Introduction
La vache Holstein, omniprésente dans le monde, est le résultat d'un long processus de sélection génétique. Elle incarne l'idéal industriel d'un animal standardisé, performant et prédictible, adapté aux systèmes de production modernes. Cependant, concilier les impératifs économiques de la standardisation avec la complexité du vivant est un défi majeur, exacerbé par la mondialisation néolibérale. Cet article explore comment les généticiens spécialistes des bovins laitiers naviguent entre ces deux impératifs, en se faisant les défenseurs de la diversité génétique nécessaire à la durabilité des races globalisées, dont la Holstein est un exemple emblématique. Nous verrons comment les généticiens parviennent à combiner ces deux positionnements en se faisant avocats de la diversité nécessaire à la durabilité des races globalisées dont la Holstein est l’exemple parfait.
La science au service du marché : la création de la valeur génétique
Dans l'agencement marchand de la semence bovine, la science, notamment la génétique quantitative, joue un rôle primordial. Les généticiens quantitativistes, formés aux statistiques appliquées à la génétique des populations, contribuent à la création de la valeur génétique des taureaux reproducteurs. Cette valeur génétique, exprimée par un index chiffré appelé EBV (Estimated Breeding Value), est le "billet d'entrée" du taureau sur le marché. La valeur génétique de l’animal est en même temps sa valeur économique et le marché de la génétique relève de ce que Callon, Méadel, et Rabeharisoa (2000) appellent l’économie des qualités. La compétition s’y organise non autour du prix, mais autour de la singularité du produit. Néanmoins, sur le marché de la semence bovine, cette singularité génétique attribuée à un taureau concret peut être démultipliée presqu’à l’infini sous forme de ‘paillettes’ : doses de semence mises sous tubes plastiques et congelées. Ainsi confectionnées, elles peuvent circuler dans le temps et dans l’espace presque sans limites.
Les dangers de la standardisation et la nécessité de la diversité
L'économie d'échelle inhérente au marché de la semence bovine peut entraîner une standardisation excessive, néfaste pour la diversité génétique. L'exemple de la révolution verte dans les cultures végétales montre comment l'expansion de variétés standardisées a détruit la diversité biologique et socio-économique. Dans la sélection bovine, la dominance de la race Holstein suscite des controverses quant à la réduction de la diversité raciale et aux risques de consanguinité. Outre le fait qu’elle réduit la diversité des races en s’imposant sur le marché, les études dans le domaine de la génétique démontrent que la race elle-même peut se trouver en péril avec un niveau critique de consanguinité (Van Doormaal et al., 2005 ; Mattalia et al., 2006 ; Van Der Beek and Geertsema, 2017).
Le rôle des scientifiques "résistants" : un réseau épistémique transnational
Face à ces dangers, un réseau de scientifiques "résistants" s'engage depuis un demi-siècle dans les arènes professionnelles transnationales pour réguler les circulations des semences bovines sur le marché globalisé. Ces généticiens, issus d'organismes de recherche publique, d'universités et d'organisations interprofessionnelles, partagent une culture scientifique commune basée sur une vision holistique de l'animal et de son environnement. Armés de leur connaissance du vivant et des méthodes de quantification nécessaires au fonctionnement du marché de la génétique bovine, ils s’engagent depuis un demi-siècle dans les arènes professionnelles transnationales pour tenter de réguler les circulations des semences bovines sur le marché globalisé. Je les réunis sous une appellation un peu longue de ‘réseau épistémique transnational d’évaluation bovine’. Le caractère éclaté et sans statut institutionnel stable de leur collectif les rapproche de ce que Roth (2015) a conceptualisé comme ‘réseau épistémique’ dans le but d’une meilleure analyse des communautés épistémiques (Haas, 1992) de grande taille qui, en pratique, s’avèrent hermétiques, d’après l’auteur, à l’étude ethnographique.
L'interaction génotype-milieu (G*E) : un savoir clé pour la diversité
Un savoir particulier est au cœur de l'engagement des généticiens contre la standardisation : l'interaction génotype-milieu (GE). Cet effet non additif du milieu sur la valeur génétique de l'animal rend les classements des animaux commercialisés dépendants des contextes de production. Appelé dans le langage de la génétique quantitative l’‘interaction génotype-milieu’ (cf. la littérature en génétique quantitative : Falconer 1952 ; Mulder 2016, etc.) et exprimé dans les modèles statistiques comme ‘GE’6, cet effet non additif du milieu sur la valeur génétique de l’animal rend les classements des animaux commercialisés dépendants des contextes de production (James 1961 ; Huquet 2012).
