La tortue marine, une espèce en danger, fascine par son cycle de vie complexe et les défis auxquels elle est confrontée dès sa naissance. Connaître le phénomène d’émergence des nouveaux-nés permet d’adopter les bons gestes pour ne pas rendre leur parcours du combattant encore plus périlleux. Cet article explore en détail le monde fascinant des bébés tortues marines, de leur naissance à leur entrée dans l'océan, en mettant en lumière les dangers qui les guettent et les stratégies qu'ils développent pour survivre.
La Ponte et l'Incubation : Le Début d'un Long Voyage
La reproduction des tortues est presque unique au monde. Entre la migration, la parade nuptiale, l'accouplement, la ponte et l'éclosion, il existe tout un cheminement incroyable imaginé par mère Nature. Les tortues de mer vivent essentiellement sous l'eau. Cependant, elles en sortent parfois, notamment pour s'accoupler. Mais avant cela, elles vont parcourir des milliers de kilomètres pour rejoindre des sites de reproduction. Elles y trouveront leurs partenaires pour fertiliser leurs œufs. Car oui, les tortues sont des reptiles, capables de pondre des œufs toutes seules. Néanmoins, s'ils ne sont pas fécondés, ils ne donneront pas la vie. Les femelles s'accouplent ainsi avec plusieurs mâles pour diversifier le patrimoine génétique. Les mâles restent en contact physique avec les nageoires, avec la femelle choisie. Ils vont aussi mordre leur queue et leur cou. Si celle-ci se montre intéressée, ils regagneront la surface pour l'accouplement. Celui-ci est souvent douloureux pour la femelle, car le mâle se maintient sur sa carapace en plantant ses griffes sur les nageoires de sa conquête. Les mâles s'accouplent tous les ans. Pour pondre leurs œufs, les tortues de mer se rendent sur la plage. Et pas n'importe laquelle : celles où elles sont nées ! Certains lieux sont devenus de véritables lieux de nidification de tortues marines. Lorsque la saison arrive, on peut apercevoir des centaines de femelles sortir de l'eau au crépuscule pour nidifier. Cet exercice est extrêmement pénible pour les tortues marines, car elles ne sont morphologiquement pas conçues pour évoluer sur le sable. Leurs nageoires rendent leur évolution très complexe sur la terre ferme. Elles vont alors chercher un endroit sûr, puis vont creuser un trou avec leurs nageoires postérieures. C'est dans ce trou qu'elles vont pondre leurs œufs. On a longtemps cru que la ponte était douloureuse pour la tortue. En effet, elles "pleurent" en pondant leurs œufs. Une fois leur dure besogne effectuée, elles recouvrent soigneusement les œufs avec le sable, puis retournent à la mer. Elles n'auront plus jamais de contact avec leurs petits et ne les reverront probablement pas. Et si un petit arrive à recroiser sa mère dans l'immensité de l'océan, ils ne se reconnaîtront pas et passeront l'une à côté de l'autre, comme des inconnus. Le mâle, quant à lui, n'intervient jamais dans le processus. Certaines femelles tortues pondent une à deux fois par an. D'autres tous les deux ans et certaines espèces, seulement une fois tous les quatre ans. La plupart des tortues de mer pondent entre 1 et 9 couvées par saison en faisant des nids tous les ans, voire tous les 2 ou 3 ans. Le nombre d'œufs varie selon l'espèce. Quelques-unes vont en pondre 50 et d'autres jusqu'à 300. La coquille des œufs est molle. Cela leur permet de ne pas se casser durant la ponte, lorsqu'ils tombent dans le nid. En fonction de la température de celui-ci, la portée sera masculine ou féminine ! Si la température est froide, les petits seront des mâles, si la température est chaude, alors, ce seront des femelles. Depuis quelques années, le réchauffement climatique donne essentiellement naissance à des petites femelles tortues, raréfiant ainsi les portées masculines. Une fois éclos, seul 1 bébé tortue sur 1 000 parviendra à devenir adulte. Pour atteindre la maturité sexuelle, les tortues doivent attendre des dizaines d'années. C'est pour cette raison qu'elles sont vulnérables. Une ponte comporte une centaine d’œufs enfouis au fond du trou creusé par la femelle et recouvert de sable. Les œufs du centre, qui bénéficient de températures sensiblement plus élevées que ceux à la périphérie, se développent un peu plus vite que ceux de la périphérie et vont éclore en premier. De même, les embryons de tortues-luths ou de tortues vertes prêts à éclore vocalisent.
