Introduction

L'étude de la symbolique des menstruations dans les récits d'Adam et Ève offre un éclairage fascinant sur les constructions culturelles et religieuses autour du corps féminin, de la création, du péché et de la rédemption. Cet article explore ces thèmes à travers une perspective anthropologique, en s'appuyant sur des données ethnographiques et des analyses théoriques.

La création d'Adam et Ève et la question du monogénisme

Plusieurs intervenants soulignent que l'Église catholique retient le monogénisme, une théorie selon laquelle tous les êtres humains descendent d'un seul couple originel, Adam et Ève. Même d'un point de vue scientifique, cette hypothèse semble la plus probable. La Genèse ne s'intéresse pas aux différences corporelles ou de capacité entre les autres êtres animés et l'humain. À un moment donné, un humain est façonné au sein de cette espèce sexuée où il y a des mâles et des femelles. Seule sa caractéristique divine, l'image et la ressemblance de Dieu qu'il reçoit en lui, le distingue.

La création d'Ève : une énigme anthropologique

Si Adam n'est pas venu sur terre comme un météorite, faut-il imaginer une opération instantanée pour la création de la femme ? Elle est tirée de la côte de l'homme, dit le récit. Le mot tzlo traduit par côte est très rare dans la Bible et il n'est pas traduit ailleurs par le mot côte. N'oublions pas qu'un agent mutagène ou viral peut se transmettre dans le corps entier d'une personne puis de ce corps au corps entier d'une autre. Le récit de la Genèse nous dit seulement qu'après un sommeil, Dieu a façonné une femme avec la transmission d'une tzlo venant de l'homme. L'humain est créé mâle et femelle dès l'origine (Gn 1, 27 / Gn 5, 2). Le texte peut aussi être compris en ce sens que la femelle, de la même espèce dont provenait Adam, a reçu à son tour la caractéristique de l'humanité. L'humain à l'image de Dieu est créé mâle et femelle (Gn 1, 27). Tous deux sont appelés « adam » (Gn 5, 2). C'est ainsi, à deux, qu'il est « très bon » (Gn 1, 31). Dans la Genèse, ce n'est qu'après le récit de la création de la femme, dans lequel il ne s'agit encore que de l'adam (mot de genre avec un article) que Adam va devenir un homme, un nom propre.

La menstruation : un tabou universel ?

Dans de nombreuses cultures, les menstruations sont entourées de tabous et de croyances complexes. Elles sont souvent considérées comme impures, dangereuses ou honteuses. Ces tabous peuvent entraîner des restrictions sociales pour les femmes pendant leurs règles, telles que l'isolement, l'interdiction de cuisiner ou de participer à des cérémonies religieuses.

Menstruations et fécondité : perspectives anthropologiques

Les jours de fécondité sont inscrits dans une logique entretenue envers le sexe de l’homme et de la femme. Par exemple, dans les Andes péruviennes, la période de fécondité se situe pendant les menstruations, puisque c’est l’époque où le sang - qui est l’un des éléments créateurs de l’enfant - s’écoule (Lestage, 1999). Le sang étant la matière nécessaire à la formation de l’enfant, les femmes désirant avoir un bébé, profitent de cette période pour avoir des relations sexuelles. Le sperme du père vient bloquer l’écoulement du sang et marque le point de départ de la coagulation qui mène à la formation de l’enfant. Sur notre continent, l’image du lait caillé par la présure fut utilisée pendant longtemps pour expliquer le processus de la conception (Belmont, 1988)15.15Il arrive aussi que la fécondité soit considérée comme dépendant uniquement de l’homme. C’est notamment le cas à Langkawi en Malaisie, où c’est une graine sécrétée par l’homme qui assume entièrement la fécondation. Parfois même, le sperme ou le sang ne suffisent pas à la fécondation, et l’orgasme peut être considéré comme une condition sine qua non ; c’est le cas dans certaines régions tahitiennes (Bartoli, 1998).16Dans la communauté ici considérée, la théorie de l’engendrement suit une logique essentiellement liée à l’action de l’utérus qui est conçu comme un contenant qui s’ouvre et se referme cycliquement. Cette conception de l’activité utérine s’apparente beaucoup à celle du Yucatán, au Mexique, où l’on considère que l’utérus s’ouvre pour laisser sortir le sang accumulé préalablement.17Cette logique fonctionne autour de trois choses essentielles. Premièrement, le flux sanguin qui correspond aux menstruations s’inscrit dans un continuum. Le sang ne s’arrête jamais de couler, il est l’objet d’une fluctuation continue, qui ne se dévoile que par période puisque l’hermétisme de l’utérus le retient la plupart du temps. Ce sang - qui est celui de la femme - s’écoule continuellement dans l’utérus, où il s’accumule puis s’éjecte lors des règles. Deuxièmement, l’utérus est perçu comme un organe qui suit un cycle d’ouverture et de fermeture ; le cycle d’ouverture qui permet le passage des flux - sang et sperme - et la période de fermeture qui rend le corps de la femme totalement hermétique. Enfin, troisièmement, si le sang est un flux qui coule en continu et que lors de la grossesse la femme n’en rejette pas, alors c’est qu’il joue un rôle dans la fabrication de l’enfant. Il ne joue pas un rôle alimentaire, comme c’est le cas dans de nombreuses sociétés, notamment celle des Manjak de Guinée-Bissau où l’enfant - fœtus - se nourrit du sang de sa mère (Teixeira, 2004), mais un rôle de construction de la chair et des os par coagulation, grâce au principe actif du sperme qui lui, par la suite, ne joue plus aucun rôle dans la construction de l’enfant. Alors que dans certains cas, il peut remplir une fonction alimentaire comme chez les Minyanka Bamana du Mali, où l’on dit que « le sexe de l’homme est un sein pour le fœtus » (Jonckers, 2001 : 521).

