L'accès à l'avortement aux États-Unis est un sujet de débat passionné et de législation complexe depuis des décennies. Cet article vise à fournir une analyse approfondie des statistiques relatives à l'avortement, en mettant en lumière les tendances récentes, l'impact de la décision de la Cour suprême de 2022, et les enjeux futurs qui se profilent.

Évolution du droit à l'avortement aux États-Unis

L'avortement était autorisé aux États-Unis au niveau fédéral depuis l’arrêt Roe v. Wade rendu en 1973. Pour autant, au niveau des États américains, un ensemble de lois que l’on désigne les TRAP laws [Targeted restrictions on abortion providers laws/ Lois de restrictions ciblées sur les prestataires d’avortement] sont au fil du temps venues restreindre l’accès à l’avortement. Car le 24 juin 2022, l’arrêt Roe v. Wade a été révoqué par la décision Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization. La Cour Suprême a statué que la Constitution états-unienne ne confère pas de droit à l’avortement. Cette décision a redonné à chacun des 50 États américains le choix de légiférer comme il le souhaite sur la question.

Augmentation du nombre d'avortements en 2024

Selon la Society of Family Planning (SFP), il y a eu 98.990 avortements par mois en moyenne au premier trimestre 2024, un chiffre plus élevé qu'en 2022 et 2023. Le Planning familial estime qu'il y a eu près de 100.000 avortements aux États-Unis en moyenne chaque mois au premier trimestre 2024. Cette organisation attribue une bonne part de cette augmentation aux pilules abortives obtenues via des consultations à distance. Une étude publiée par le Planning familial des États-Unis témoigne d’une légère augmentation du nombre d’avortements au premier trimestre 2024, Une hausse notamment permise par les lois qui protègent les médecins de certains États, autorisés à mener des consultations virtuelles. En mars 2024, ces consultations ont représenté environ un avortement sur dix. De nombreux États ont également autorisé la pilule abortive, ce qui « allège la charge qui pèse sur les cliniques », selon Ushma Upadhyay, professeure à la faculté de médecine de l’université de Californie à San Francisco. Elle précise que la demande d’avortement était supérieure à l’offre avant même l’abrogation de Roe vs.

Impact de la décision Dobbs sur la répartition géographique des avortements

L'abrogation de l'arrêt Roe vs. Wade par les juges suprêmes, le 24 juin 2022, avait redonné à chacun des 50 États américains le choix de légiférer comme il le souhaite sur la question. Depuis avril 2022, la Society of Family Planning rassemble chaque mois des données sur l’avortement, pour montrer comment les personnes essayent de s’adapter aux changements de lois. Dans le dernier rapport trimestriel, l’organisation relève notamment une augmentation légère du nombre d’interruptions de grossesse à travers le pays. Dans les 14 États interdisant totalement l’IVG, comme le Texas, le nombre d’avortements est tombé à près de zéro. À l’inverse, les États limitrophes de ceux qui interdisent l’IVG, comme l’Illinois, le Kansas ou le Nouveau-Mexique, ont connu une forte augmentation de leur nombre d’avortements. Seule exception, la Floride est l’unique État qui interdit l’interruption de grossesse après six semaines mais a vu leur nombre augmenter. Ainsi ces dernières années, la proportion de patientes se rendant dans d’autres États pour obtenir un avortement a doublé, atteignant près d’une sur cinq au premier semestre 2023, contre une sur dix en 2020.

L'accès à l'avortement par télésanté

Dans certains États gouvernés par des élus démocrates, des lois ont été promulguées pour protéger les médecins qui réalisent des téléconsultations afin de prendre en charge des patients dans des endroits où l’avortement est interdit. Ainsi aux États-Unis, le nombre total de médicaments envoyés pour des avortements autogérés a augmenté d’environ 27 838 au cours des 6 mois suivant Dobbs (de juillet à décembre 2022), soit bien plus que ce qui était attendu selon les données préalablement collectées. Aussi, un nouveau type de prestataire - les cliniques « virtuelles » ou uniquement en ligne - a élargi les options de soins en proposant des services d’avortement médicamenteux via la télésanté. Si les avortements aux États-Unis demeurent pratiqués encore majoritairement dans des établissements physiques, d’octobre à décembre 2023 un avortement sur cinq (18 %) a été réalisé grâce à la télésanté. Par ailleurs, des travaux soulignent que des personnes souhaitant avorter utilisent la télésanté internationale (ie Women on Web) pour obtenir des pilules abortives médicamenteuses afin de gérer elles-mêmes leurs interruptions de grossesse en dehors du cadre clinique.

