La maternité est universellement reconnue comme une période de transformation profonde, tant sur le plan physique que psychique. Si l'attention se focalise souvent sur les métamorphoses corporelles et le développement du fœtus, une révolution psychologique tout aussi significative se déroule en coulisses : la grossesse psychique. Cet article explore en profondeur ce concept fascinant, en s'appuyant sur les observations de psychiatres et de psychanalystes, et en mettant en lumière les remaniements psychiques qui caractérisent la femme enceinte. Il ne s'agit pas ici de traiter de la dépression maternelle précoce du post-partum ou des psychoses puerpérales, qui sont des troubles bien documentés, mais plutôt de s'intéresser à un état de susceptibilité particulier, une "transparence psychique" (Monique Bydlowski) qui accompagne la gestation.
La Transparence Psychique: Un État de Susceptibilité Particulière
La psychanalyste Monique Bydlowski parle de « transparence psychique » pour qualifier l’état de susceptibilité particulière qui caractérise la femme prégnante. Ce concept met en évidence une perméabilité accrue aux émotions, aux souvenirs et aux fantasmes, comme si le psychisme devenait plus poreux et réceptif. Cette transparence psychique est visible lorsque l’idée, si lointaine d’avoir un enfant, commence à s’intensifier dans l’esprit de la maman. C’est évident et en même temps, un peu bizarre.
L'Anxiété Prénatale: Un Traitement de Choc Salutaire?
Les changements psychiques observés chez la femme enceinte peuvent parfois évoquer un tableau psychiatrique. En effet, des recherches ont mis en évidence que des femmes primipares normales manifestent une anxiété qui peut sembler pathologique au premier abord. Les matériaux inconscients sont si chargés, si bizarres, et si près de la conscience qu’ils incitent l’interviewer avant l’accouchement à faire les plus sombres prévisions quant à la capacité de ces femmes à s’adapter à leur rôle de mère.
Cependant, il est essentiel de ne pas s'arrêter à cette première impression. Thomas B. Brazelton et Heidelise Als soulignent que cette angoisse et ce matériel inconscient étrange sont là pour inciter la femme à se réorganiser et à trouver une plus juste adaptation. L’anxiété prénatale et la distorsion de l’univers fantasmatique font partie d’une réaction saine. La réaction d’alarme est en fait une sorte de traitement de choc qui va permettre la réorganisation nécessaire pour se confronter au nouveau rôle.
La Préoccupation Maternelle Primaire: Se Mettre à la Place de l'Enfant
Dès les années 1950, le psychanalyste anglais Donald Winnicott constate cet état qui persiste durant plusieurs semaines et qu’il appelle « préoccupation maternelle primaire ». Il en propose l’explication suivante : « Seule une mère sensibilisée de la sorte peut se mettre à la place de son enfant et répondre à ses besoins ». Cette préoccupation intense pour le bien-être du futur enfant permet à la mère de développer une sensibilité accrue à ses besoins et de se préparer à y répondre de manière adéquate.
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Régression Féconde et Fusion Narcissique: Une Progression Vers l'Altruisme?
En 1961, étudiant les psychoses puerpérales, le psychiatre français Paul-Claude Racamier élabore une interprétation psychanalytique intéressante. Selon lui, durant la grossesse, l’économie psychique de la mère s’oriente peu à peu vers un régime narcissique et fusionnel avec l’enfant. Or, lors de la naissance, cette économie est ébranlée : la séparation corporelle d’avec l’enfant est vécue comme un traumatisme par la jeune accouchée. Celle-ci s’identifie alors à son nourrisson qu’elle éprouve comme une partie d’elle-même.
Cette identification permet à la mère d'être pour l’enfant le ‘moi’ qu’il n’a pas encore, mais qu’il va se construire justement sur les bases de cette relation. C’est aussi à cette condition que la femme est capable de pressentir les besoins et les états de son enfant, de savoir ce qu’il veut quand il crie et de vouloir pour lui, de s’éveille quand seulement il geint, etc. C’est enfin à cette condition, et grâce à cette communication infraverbale et fusionnelle, que la mère, en aimant et nourrissant son enfant, ne laisse pas du même coup de s’aimer et de se nourrir elle-même, arrivant à prodiguer les considérables dons du maternage. Racamier considère ce processus comme une régression féconde chez la femme.
À distance de cette explication pessimiste pour qui, dans le prolongement de la théorie freudienne, l’altruisme rime avec narcissisme et l’amour se réduit à une régression vers l’océan primordial qui s’ignore, ne peut-on au contraire interpréter ce comportement comme une progression ? En effet, la nature fait entrer le psychisme dans une crise salutaire qui l’ouvre à l’incommensurabilité du « tu » et donc à un don de soi sans condition à l’enfant.