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Le sang menstruel : un symbole ambivalent

Le sang menstruel est un symbole ambivalent dans de nombreuses cultures. Il est à la fois associé à la fertilité, à la vie et à la féminité, mais aussi à la mort, à la souillure et au danger. Cette ambivalence se reflète dans les différents rituels et tabous qui entourent les menstruations.

Adam et Ève : péché originel et menstruation

Dans la tradition judéo-chrétienne, le récit d'Adam et Ève et de leur péché originel a eu un impact profond sur la perception du corps féminin et de la sexualité. La menstruation est souvent associée à la punition d'Ève pour sa désobéissance, et est considérée comme un signe de sa nature pécheresse.

La chute et ses conséquences

L’Écriture Sainte présente dans les premiers chapitres de la Genèse la création d’Adam, le premier homme, placé par Dieu dans le Jardin d’Éden, entouré d’« arbres agréables à voir et bons à manger, et l’arbre de la vie au milieu du jardin, ainsi que l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (Cf. Genèse 2, 9). Adam vivait aux côtés d’Ève, la femme que Dieu lui a donnée, pour vivre ensemble et pleinement la vie de la grâce. Ils se trouvaient en parfaite communion avec Dieu, dans un lieu d’amour et de bonheur immense, conçu pour durer éternellement. Dieu a créé l’homme libre et rempli de son amour, afin qu’ils puissent vivre, l’un est l’autre, pour toujours, une relation de père a fils. Dans cet état surnaturel, Dieu destinait Adam - et à travers lui, tous les Hommes - à être son enfant par la grâce. Pour établir cette union, il fixe des règles à respecter. Dieu lui accorde tout cet amour, mais exige en retour le respect de ses commandements. Dieu dit à Adam : Tu peux manger de tous les arbres du jardin; mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement. ‭‭Genèse‬ ‭2‬, 17‬ Malheureusement, le diable, celui qui sème la division comme son nom l’indique, cherche à séparer l’union que Dieu a faite avec Adam et Ève. Il soumet d’abord Ève à l’épreuve, lui disant : « Est-ce que Dieu aurait dit : “Vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin ?” (Cf. Genèse 3, 1). Le diable, représenté par le serpent, alors considéré comme l’animal le plus rusé, montre toute sa fourberie en insinuant que Dieu leur interdisait de manger de tous les arbres du jardin alors que Dieu demande uniquement de ne pas manger les fruits d’un arbre spécifique, celui de la connaissance du bien et du mal. En semant le doute dans l’esprit d’Ève, le diable manipule subtilement les faits pour ébranler sa confiance en Dieu. Bien qu’Ève rappelle la parole divine (Cf. Genèse 3, 3), le diable répond : Non, vous ne mourrez point; mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal. ‭‭Genèse‬ ‭3‬, 4‬-‭5‬ ‭ Le diable insinue que Dieu leur cache quelque chose et qu’il a menti. Dieu ne voudrait pas qu’ils deviennent comme lui, connaissant le bien et le mal. Cette ruse du diable reflète sa stratégie de tromperie, car il ne force pas, mais incite à la désobéissance en jouant sur l’orgueil, la curiosité et le mensonge. En l’écoutant, l’homme et la femme tombent dans le piège du péché. En ne respectant pas le commandement de Dieu, ils se détournent de la volonté divine et rompent l’alliance entre eux et le Seigneur : La femme vit que le fruit de l’arbre était bon à manger, agréable à la vue et désirable pour acquérir l’intelligence; elle prit de son fruit et en mangea; elle en donna aussi à son mari qui était avec elle, et il en mangea. ‭‭Genèse‬ ‭3‬, ‭6‬ Le péché, suggéré par la ruse du diable, commence en Ève, se consomme en Adam et entraîne la perte leur bonheur. Suite à ce péché, Adam et Ève deviennent soumis à la mort, au désordre du désir (la concupiscence) et aux autres conséquences liés à la séparation avec Dieu, étant chassés du Jardin d’Eden.

