Agnès Varda, figure emblématique du cinéma français et de la photographie, a laissé une empreinte indélébile sur le monde de l'art. Son œuvre, caractérisée par une approche personnelle et engagée, continue d'inspirer et de fasciner. Cet article explore la vie et l'héritage de cette créatrice hors norme, en s'appuyant sur des témoignages de ses proches et des analyses de son œuvre.
Une Artiste aux Multiples Facettes
Agnès Varda était bien plus qu'une cinéaste. Elle était photographe, artiste contemporaine et conteuse d'histoires. Son parcours artistique débute par la photographie avant de se tourner vers le cinéma, puis vers l'art contemporain. Cette diversité de disciplines témoigne de sa curiosité insatiable et de son désir constant d'explorer de nouvelles formes d'expression.
En octobre, un hommage vibrant lui est rendu à travers des expositions, une rétrospective, des biographies et des bandes originales qui mettent en lumière son travail de cinéaste et de photographe. Cet événement souligne l'importance de son héritage et la pertinence de son œuvre pour les générations futures.
Le Regard Singulier d'Agnès Varda
Ceux qui l'ont connue, comme Catherine Deneuve et Jane Birkin, soulignent son excentricité et sa capacité à capturer l'essence de ce qui l'entourait. Deneuve décrit son regard comme attentif et scrutateur, mais difficile à cerner. Birkin avait le sentiment que Varda jouait énormément de son look et de son excentricité. Elle regardait tout ce qui défilait autour d’elle et savait comme personne l’attraper. En même temps, quelque chose d’elle échappait.
Agnès Varda exposait beaucoup sa vie dans ses films, mais ne disait que ce qu’elle voulait dire, et était au fond, à sa façon, assez secrète. Ce regard singulier se traduit dans ses œuvres, où elle mêle habilement le personnel et le politique, le documentaire et la fiction.
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Rosalie Varda-Demy: Gardienne de l'Héritage
À la disparition d’Agnès Varda il y a quatre ans, à l’âge de 90 ans, Rosalie Varda-Demy, sa fille, est la cheville ouvrière de Ciné-Tamaris, la maison de production qu’avait fondée sa mère et qu’elle dirige avec son frère Mathieu Demy. Rosalie Varda-Demy, fille de l’acteur Antoine Bourseiller que Jacques Demy avait élevée et adoptée, costumière de cinéma et de théâtre à ses débuts. Ensemble, ils gèrent le catalogue Demy et le catalogue Varda, assurant ainsi la pérennité de son œuvre. Rosalie a travaillé sur l’exposition d’Agnès, L’Île et Elle, à la Fondation Cartier, et a commencé à travailler sur les films de Jacques pour les restaurer, les numériser, finir d’acquérir les droits de certains, monter des financements, chercher des mécènes, etc.
Rosalie Varda considère cet accompagnement comme la chose la plus extraordinaire de sa vie. Elle avait envie de savoir comment un artiste créait dans sa tête, ce qui se passait entre l’idée d’un projet et sa mise en œuvre (tournage, montage, etc.), comment on aboutissait à un film. Elle a appris sur le tas, notamment en travaillant sur Les Plages d’Agnès.
"Les Plages d'Agnès": Une Autobiographie Révélatrice
Ce projet biographique a commencé le jour où son assistant, Didier Rouget, lui a dit : “J’ai le projet de faire un documentaire sur toi, est-ce que tu serais d’accord ?” Et Agnès Varda lui a répondu : “Oui, parce que tu me connais. C’est bien.” Et, évidemment, il et elle ont tourné une scène ensemble et Varda a tout de suite pris le pouvoir et dit : “Je vais le faire, moi.” Rosalie Varda poursuit : “Elle nous a dit, à Mathieu et moi : ‘J’ai peut-être aussi envie de faire Les Plages parce que j’aimerais que vous en sachiez plus sur ma vie.’ Parce que c’est vrai que dans les familles, on ne raconte jamais rien. Les Plages d’Agnès, c’est une première transmission d’elle. Bien sûr très contrôlée, parce que c’est une control freak et qu’elle n’a donné que ce qu’elle voulait donner. Mais quand même, elle s’y dévoile.
Dans ce film, Agnès Varda se dévoile, offrant un aperçu de sa vie personnelle et de ses réflexions sur le cinéma. Elle y aborde des sujets intimes, comme la mort de Jacques Demy, révélant qu'il était mort du sida. Elle y évoque également sa bisexualité et ses relations amoureuses complexes.
