mariages et les Fêtes
Le zouk est une musique idéale pour les mariages et les fêtes. Ses sonorités chaleureuses et dynamiques attirent les familles et amis vers la piste de danse. Il donne un ton exotique à la réception et permet d'ouvrir le bal en optant pour un rythme plus original qu'un slow ou une valse. De nombreuses musiques des îles conviennent à merveille pour une ouverture de bal de mariage.
Les chansons antillaises connues sont inévitables pour la qualité d’une playlist de mariage, mais également pour satisfaire toutes les générations confondues.
Hommage à Jacob F. Desvarieux et l'Essence du Zouk
Suite au décès de Jacob F. Desvarieux, du groupe Kassav’, Nelly Chevaillier, passionnée de musique, nous ouvre les portes d’un genre musical riche. Elle exprime la connexion intime qui dépasse la distance géographique entre l’Afrique et les Caraïbes et souligne que l’influence du zouk s’étend encore plus loin: au Cap Vert, qui a sa propre variante, le cabo, et en Angola, avec la kizomba.
Elle met en avant l'idée d'hybride que Kassav’ a introduite avec le zouk, une hybridation entre tradition et modernité tardive, mais aussi hybridation culturelle : Haïti (la compa), Cuba (la salsa, la rumba) et la République dominicaine (le merengue), le Congo (l’autre rumba, le soukouss) et l’Amérique du Nord (le disco, le groove, la funk, la synthpop ou encore le r’n’b). Elle associe Kassav' à la notion de “créolisation” introduite par l’écrivain martiniquais Édouard Glissant, c’est-à-dire l’idée d’un contact entre plusieurs cultures qui génère quelque chose d’entièrement nouveau.
Le zouk est une musique qui soulève les cœurs et les corps sur un dancefloor.
Figures emblématiques et Évolution du Zouk
Outre Kassav', de nombreux artistes ont marqué l'histoire du zouk et des musiques antillaises. Eugène Mona, Victor O, Admiral T, Tony Chasseur, Tanya St Val et Soft sont autant de figures emblématiques qui ont contribué à la richesse et à la diversité de ce genre musical. La Perfecta, Tabou Combo et Malavoi sont également des groupes incontournables de la scène antillaise.
Gilles Floro fut, comme le tout autant regretté Patrick Saint Eloi, un des précurseurs du genre Zouk Love.
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