Péché originel et rédemption

En désobéissant à Dieu, nos premiers parents ont commis un péché personnel, qui a eu des conséquences pour eux et leur descendance. Ainsi, il est important pour bien saisir de distinguer deux aspects du péché originel : Le péché originel “personnel”, qui est celui commis par Adam et Ève Le péché originel “transmis” qui touche l’ensemble de leurs descendants, c’est-à-dire toute l’humanité. Il consiste en la privation de l’état de grâce et découle directement du péché originel “personnel”. En perdant l’état de bonheur et d’innocence, Adam n’est pas le seul à souffrir : toute l’humanité en est affectée. En effet, Dieu avait accordé la vie de la grâce, non seulement à Adam, mais à la nature humaine en la personne d’Adam. Ainsi, tous les hommes auraient dû recevoir l’état de bonheur par la transmission de la nature humaine. Malheureusement, Adam ne peut plus donner ce qu’il a perdu par son péché. En manque de pouvoir le transmettre, étant donné que son péché personnel affecte la nature humaine, il transmet à sa descendance la condition déchue de la nature humaine.

Le lien entre le péché originel et la rédemption

Le péché originel a provoqué une rupture entre l’humanité et Dieu, privant l’homme de la vie de la grâce. Pour rétablir cette relation et réparer l’humanité malade, Dieu a envoyé son Fils pour nous unir de nouveau à Dieu. Par son sacrifice, le Christ s’offre entièrement, portant sur lui toutes les souffrances liées à la condition humaine déchue. En portant la douleur, la honte, les blessures et la mort, Jésus incarne la misère et la fragilité de l’homme après sa chute. Le Christ défiguré et cloué sur la croix est le miroir de l’Homme déchu, malade et défiguré par le péché. Dans sa passion, Jésus représente l’état de déchéance de l’humanité, rendue souffrante et mortelle par le péché, mais offre, par sa résurrection, la rédemption. Il vient nous chercher dans la mort pour rétablir la relation paternelle que Dieu souhaite établir avec l’humanité. Adam, responsable de la séparation d’avec Dieu, a été sauvé par Jésus, le nouvel Adam. Son sacrifice rétablit ce lien brisé et nous permet de nous réconcilier avec Dieu le Père. En s’offrant pour nous sur la croix, il prend sur lui nos péchés, ouvrant la voie à une nouvelle alliance. Là où Adam a causé la perte de la grâce pour tous, Jésus permet à chacun de retrouver cette grâce et d’être de nouveau uni à Dieu.

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Le baptême : une purification

Les enfants, issus d’Adam pécheur, naissent donc sans la grâce de Dieu. Cependant, par le sacrifice de Jésus, Dieu s’incarne au milieu de nous pour nous remplir, de l’intérieur, de son amour. Le sacrement du baptême, que le Christ a institué lors de son ministère, nous unit au Christ mourant et cloué sur la croix, ce que nous célébrons le Vendredi Saint, avec toutes nos fautes passées, puis il nous permet de ressusciter avec lui dans la gloire de Dieu pour vivre une vie nouvelle, remplie de joie et d’espérance, que les chrétiens célèbrent le jour de Pâques. Le premier des sacrements a plusieurs effets, notamment celui de nous rendre enfants de Dieu et membres de l’Église. Il confère également l’effacement de tous les péchés, y compris le péché originel, et nous confère la grâce divine. C’est pour cela que nous baptisons les enfants : si les parents prennent soin de nourrir leur enfant dès ses premiers mois, pourquoi ne lui offriraient-ils pas aussi une nourriture spirituelle pour la vie éternelle ?