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Tentatives de restriction de l'accès à la mifépristone

Malgré la décision de la Cour suprême en juin 2024 de ne pas limiter l’utilisation de la mifépristone, pilule abortive la plus utilisée aux États-Unis, les opposants à l’IVG ne cachent pas leur motivation et leur envie de rendre illégal l’accès à celle-ci. Aussi, comme l’évoque le court reportage États-Unis : l’accès à la pilule abortive menacé ? (Gainsford, 2024), les groupes anti-choix tentent aujourd’hui aux États-Unis de restreindre l’accès à l’avortement en insistant sur une supposée dangerosité de la mifépristone (la pilule abortive), ce qui pourrait affecter l’accès à l’avortement médicamenteux dans tout le pays, même dans les États où la procédure est légale.

L'avortement "maison" : une pratique en augmentation et ses risques

Les avortements dits « maison » sont en hausse aux États-Unis depuis la décision de la Cour suprême américaine, qui a révoqué le droit fédéral à l’avortement. Selon une étude publiée dans le JAMA Network Open, environ 3,4 % des femmes en âge de procréer ont tenté un avortement par elles-mêmes en 2023 : une augmentation de 40 % depuis 2021 qui souligne l’impact des restrictions accrues sur l’accès aux établissements de santé reproductive. L’étude révèle que les femmes qui tentent un avortement « maison » utilisent souvent des méthodes inefficaces, voire dangereuses. Près d’un quart des femmes interrogées a utilisé des herbes, 22 % se sont frappées le ventre, et 19 % ont consommé de l’alcool ou d’autres substances. Ces méthodes, bien qu’inadaptées, sont préférées par certaines femmes en raison des coûts élevés des cliniques, de la crainte des manifestants leur barrant l’accès aux centres de soin, ou du désir de préserver leur vie privée. Les femmes qui gèrent elles-mêmes leur avortement peuvent hésiter à consulter un médecin en cas de complications, par peur de poursuites légales. Néanmoins, environ 15 % de celles qui ont tenté un avortement « maison » ont fini par avoir besoin de soins médicaux en raison de saignements ou de douleurs.Selon cette étude, les femmes noires et celles ayant grandi dans des conditions économiques difficiles sont plus susceptibles de recourir à des avortements « maison ». Le recours à l’autogestion est également plus fréquent chez les jeunes femmes, souvent en raison des lois sur le consentement parental et des difficultés d’accès aux services de santé.

Sources de données sur l'avortement aux États-Unis

L’évaluation chiffrée de l’avortement aux Etats Unis s’appuie généralement sur deux sources différentes. La première source est publique : il s’agit du Center for Disease Control and Prevention, CDC, une agence fédérale dépendant du Département (ministère) de la Santé et basée près d’Atlanta (Géorgie). La seconde source régulière est privée : il s’agit de du Guttmacher Institute, un institut fondé en 1968 par Alan Guttmacher et basé à New York.

Les données du CDC

Le site du CDC fournit à la fois des chiffres sur l’avortement et des informations sur la collecte de ces données. Etant une agence fédérale, le CDC s’appuie généralement sur 52 « reporting areas » qui sont en fait les Agences de Santé de chaque Etat américain, ainsi que la Capitale (Washington District of Columbia) et la ville de New York. Il est important de noter qu’il n’y a pas d’obligation de remontée des chiffres. La collecte du CDC se fait sur une base de volontariat. Ainsi, la Californie et le New Hampshire ne fournissent pas des données au CDC depuis plusieurs années. Le CDC a démarré cette collecte, sous le nom de « CDC Abortion surveillance system » depuis 1969, dans un rapport plus global appelé MMWR (Morbidity and Mortality Weekly Report). Le rapport le plus récent publié en 2021, porte sur 2019. Entre 2010 et 2019, 48 régions ont chaque année remonté des chiffres vers le CDC. En 2019, le CDC fait état d’environ 630000 avortements dans 49 régions (La Californie, le Maryland et le New Hampshire n’ont pas reporté). Le taux d’avortement, défini pour 1000 femmes âgées de 15 à 44 ans, se situe à 11.4 pour mille dans les régions ayant reporté des chiffres. Par comparaison, le taux en France se situe à 15.7 en 2019. Les femmes âgées de 20-24 ans et de 25-29 ans représentent respectivement 27.6% et 29.3% des femmes ayant avorté aux Etats Unis. Environ 18% des grossesses se terminent ainsi par un avortement provoqué. Du point de vue de l’avancement de la grossesse, 79.3% des avortements ont lieu lors des 9 premières semaines de grossesse et 92.7% ont lieu avant la quatorzième semaine. Sur les 29 régions fournissant des données, les femmes afro-américaines représentent 38.4% des avortements, avec un taux d’avortement de 23.8 pour mille. La population américaine d’origine africaine représentant 12.7% de la population américaine, la disproportion est donc très importante. Le revenu moyen des ménages américains en 2019 est estimé par le Census Bureau, équivalent américain de l’INSEE, à 67000 dollars contre une moyenne à 45870 dollars pour la population afro-américaine. Ces indications montrent une situation similaire à celle de la France, où l’avortement peut s’avérer un marqueur d’injustice sociale. Un dernier fait notable : le taux d’avortement varie fortement entre les « reporting areas ». Il est le plus élevé dans la ville de New York, à 27.2 pour mille, et le plus bas dans le Missouri à 1.2. Le Texas se situe à 9.5 et l’Etat du Colorado, le premier à avoir dépénalisé l’avortement en 1967 se situe à 7.6. Malgré des données incomplètes, les chiffres reportés par le CDC montrent une tendance à la baisse au niveau national du taux d’avortement depuis un pic de 25 pour mille en 1979. Ce taux était autour de 14 en 1973, année de l’arrêt Roe vs Wade (voir notre FA à ce sujet). Le taux passe aux alentours de 16 en 2000, et poursuit une baisse lente sur les deux dernières décennies. Cette baisse a lieu dans un contexte de baisse de la natalité et de vieillissement de la population.