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Exemples de résistance scientifique : Interbull, Eurogenomics et la coopération franco-sud-africaine
Le travail techno-politique de ce réseau épistémique transnational se manifeste à travers différents exemples. Le premier est Interbull (International Bull Evaluation Service), mis en place dans les années 1970 pour harmoniser les évaluations génétiques des taureaux reproducteurs entre les pays, intégrant ainsi l'effet GE. Le second est le consortium européen Eurogenomics, créé en réponse à la concurrence américaine sur le marché de la Holstein, en utilisant la génomique pour unifier les systèmes d'évaluation nationaux tout en tenant compte de l'effet GE. Enfin, la coopération scientifique entre la France et l'Afrique du Sud vise à améliorer le système d'évaluation génétique sud-africain en y intégrant le savoir sur G*E.
Holsteinisation et souveraineté des économies nationales
Avant de devenir la Holstein, la race pie noir originaire des Pays-Bas, appelée Frisonne, Friesian ou Friesland, était appréciée pour sa rusticité et s'est répandue grâce aux politiques coloniales. Au milieu du XXe siècle, le rameau américain de la race Friesian a subi une sélection intensive sur la production laitière, devenant la Holstein. Les Etats européens, cherchant à augmenter leur production agricole, ont utilisé la génétique Holstein, mais en veillant à la construction de systèmes agricoles contribuant à la souveraineté des économies nationales.
Insémination artificielle et baisse du nombre d'élevages
L'insémination artificielle (IA) est une technique clé pour la reproduction bovine. Cependant, en France, la crise de l'élevage entraîne une baisse du nombre d'inséminations, reflétant la diminution du nombre d'élevages. Malgré la revalorisation des prix du lait et de la viande, la situation reste difficile pour les jeunes agriculteurs. La baisse des inséminations est constatée depuis plusieurs décennies, mais elle a tendance à s'accélérer. Patrice Panis, directeur de la coopérative Sogen, observe depuis dix ans une chute allant de 3 % à 8 % annuelle. "Ce sont des non-remplacements de départ à la retraite et on a aussi été malheureusement contraint de mener des licenciements économiques pour réussir à garder une stabilité de l'équilibre économique de l'entreprise et assurer sa pérennité", explique le directeur.
Alternatives à l'élevage intensif : bien-être animal et valorisation des espaces ruraux
Face aux problèmes posés par l'élevage intensif, des alternatives sont possibles, privilégiant le bien-être animal et la valorisation des espaces ruraux. L'élevage extensif, qui valorise les prairies naturelles et les bocages, contribue à la biodiversité et à l'entretien des paysages. L'essentiel n'est-il pas d'élever correctement les animaux en terme de bien être animal et de valoriser au maximum pâtures,fourrages et céréales fermières ? Pour votre remarque sur les prix, effectivement, les prix sont bas pour le porc et la volaille car il s'agit d'élevages intégrés : l'éleveur n'est qu'un "salariés" d'un groupe qui lui vend la nourriture (et les poussins) et lui rachète les animaux adultes à un prix souvent en dessous du coup de production.
Agriculture biologique et reproduction
L'agriculture biologique (AB) progresse, mais reste minoritaire. La maîtrise de la reproduction est nécessaire en AB comme en AC, mais l'AB interdit les traitements hormonaux. La reproduction ne doit être ni accélérée ni ralentie par des traitements à base d’hormones ou d’autres substances ayant un effet analogue en vue de maîtriser la reproduction ou à d’autres fins (c’est-à-dire pour un usage zootechnique, induction ou synchronisation des chaleurs par exemple). Dans le cadre du traitement d’une pathologie de la reproduction, un traitement vétérinaire (usage thérapeutique) peut être appliqué à un animal individuel.
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Clonage et OGM : enjeux éthiques et économiques
Le clonage est principalement utilisé pour reproduire les animaux les plus productifs, mais il engendre de graves problèmes de santé et de bien-être pour les animaux clonés et les mères porteuses. Les OGM soulèvent également des questions éthiques et économiques, notamment en ce qui concerne la souveraineté alimentaire et la dépendance aux multinationales. La Commission avance que l’UE devrait interdire le clonage mais permettre aux descendants de clones d’être importés pour servir dans l’élevage et l’alimentation. C’est une position cynique. Il est possible de tracer les semences de clones, mais ce n’est pas une obligation de la règlementation. Concernant les viandes, une fois à l’abattoir, la traçabilité se fait par lot d’animaux (et non par animal) les descendants de clones étant mélangés aux autres animaux dans les pays qui exportent des produits issus de clones en Europe (Brésil).
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