Des Relations Amoureuses Modernes et Apaisées
Quand elle monte à Paris de Sète, en 1951, elle ne vient pas seule, mais avec sa compagne, son amoureuse. Rosalie Varda raconte : “Très peu de gens le savent, mais Agnès a été une grande amoureuse. Avec des histoires compliquées, comme tout le monde. Et ça l’a construite. Quand la famille Varda s’est installée à Sète pendant la guerre, sur le bateau que son père avait acheté, elle est allée à l’école, au collège, et elle a fait la connaissance de trois sœurs qui s’appelaient Schlegel et habitaient sur le port. C’étaient ses copines. Ensuite, Andrée Schlegel [qu’on voit dans Les Plages d’Agnès], l’aînée, s’est mariée avec Jean Vilar, et c’est comme ça qu’Agnès l’a connu très jeune et qu’elle est devenue, dès 1948, la photographe du Festival d’Avignon [fondé et dirigé en 1947 par Jean Vilar], puis en 1951 du TNP [le Théâtre national populaire, à Paris, dont Vilar prend la direction en 1951]. Et il y avait aussi Valentine et Suzanne. Je l’ai connue toute ma vie, Valentine, et ça n’a jamais été un secret pour moi qu’elle avait été un grand amour d’Agnès et qu’elles avaient vécu ensemble. J’ai fréquenté ses cours de poterie pour les moins de 15 ans [Agnès Varda a réalisé en 1964 un petit film, Les Enfants du musée, pour les 10 ans de cet atelier] et mon fils l’a apprise avec elle. Elle est morte il y a un an et demi [en mai 2021]. Agnès allait tous les ans à son anniversaire lui apporter des fleurs. Il y avait des photos de moi chez elle. Et puis j’ai mangé toute mon enfance dans une vaisselle noire qu’elle avait faite pour Agnès. À l’époque, ce n’était pas du tout la mode. Quand Agnès Varda a rencontré Alain Resnais en 1954, elle et lui sont tombé·es follement amoureux·ses et ont connu une grande et très belle histoire d’amour. Puis elle l’a quitté pour Antoine Bourseiller [comédien et metteur en scène de théâtre de renom], le père physiologique de Rosalie.
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Agnès Varda entretenait des relations apaisées avec ses anciens amants. Rosalie souligne qu'elle n'a jamais été fâchée ni avec Valentine, ni avec Alain, ni avec Antoine, qu’elle a fait tourner dans Cléo de 5 à 7 [il joue le rôle du conscrit qui part pour la guerre d’Algérie], alors qu’ils étaient séparés depuis trois ans. C’est extrêmement moderne, ajoute Rosalie, Agnès n’a jamais été fâchée ni avec Valentine, ni avec Alain, ni avec Antoine, qu’elle a fait tourner dans Cléo de 5 à 7 [il joue le rôle du conscrit qui part pour la guerre d’Algérie], alors qu’ils étaient séparés depuis trois ans. J’étais le fruit de leur amour, et elle l’avait quitté quand elle était enceinte de moi parce qu’elle ne voulait pas vivre avec lui. Et elle a toujours gardé avec lui des relations artistiques. Elle a fait en sorte que personne ne soit fâché. Resnais et son épouse Florence Malraux venaient à la maison. Il y avait de la douceur dans tout ça. C’est vraiment rare de garder des relations et de travailler en tant qu’artiste avec des ex ! Et, de fait, dans la famille, je n’ai jamais connu de conflits. L’idée même qu’on puisse ne pas s’entendre avec sa mère me paraîtrait presque impossible à concevoir. Cette capacité à maintenir des liens affectueux témoigne de sa grande humanité et de sa vision moderne des relations.
Indépendance et Autonomie Artistique
Chose importante dans le travail d’Agnès Varda cinéaste : son indépendance entêtée, son autonomie artistique. Claire Denis en parlait très bien : “La photographie était son premier métier et je pense que ça a déterminé sa pratique du cinéma. Le photographe est le plus souvent seul et doit sans arrêt se débrouiller. On sait qu’on ne peut compter que sur soi. Agnès avait cette capacité. S’il n’y avait plus d’argent pour une chose, elle rebondissait sur une autre : elle n’était jamais arrêtée dans son cours. Elle ne se pliait à aucun diktat. Cette manière d’envisager la production, à l’économie, avec les moyens du bord, est aussi ce qui réunit les cinéastes des générations qui ont suivi autour de la figure de Varda. Valérie Donzelli nous avait dit : “Je m’identifiais beaucoup à sa façon d’envisager le cinéma. Son autonomie de production. Sa façon de lancer des films avec presque rien, sinon l’envie de faire le film coûte que coûte. Sa façon aussi de s’être autorisée à faire du cinéma sans être au préalable cinéphile. Ça m’a parlé.