La Grossesse: Un État Psychotique Transitoire au Service de la Relation
Le psychiatre et philosophe Benoît Bayle estime que la grossesse peut induire jusqu’à un état psychotique transitoire. La psychose se définit comme dissociation psychique ; or, la mère doit accueillir hors d’elle en son psychisme l’enfant qu’elle a hébergé dans son organisme au-dedans d’elle. Mais il montre que ce mal est au service d’un bien plus grand : « La grossesse doit aboutir à la création d’un espace de relation entre la femme devenant mère et l’enfant à naître ». Autrement dit, ce remodelage, sous commande hormonale, conduit à un « espace maternel de gestation psychique ».
Les Questions et les Doutes: Une Étape Essentielle de la Grossesse Psychique
La transparence psychique de la grossesse est visible lorsque l’idée, si lointaine d’avoir un enfant, commence à s’intensifier dans l’esprit de la maman. C’est évident et en même temps, un peu bizarre. Les questions se bousculent et puis, elles s’estompent. Mais quelles questions pourraient bien freiner cet élan, qu’une future maman ressent au plus profond d’elle : désirer un enfant ? Changer de vie, donner naissance à un petit être que nous allons fabriquer, qui va prolonger l’intensité de notre amour et transformer nos vies, est-ce bien raisonnable ? La grossesse psychique amène la maman à se poser ce type de question. C’est donc normal d’éprouver cette envie teintée de doutes.
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La future maman prend conscience que cet engagement va changer sa vie. Ce n’est pas que qu’elle ne veuille pas, ce bébé, dont elle rêve, c’est juste que, ces interrogations profondes prennent une proportion démesurée. Cela se manifeste chez certaines mamans par des incertitudes de poursuivre leur grossesse. Elles peuvent parfois se sentir coupable de penser ainsi, mais la grossesse psychique peut également être visible sous cette forme.
Il s’agit de l’émergence d’un sentiment essentiel d’implication, vis-à-vis de cet enfant à venir. Est-ce que là, maintenant, la maman se sent prête à s’investir pour donner ce rendez-vous, à cet enfant, à son enfant. Il va avoir besoin de lui. Pourquoi la maman se pose ces questions ? Il est fondamental de se les poser en conscience dès le début. C’est le signal qu’elle commence déjà sa préparation à devenir parent. Son bébé ne peut pas s’en vouloir de se demander si elle se sent prête à l’accueillir. Cette réflexion est une étape de la grossesse psychique. Elle a donc bien compris, désirer une enfant, c’est un peu complexe et ambivalent : entre une envie irrépressible et une peur de ne pas y arriver. Il est enfin là, bien accroché et déjà il se passe tant de choses, dans la tête de la future maman.
La Transparence Émotionnelle: Un Couvercle Ouvert sur le Monde des Émotions
Tout au long de notre existence, nous avons la capacité de tenter de contenir, plus ou moins facilement, en fonction des événements, nos émotions. Comme si un grand couvercle retenait et refoulait ces mouvements intérieurs souvent précieux, qui nous donnent de nombreuses informations sur nous, mais aussi parfois nous dérangent. La transparence psychique se traduit par le fait que la maman se sent fragile et émotive, même si qu’elle met toutes ses forces pour ne pas le montrer. Son couvercle s’est ouvert et impossible malgré toute la volonté du monde de le refermer. Plus besoin de lutter contre cela alors ? Bien sûr que non, c’est juste normal !
Pourquoi mes émotions débordent-elles ainsi ? Pourtant, on dit souvent que la nature est bien faite ! Alors pourquoi, ce couvercle s’ouvre-t-il ? À quoi cela sert-il de pleurer ou d’être bousculé(e) par des états émotionnels aussi intenses pendant plusieurs mois ? La grossesse psychique pousserait notre organisme à nous reconnecter à toutes ces émotions, que souvent nous avons bien cachées au fond de notre cœur ou de notre esprit. On nous a tellement apprit à ne pas montrer nos émotions. Les larmes renvoient à de la fragilité et même de la faiblesse. Cela peut être tolérable d’une femme, mais alors d’un homme, que peut en penser « la société ». Et pourtant là, nous allons accueillir un petit être dont le cerveau va être immature et qui n’aura, pendant ces premières années, que le langage des émotions pour se faire comprendre. C’est donc cela la « grossesse psychique ?
La Grossesse Psychique du Père: Une Transformation Différente
Ce processus concerne autant la mère que le père, mais pas au même moment, d’où les fréquents sentiments d’incompréhension mutuels. Le Père est focalisé sur la partie matériel : avons-nous tout ce qu’il faut pour accueillir notre bébé ? Comment préparer la maison avant son arrivée ? Alors que la maman fait fasse à ses peurs de ne pas y arriver quand leur bébé sera là. La grossesse psychique agit différemment sur le Père que sur la mère. Sans se rendre compte, il subit lui aussi une transformation. Il voit également le corps de sa compagne se transformer, mais a le sentiment de rester un peu « extérieur » à tout cela et surtout il n’arrive pas toujours à apaiser sa compagne.
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