La durée entre le premier jour de la nidification et l'éclosion est d'environ 50 à 60 jours. Cette durée dépend de différents facteurs : le climat, la température du sable, le temps que mettent les petits à remonter à la surface. Le premier signe d'éclosion est fourni par l'affaissement du sable sur une surface d'environ 20 cm de diamètre. Il faut compter au maximum 24 h entre la formation de cette dépression et les premières sorties.
L'Émergence Nocturne : Une Course Contre la Montre
Pour sortir du nid, les premiers nés attendent qu’un grand nombre d’œufs soient éclos autour d’eux pour commencer à gratter le sable du plafond de la chambre de ponte et provoquer son effondrement. Les œufs du centre, qui bénéficient de températures sensiblement plus élevées que ceux à la périphérie, se développent un peu plus vite que ceux de la périphérie et vont éclore en premier. Ils déchirent l’enveloppe de l’œuf grâce à leur bec corné et s’en extraient. Pour sortir du nid, les premiers nés attendent qu’un grand nombre d’œufs soient éclos autour d’eux pour commencer à gratter le sable du plafond de la chambre de ponte et provoquer son effondrement. Le coût énergétique de la remontée dans le sable varie selon les individus, de 11 à 70 % du potentiel énergétique contenu dans le jaune résiduel. Cette dépense individuelle diminue d’autant que la cohorte est nombreuse. Pour une cohorte d’une centaine d’individus, elle peut baisser de plus de moitié. Cette activité de pelletage synchronisée sauve une part de la réserve d’énergie interne dont disposent les jeunes, laquelle pourra être allouée aux activités à venir dont la nage frénétique pour gagner le large. Les jeunes entrant dans la mer avec des réserves énergétiques internes moins entamées auront de plus grandes chances de survie avant de commencer à s’alimenter. Sortir du nid en grandes cohortes induit donc un meilleur taux de survie et un meilleur succès reproductif pour l’espèce.
Les nouveaux-nés ne creusent pas en continu. Ils alternent des périodes d’activité de pelletage intense avec des phases de repos. Quand la température à l’intérieur du nid s’élève, l’activité s’arrête. Ainsi, quand les bébés-tortues se rapprochent de la surface et que le soleil tape directement sur le haut du nid, ils cessent de creuser. L’activité ne reprendra que le soir avec la baisse des températures. Ceci explique pourquoi la majorité des émergences se font de nuit ou, plus rarement, lors de journées nuageuses fraîches. Ce n’est pas vraiment l’éclosion qui s’observe la nuit. L’éclosion a lieu au fond du nid sous 50 à 70 centimètres de sable. Les jeunes tortues vont ensuite devoir remonter vers la surface de la plage, afin de s’extraire du sable et pouvoir rejoindre l’océan. Cette « émergence » du sable se déroule, le plus souvent, la nuit. Plusieurs raisons à cela. La première est liée à la température du sable. Les nouveau-nés ne sont actifs que dans une fourchette de température restreinte. S’il fait trop chaud ou trop froid, le métabolisme des jeunes tortues ralentit jusqu’à réduire totalement tout mouvement. En s’approchant de la surface du sable chauffé par le soleil, les nouveau-nés cessent toute activité, et ne redeviennent actifs que lorsque la température redescend suffisamment. C’est donc généralement en fin de journée ou durant la nuit que se déroule la majorité des « émergences » de bébés tortues. Un autre avantage à cela. La nuit, les prédateurs sont moins nombreux, ce qui augmente considérablement leurs chances de survie. Sur les plages de l’île Europa, les études ont montré que le taux de survie lors des émergences de jour était nul. Près de 100 % des nouveau-nés sont la proie des frégates, ces oiseaux marins qui se reproduisent également sur cette île, et qui profitent de la manne des naissances des jeunes tortues pour nourrir leurs oisillons. La nuit, pendant que dorment les frégates, ce sont d’autres prédateurs nocturnes qui interceptent les jeunes tortues lors de leur course effrénée vers la mer. Mais les crabes fantômes ou les bernard-l’ermite, plus petits et moins mobiles, ne pourront capturer la totalité des nouveau-nés.
