La chimère, créature fantastique issue de l'imaginaire humain, fascine et inquiète depuis des siècles. Aujourd'hui, la science s'approche de la création de chimères réelles, notamment par la production d'embryons chimériques homme-animal. Ces recherches, bien qu'encadrées, soulèvent des questions éthiques et juridiques fondamentales.
Qu'est-ce qu'un embryon chimérique ?
Un embryon chimérique est un organisme vivant contenant des cellules de génotypes différents, obtenus artificiellement par le mélange de cellules au stade embryonnaire. Il est important de distinguer les embryons chimériques des hybrides, obtenus par la fusion de deux embryons de génotypes différents, et des cybrides, obtenus par une technique de clonage visant à créer des ovocytes.
La création du premier embryon chimérique remonte à 2013, fruit de la collaboration de chercheurs américains, espagnols et japonais. Ces embryons homme-cochon n'ont pas été développés au-delà de quatre semaines, mais leur existence a suscité de vives réactions dans le monde scientifique.
La législation française et les embryons chimériques
En France, les lois relatives à la bioéthique de 1994, renforcées par la loi du 7 juillet 2011, interdisaient initialement la création d'embryons chimériques. La loi interdisait « la conception in vitro d’embryon ou la constitution par clonage d’embryon humain à des fins de recherche ». Cependant, cette interdiction était jugée peu dissuasive, car elle n'était pas assortie de sanctions et la définition d'un embryon chimérique restait floue.
La loi de bioéthique du 2 août 2021 a marqué un tournant en autorisant la recherche sur les embryons chimériques, encadrée par l'article L2151-5 IV du code de la santé publique. Cette autorisation vise à pallier la pénurie d'organes issus de dons et à développer des modèles animaux de pathologies humaines, permettant leur étude sans risque pour l'humain. Ainsi, la création d'embryons « animal-homme » est désormais autorisée en France.
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Les limites de la recherche sur les embryons chimériques en France
La loi de bioéthique de 2021 fixe des limites claires à la recherche sur les embryons chimériques. Notamment, elle interdit toute tentative de gestation au-delà de 14 jours après la fécondation. Ce délai s'explique par le fait que jusqu'à 14 jours de développement, les cellules embryonnaires sont pluripotentes, c'est-à-dire qu'elles ont la capacité de créer tous les types de cellules.
Une semaine après sa constitution, l'embryon en développement peut être utilisé pour le prélèvement de cellules souches embryonnaires. Ces cellules peuvent ensuite être multipliées à l'infini, partagées entre laboratoires ou congelées, et utilisées pour créer d'autres cellules et tissus. Cependant, elles ne peuvent pas donner naissance à un organisme.
Les deux principales limites imposées par la loi sont l'interdiction de la naissance de ces animaux modifiés et la modification de leur descendance.
Expérimentations à l'étranger
D'autres pays ont franchi le cap de la création de chimères « animal-homme » avant la France. Les chercheurs japonais Hiromitsu Nakauchi et américain Juan Carlos Izpisua Belmonte ont plaidé pour un assouplissement des réglementations sur les embryons chimériques.
En 2015, ils ont créé des embryons chimères « porc-homme » et « mouton-homme ». Cependant, la NIH (l'institut américain de la santé chargé de la recherche médicale et biomédicale) a bloqué leurs travaux par crainte de la propagation de cellules humaines dans l'embryon animal. Les chercheurs ont contourné cette restriction en travaillant sur des cellules progénitrices engagées, ayant déjà commencé leur différenciation.
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Le Japon a autorisé en 2019 l'implantation de chimères « animal-homme » dans des femelles d'élevage en vue de les faire naître. Face à ces disparités de réglementations, Jean-Louis Touraine, rapporteur de la Commission parlementaire sur la révision de la loi de bioéthique, a appelé à une « concertation internationale » sur le sujet.
Enjeux éthiques et juridiques
La réglementation sur les embryons chimériques soulève des questions éthiques et juridiques complexes.
- Risques éthiques : Il est difficile de prédire comment les cellules humaines se développeront dans le corps de l'animal. De plus, les durées de gestation varient considérablement entre les espèces, ce qui pose des questions sur le moment de l'injection des cellules souches. Le Conseil d'État a souligné le risque de représentation humaine chez l'animal et le risque de développement d'une conscience humaine chez l'animal.
- Transgression des frontières entre espèces : La création de chimères pose la question de la transgression des frontières entre l'être humain et l'être animal. Certains estiment que la science est par nature transgressive et qu'elle doit aller au-delà des normes établies.
- Catégorie juridique des chimères : Comment qualifier juridiquement un embryon chimérique ? Si l'on applique la règle selon laquelle l'accessoire suit le principal, les embryons animaux contenant des cellules humaines devraient rester des animaux. Cependant, il est difficile de déterminer à partir de quel pourcentage l'embryon doit être considéré comme ayant une part d'humanité.
Les craintes et les lignes rouges
La création d'embryons chimériques suscite des craintes, notamment celle de voir apparaître des êtres hybrides au cerveau mi-animal, mi-humain. Pour éviter ce risque, il est nécessaire de modifier génétiquement les cellules souches pluripotentes humaines afin de les empêcher de se différencier et de participer à la formation du cerveau.
D'autres lignes rouges à ne pas franchir sont la colonisation de la lignée germinale de l'animal par des cellules humaines et la modification de la morphologie de l'animal pour qu'il ressemble à un humain.
Perspectives d'avenir et enjeux sociétaux
Malgré les défis éthiques et techniques, la recherche sur les embryons chimériques offre des perspectives prometteuses dans le domaine de la transplantation d'organes et de la modélisation des maladies humaines.
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Le biologiste Pierre Savatier souligne que les animaux utilisés dans ces expériences souffriront beaucoup moins que les animaux élevés pour la consommation en Europe. Il estime que la question est sociétale : que favorise-t-on entre l'éthique animale et la bioéthique humaine, face à la pénurie d'organes ?
La création d'organes humains chez des animaux pourrait résoudre le problème de la pénurie de greffons et éviter aux patients de longues années d'attente. De plus, ces organes seraient compatibles avec le système immunitaire du receveur, évitant ainsi le rejet et la nécessité de prendre des immunosuppresseurs à vie.
Toutefois, il est essentiel de mener une réflexion approfondie sur les enjeux éthiques et sociétaux de ces recherches, afin de garantir qu'elles soient menées dans le respect de la dignité humaine et du bien-être animal. Une concertation internationale sur ce sujet est indispensable pour harmoniser les réglementations et éviter les dérives.
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