Les données du Guttmacher Institute

Le Guttmacher Institute produit des données à partir de remontées faites par les établissements. Les enquêtes ne sont pas conduites chaque année. Les données disponibles sur le site date de 2017 et font état d’un taux d’avortement à 13.5 pour mille, avec un total d’avortement pour les Etats Unis de 862320.

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L'avortement, enjeu politique majeur

L’abrogation de l’arrêt Roe vs. Et cette question pourrait ressurgir dans l’élection présidentielle américaine du 5 novembre. Dans six États, la question de l’accès à l’avortement se posera directement sur les bulletins de vote. En Floride, une proposition d’amendement à la constitution de l’État pourrait autoriser l’interruption de grossesse jusqu’à 23 ou 24 semaines, à condition de rassembler 60 % des voix des électeurs. Quatre États pourrait également ajouter l’IVG dans leur Constitution, comme le Nebraska ou l’Arizona. Au regard des déclarations de Donald Trump durant sa dernière campagne et de ses actions durant son précédent mandat, son retour à la présidence des États-Unis ne laisse présager rien de bon quant à l’accès à l’avortement. C’est notamment la nomination par Trump de la juge conservatrice, Amy Coney Barrett, pour remplacer la juge défunte Bader Ginsburg, qui a fait pencher la balance idéologique de la Cour Suprême, suite à la nomination de deux juges conservateurs, et qui a permis la révocation de l’arrêt de Roe v. Aussi, il faut se rappeler que le premier décret présidentiel (executive order) signé par Donald Trump après sa première élection visait l’accès à l’avortement.

L'impact de la "Mexico City Policy"

À peine installé à la Maison-Blanche et deux jours après la Marche historique des femmes le 21 janvier 2017 - marche organisée en réaction à son investiture qui a rassemblé des centaines de milliers de participantes à Washington et dans d’autres villes américaines - il a réinstauré la Mexico City Policy (baptisée par ses adversaires de « règle du bâillon mondial »/Global Gag Rule), à l’instar de George W. Bush avant lui. Cette règle décrétée pour la première fois par Reagan en 1984 interdit aux associations et organisations internationales défendant les droits des femmes financées par des fonds américains de fournir l’accès à, ou des informations sur l’avortement, quelle que soit leur zone d’intervention. Initialement limitée aux fonds dédiés à la « planification familiale », Trump a étendu cette règle pour qu’elle s’applique aux organisations du champ de la santé, soit à presque tous les fonds d’aide états-uniens alloués à la santé mondiale. Si l’administration Biden a annulé la « règle du bâillon mondial », cette disposition a eu des conséquences directes et durables sur la santé et les vies des femmes à divers endroits du globe.

Films pour comprendre les enjeux de l'avortement aux États-Unis

  • Sur l’histoire de l’avortement aux États-Unis, Roe V. Wade. La véritable histoire de l’avortement (titre français) (Stern et Sundberg, 2018).
  • Du côté des fictions, le film Never Rarely Sometimes Always (Hittman, 2020) rend compte d’une expérience contemporaine de femme souhaitant avorter, victime de désinformation en matière d’avortement et contrainte de quitter sa ville de résidence pour pouvoir accéder à un avortement.
  • Avortement, les croisés contre-attaquent (Jousset et Rawlins-Gaston, 2017)
  • Citizen Facts. Avortement : la croisade en ligne des anti-IVG (Favre et Louvet, 2021)
  • IVG : Histoire(s) de combattantes (Aranda Walker et De Vargas, 2024)

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