Agnès Varda était une artiste indépendante qui ne se pliait à aucun diktat. Elle produisait ses films avec peu de moyens, mais avec une grande créativité. Cette autonomie est une source d'inspiration pour de nombreux cinéastes.
Un Héritage Cinématographique Riche et Diversifié
Son héritage cinématographique est riche et diversifié, abordant des thèmes variés tels que la condition féminine, la marginalité, la mémoire et le temps qui passe. Des cinéastes comme Alice Diop, Alice Rohrwacher, Audrey Diwan, Rebecca Zlotowski et Céline Sciamma se reconnaissent dans son œuvre et s'en inspirent.
Rosalie y travaille ardemment, vaillamment, encouragée en cela par de glorieux amis, comme Martin Scorsese, qui, on le sait, œuvre à la conservation des films. Elle sent et sait que beaucoup de gens aiment et connaissent le cinéma de Varda. “Alice Diop, m’a dit qu’elle avait pensé à Sans toit ni loi en écrivant Saint Omer. Alice Rohrwacher, pour moi, dans toute cette génération de cinéastes, est un peu ‘l’héritière’ d’Agnès parce qu’elle mélange documentaire et fiction, notamment. Elles se posent de bonnes questions : qu’est-ce que je veux raconter ? Quel est le désir de cinéma qu’on veut donner ? Beaucoup de ces jeunes cinéastes ont vu tous ses films. J’ai fait un entretien avec Audrey Diwan pour Cléo de 5 à 7 [pour la nouvelle édition du scénario chez Gallimard cette année]. Elle connaît tout le cinéma d’Agnès, comme Rebecca Zlotowski, Céline Sciamma, etc. Géraldine Nakache adore le cinéma d’Agnès. Ce ne sont pas seulement des sujets liés à la création, mais aussi liés à : est-ce qu’on peut faire un cinéma engagé sans être politique ? Est-ce qu’on peut être engagé dans sa vie sans être pour autant une militante ? Est-ce qu’on peut avoir une conscience “morale” et ne pas faire de concessions ? Plus le temps passe et plus je reçois des demandes de chercheurs, d’universitaires, de gens qui préparent des thèses de doctorat (notamment Kelley Conway, professeure à l’université du Wisconsin, à Milwaukee). Nous, chez Ciné-Tamaris, on continue ce qu’Agnès avait initié après la mort de Jacques. On répond à tous ces gens, on leur donne accès aux informations, des photos, on reste présents.
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Son film "Cléo de 5 à 7" est étudié dans les écoles de cinéma du monde entier. Son influence est palpable dans le cinéma contemporain, où de nombreux réalisateurs s'inspirent de son style et de ses thématiques.
Découvertes Posthumes: Un Trésor d'Archives
Un jour, Rosalie, après la mort d’Agnès, ramasse des boîtes posées à côté de la table de montage. Des bobines 16 mm sur lesquelles il y a écrit “Pasolini”. Elle les regarde, identifie Pier Paolo Pasolini. Elle déroule encore et reconnaît les rues de New York. Elle envoie tout ça à ses amis de la Cinémathèque de Bologne et du festival Il Cinema ritrovato, Gian Luca Farinelli et Davide Pozzi, qui ont accepté de les numériser. Et ils découvrent qu’Agnès, en 1966, avait filmé, en 16 mm muet, Pier Paolo Pasolini dans les rues de New York. Rosalie Varda raconte : “À Bologne, Gian Luca a hurlé de joie en voyant ça. Il m’a dit : ‘Mais c’est dément !’ Et, en 1967, elle a fait un entretien avec Pasolini en français qui est génial, qu’elle a commencé à monter mais qui est resté à l’état de copie de travail. J’ai terminé le montage, et ça fait partie d’un projet qui s’appelle Mémoires d’images. Mon travail sur les archives, c’est ça aussi. Découvrir des choses. Inventorier, numériser. J’ai découvert aussi tous les entretiens qu’elle avait faits avec les Black Panthers ! Elle avait tout gardé. C’est ce à quoi elle pensait quand elle me disait : ‘Tu t’occuperas de toutes mes vieilleries.’ Merci ! J’aurais presque préféré qu’elle m’en parle avant, mais je me suis calmée. Après sa mort, j’étais un peu colère contre elle : ‘Elle ne m’a pas dit ça, ni ça.’ Mais ça va mieux maintenant.
Après la mort d'Agnès Varda, des découvertes importantes ont été faites dans ses archives, notamment des images inédites de Pier Paolo Pasolini filmées à New York en 1966 et des entretiens avec les Black Panthers. Ces découvertes témoignent de son engagement politique et de son intérêt pour les cultures marginalisées.
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