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Les bébés-tortues sortent de leur nid tous ensemble. Cette dévalaison, même si elle est rapide, de l’ordre de 30 mn à une heure n’est malheureusement, pas sans risque. Différents écueils les attendent.
Les Dangers de la Plage : Prédateurs et Désorientation
S’orienter correctement et se diriger effectivement vers la mer est particulièrement difficile si la plage subit une pollution lumineuse nocturne due à une activité humaine ou la présence d’une route et de véhicules à proximité. Ces lumières perturbent grandement l’orientation des bébés tortues et vont les attirer bien plus que la lumière naturelle se reflétant sur la mer. Se déplacer sur le sable mou avec des nageoires transformés en palettes pas vraiment adaptées est difficile. Ils progressent cependant en profitant de l’effet de tassement engendré par leurs nageaoires qui appuient sur le sable et le rendent ainsi un peu plus « dur ». Evidement, rencontrer et tomber dans un trou creusé par un chien ou un individu rend la traversée encore plus difficile. Creuser un trou sur une plage de pontes des tortues marines constitue une menace pour ces espèces protégées. Veiller à reboucher les trous que vous pourrez rencontrer lors de vos ballades sur la plage. Le problème numéro un reste d’échapper aux prédateurs nocturnes côtiers à l’affût de cette manne inespérée. En Guadeloupe, le prédateur principal est le crabe suivi par le bihoreau nocturne, un oiseau. De nombreuses attaques et perturbations sont le fait de chiens errants, des chiens abandonnés et affamés mais également de chiens divaguants. Un chien est en état de divagation lorsqu’il n’est plus sous la surveillance de son maître. Cela signifie qu’il est hors de portée de voix de celui-ci ou de tout instrument sonore permettant son rappel, ou qu’il est éloigné de son propriétaire d’une distance dépassant 100 mètres. La plupart des plages de ponte sont interdites aux chiens même tenus en laisse.
L'Aide Humaine : Quand et Comment Intervenir
Les nouveau-nés n’ont pas besoin d’une intervention humaine. L’urgence est alors de les hydrater en les arrosant avec de l’eau de mer et de leur faire de l’ombre. Ils reprendront de la vigueur. C’est pendant ce trajet sur le sable qu’ils apprennent à se servir de leurs nageoires et à les muscler afin d’être opérationnels dès leur entrée dans l’eau. Ne les transportez pas vers la mer.
Vous croisez la route d’une tortue marine en train de pondre. Si vous la prenez en photo, faites-le sans flash et jamais de face, sans faire de bruit et sans l'effrayer, pour ne pas risquer d'interrompre la nidification. Délimitez le périmètre mais provisoirement, sans enfoncer de bâtons ou autre dans le sable pour ne pas abîmer les œufs. Déplacez les éventuelles chaises-longues et les parasols et installez un périmètre de sécurité d'au moins 3 mètres, qui puisse empêcher le passage des engins utilisés pour le nettoyage de la plage. Prévenez le propriétaire ou le gérant de la zone et, si possible, attendez l'arrivée du personnel qualifié.
En cas d'éclosion de nuit, n'utilisez pas de lumières artificielles ou de flash car celles-ci désorientent les tortues. Les tortues sortiront du trou petit à petit pendant la nuit ou au cours des cinq jours suivants. Il faut compter les naissances, noter la date et l'heure à laquelle les bébés tortues se jettent à l'eau. Les bénévoles surveilleront le couloir de protection. Les personnes expertes et autorisées surveilleront le parcours en mesurant et comptant les tortues afin d'intervenir en cas de nécessité. Au bout de 5 jours, on creuse en correspondance du cratère, pour rechercher la chambre.