Le chamanisme féminin : une perspective contrastée

Dans certaines cultures, les femmes peuvent jouer un rôle important dans les pratiques chamaniques, malgré les tabous liés aux menstruations et à la maternité. Le chamanisme amazonien est généralement décrit comme étant un rôle social masculin que les femmes ne peuvent « naturellement » pas jouer en raison de leur état biologique particulier et des tabous liés aux menstruations et à la gestation. Néanmoins, il existe des femmes chamanes dans certaines populations amazoniennes, notamment chez les Shipibo-Conibo. Ces femmes exercent un chamanisme comparable à leurs confrères, pouvant atteindre les stades les plus avancés de pouvoir, et pratiquent leur art dès l’âge pubère, conciliant leurs rôles de mère et de chamane.

Les femmes chamanes Shipibo-Conibo

Contrairement aux présupposés habituels à leur sujet, ces spécialistes ne sont pas forcément considérées comme des chamanes de deuxième ordre ; elles exercent des rôles sociaux que l’on croyait communément réservés aux hommes et elles peuvent atteindre les stades les plus avancés de pouvoir chamanique (Colpron 2005). Cet article cherche à expliquer cette contradiction apparente : puisque, selon certains discours shipibo-conibo, le sang menstruel et la gestation sont incompatibles avec la pratique chamanique, comment expliquer la possibilité d’un chamanisme féminin ? Pour comprendre un tel phénomène, on doit d’abord explorer les interprétations complexes concernant les menstruations et la grossesse, qui ne se réduisent guère à une version simple et homogène : différents propos contredisent la version officielle - ou officialisée par les anthropologues - et permettent d’éclairer l’existence de femmes chamanes chez les Shipibo-Conibo. Négliger cette variation incite, par défaut, à adopter un modèle occidental du rapport entre les genres, où la femme est présumée contrainte par des lois « naturelles » à des rôles sociaux précis. Comme nous souhaitons le montrer dans cet article, les Shipibo-Conibo ne considèrent pas le sang menstruel et la procréation comme étant l’apanage naturel des femmes. Les menstruations peuvent être éprouvées par les hommes et ne se restreignent pas au seul domaine humain puisqu’elles sont incarnées par des maîtres de la forêt qui sont à leur tour manipulés par les chamanes ; la procréation ne peut se comprendre qu’en tenant compte de la couvade, où les deux sexes et leur milieu jouent un rôle important. Ainsi, les Shipibo-Conibo ne se réfèrent pas à une interprétation biologique des faits, mais plutôt à une conception particulière du monde où les hommes et les femmes vivent en continuité et en interaction avec leur environnement socialisé.

Tabous et pouvoirs chamaniques

L’initiation et la pratique chamanique impliquent un contexte olfactif qui s’oppose à la fétidité du sang menstruel. L’odeur de cette sécrétion est considérée nuisible pour l’onánya, principalement pour le novice, puisqu’elle compromet l’apprentissage et les pouvoirs chamaniques qui, entachés de cette puanteur, se corrompent. La littérature sur les Shipibo-Conibo a souvent repris ce discours, l’invoquant comme une entrave au chamanisme féminin. Au sujet des tabous qu’implique le sang menstruel, les Shipibo-Conibo ne font donc pas exception : comme plusieurs de leurs voisins amazoniens, ils considèrent cette sécrétion nocive et pathogène. Les Shipibo-Conibo justifient ces prescriptions par la propriété malodorante du sang (jánšho), si tenace que se laver avec du savon n’y change rien10. Lors de leurs menstruations, les femmes shipibo-conibo se dispensent généralement de fréquenter la forêt et la rivière puisque les maîtres (íbo) qui peuplent ces lieux en exècrent la fétidité. Importunés par la puanteur, ils se vengent en égarant la victime ou en lui dardant des projectiles pathogènes (yótoa) ; ils ne s’acharnent pas nécessairement sur la coupable, mais sur tout malheureux qui passe alors à cet endroit.

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