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Les "Années Perdues" : Mystères et Découvertes en Haute Mer
Pendant des décennies, les scientifiques ont tenté de percer le mystère des "années perdues" des tortues marines, cette période entre l’éclosion sur la plage et leur retour sur les côtes après plusieurs années passées en haute mer. Une étude publiée dans Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, utilisant des balises satellites, révèle enfin où se cachent ces jeunes reptiles et remet en question des hypothèses établies de longue date. Les premières années de vie des tortues marines sont longtemps restées une énigme. "Nous avons eu d’énormes lacunes dans les données sur les premiers stades de vie des tortues, du bébé au jeune adulte, explique à The Associated Press Kate Mansfield, spécialiste des tortues marines à l’Université de Floride centrale. Pour combler ce vide, Kate Mansfield et son équipe ont mené une étude sur plus d’une décennie en fixant des balises GPS sur les carapaces de jeunes tortues sauvages. Ils ont ainsi pu suivre 114 individus, incluant des tortues vertes, caouannes, imbriquées et de Kemp. Ces données permettent de mieux comprendre leurs déplacements dans le golfe du Mexique, une zone clé pour plusieurs espèces menacées." "Ce n’est pas que les tortues marines étaient perdues, mais plutôt que nous avions perdu leur trace", souligne Jeanette Wyneken, biologiste à l’université Florida Atlantic. Grâce à ces nouveaux outils, les chercheurs ont enfin pu lever le voile sur ces années cruciales.
Jusqu’ici, les scientifiques pensaient que les jeunes tortues dérivaient passivement au gré des courants océaniques. Or, les données recueillies montrent un tout autre scénario. "Ce que nous avons découvert, c’est que les tortues nagent en réalité activement", explique Nathan Putman, écologue chez LGL Ecological Research Associates au Texas. Pour confirmer cette hypothèse, les chercheurs ont comparé les déplacements des tortues avec ceux de bouées dérivantes placées simultanément à la surface de l’océan. Résultat : plus de la moitié des bouées se sont échouées sur les côtes, alors que les tortues, elles, sont restées en pleine mer. "Ce minuscule bébé tortue prend en fait ses propres décisions sur l’endroit où il veut aller dans l’océan et ce qu’il veut éviter", précise Bryan Wallace, écologue chez Ecolibrium au Colorado. Outre leur capacité de nage insoupçonnée, les jeunes tortues ont également montré une grande diversité de mouvements, alternant entre les eaux du plateau continental et le large. Ces découvertes pourraient aider à mieux cibler les efforts de conservation, en protégeant les zones où elles passent leurs premières années de vie. "Pendant longtemps, la technologie ne permettait pas de réaliser ce rêve", rappelle à The Associated Press Jeffrey Seminoff, biologiste marin à la NOAA, qui n’a pas participé à l’étude.
Espérance de Vie et Menaces : Un Avenir Incertain
À la naissance, ils mesurent moins de 5 centimètres, et ne pèsent que 10 à 20 grammes. Ils sont donc très fragiles. Suivant les sites de reproduction, ce sera entre une tortue sur cent et une tortue sur mille seulement qui atteindront l’âge adulte ! Sur une ponte, seul un bébé tortue en moyenne parviendra à l’âge de se reproduire à son tour pour perpétuer l’espèce…, voire un bébé sur une dizaine de pontes, sur les sites où la prédation des nouveau-nés par les oiseaux marins ou les poissons carnassiers est extrême. Sur certaines plages, seules les tortues qui émergent du sable durant la nuit ont une chance de rejoindre l’océan. Les tortues qui tentent de parcourir la plage de jour n’ont aucune chance de survivre aux assauts répétés des frégates et autres oiseaux prédateurs, qui déciment la fratrie en quelques minutes. Les tortues qui survivent aux premières heures périlleuses de leur vie vont nager frénétiquement en direction du large pendant plusieurs jours, puis dériver quelques années au gré des courants océaniques. Certaines seront portées vers des latitudes où la température de l’eau est trop froide pour leur survie. D’autres seront mangées par les poissons pélagiques - thons, espadons, marlins, requins - qui parcourent les océans en quête de proies. Une fois atteinte leur taille suffisante pour les protéger des principaux prédateurs côtiers, les jeunes tortues rejoignent le littoral, où la nourriture est plus abondante, pour y poursuivre leur croissance. Cependant, malgré leur carapace protectrice, elles restent vulnérables face aux requins de grande taille, comme les requins-tigres. Les tortues marines séjourneront plusieurs années dans les mangroves et les lagons, sur les herbiers ou les récifs coralliens, jusqu’à atteindre leur maturité sexuelle.
Les tortues marines sont victimes de la pollution, des filets de pêche et surtout de la convoitise portée à leurs écailles, leurs œufs et leur chair. Ce sont des animaux lourds et lents, qui ont peu de moyens de défense. Et même si elles font localement l’objet de protections, cela reste très préoccupant.
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