Introduction

À l'intersection de la spiritualité et du développement personnel, le Féminin sacré s’inscrit dans une quête de sens et de « mieux-vivre ». Ce courant spirituel suscite ou accompagne, chez nombre d’adeptes, un processus d’émancipation et de conscientisation d’enjeux féministes et écologistes. Cet article s’attache à en rendre compte, en prêtant attention aussi bien aux profils et trajectoires de femmes s’inscrivant dans les réseaux du Féminin sacré qu’en analysant la manière dont cette conscientisation se traduit en actes, dans une politisation du quotidien, un empuissantement, la recherche d’une solidarité entre femmes, davantage qu’à travers la participation à des mobilisations collectives. Il s’appuie sur le volet français d’une enquête réalisée entre 2015 et 2020 sur l’écoféminisme dans le mouvement de retour à la terre.

Qu'est-ce que le Féminin sacré ?

Le Féminin sacré n’est pas une institution ou une communauté de croyantes bien délimitée, mais plutôt un réseau souple, un entrelacs de festivals, de cercles de femmes et de tentes rouges, de stages, de publications, de cérémonies, où chacune explore une voie personnelle de recherche et de célébration d’une « puissance féminine » intérieure. S’inscrivant dans une quête de sens et de réenchantement du monde, cette démarche présente des caractéristiques des spiritualités alternatives inscrites dans le sillon du Nouvel Âge (New Age) et dans la « nébuleuse mystique-ésotérique » : la primauté accordée à l’expérience, l’appel à cultiver son intériorité, à habiter son corps, l’optimisme quant aux possibilités pour l’humanité de « s’éveiller », d’entrer dans une période d’harmonie, ainsi que l’accent mis sur la transformation intérieure et sur la notion de guérison.

Le Féminin sacré peut également être rattaché aux spiritualités féministes, qui ajoutent à ces désirs d’autres modes d’être des « motivations féministes, sans craindre parfois de revendiquer des expériences, des savoir-faire plus spécifiquement féminins ». Ces spiritualités se sont développées en Amérique du Nord au début des années 1970, puis ont essaimé en Europe dans les années 1975-1985. Elles puisent leurs racines aussi bien dans l’expérience de la non-mixité et de la sororité prônées dans les groupes de prise de conscience de la deuxième vague du féminisme, que dans le développement de thérapies féministes et de lectures critiques des théories psychanalytiques.

Diversité des pratiques et des croyances

Plusieurs traditions s’entremêlent au sein du Féminin sacré, comme le mouvement de la Déesse, la néo-sorcellerie ou les néo-paganismes. Davantage qu’elles ne s’inscrivent dans l’une d’entre elles de manière définie, les adeptes opèrent des « bricolages » individuels en assemblant des croyances et des rituels de différentes traditions. Les panthéons de déités et archétypes se composent « à la carte » et font l’objet d’un traitement différencié : pour certaines, il s’agit avant tout d’une imagerie symbolique, pour d’autres, les déesses - ou la Déesse - font l’objet d’un culte. Sur le plan des pratiques, les unes privilégient une recherche autonome, d’autres s’intègrent davantage dans une communauté de femmes. Le degré d’adhésion spirituelle, la dimension ésotérique varient.

La pluralité se retrouve jusque dans la conception même de ce que recoupe le concept de féminin sacré, qui n’a pas de définition arrêtée. Certaines adeptes reconnaissent une nature profonde spécifique aux femmes, liée notamment à la potentialité de porter la vie, d’autres mettent en avant un jeu constant de balancier entre des polarités féminines et masculines, yin et yang, présentes en tout individu indépendamment de son sexe. Dans cette vision, inspirée du taoïsme, le souhait de revaloriser les qualités yin associées culturellement au féminin prédomine, sans que soit occulté le rôle de la socialisation différenciée dans la reproduction de qualités et rôles genrés.

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Les fondements mythiques et les références culturelles

Au-delà de cette hétérogénéité, il est tout de même possible de circonscrire, à des fins d’objectivation sociologique, un périmètre d’inspirations, de croyances, de pratiques qui forment le noyau dur du Féminin sacré. Deux épisodes - fondés sur des recherches archéologiques et historiques, mais aussi interprétés, revisités, jusqu’à en être mythifiés - composent l’« histoire sacrée » de cette spiritualité et en irriguent l’imaginaire : celui d’un matriarcat originel, période d’harmonie entre hommes et femmes, entre l’humain et son environnement, qui aurait précédé le patriarcat, et celui de la chasse aux sorcières ayant fait rage à la fin du Moyen Âge et pendant la Renaissance, interprétée comme une tentative d’éliminer les savantes, les soignantes, les « rebelles » risquant de subvertir l’ordre social.

Les cultures amérindiennes et celtiques forment le creuset principal de références mobilisées par les adeptes du Féminin sacré qui s’inscrivent pour certaines dans des formes de néo-chamanisme et de néo-druidisme. La Shakti, la Kundalini et les chakras, concepts issus de la philosophie indienne sont fréquemment mobilisés, de même que la Pachamama (Terre-mère), divinité célébrée dans plusieurs pays d’Amérique du Sud. De manière moins récurrente, la déesse égyptienne Isis et la figure chrétienne de Marie-Madeleine sont également revisitées par certaines et intégrées à leur système de croyances.

Pratiques et outils

Un ensemble d’outils et de pratiques communément partagés peut être identifié : l’astrologie et la divination, des rituels associés au chamanisme - la hutte de sudation, la roue de médecine et les voyages au tambour -, des pratiques yogiques, des soins énergétiques, la tenue de cercles de femmes et de célébrations liées au cycle des saisons et à la temporalité du cycle biologique féminin (premières menstruations, enfantement éventuel, ménopause). À la croisée de l’héritage jungien et de la psychologie archétypale, les contes et les archétypes sont fortement investis comme outils thérapeutiques et de développement personnel. Enfin, à défaut d’avoir un livre sacré, plusieurs lectures reviennent comme des constantes dans la trajectoire de nombres d’adeptes du Féminin sacré en France, tel que Femmes qui courent avec les loups. Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage (Clarissa Pinkola Estés), Les Cinq blessures qui empêchent d’être soi (Lise Bourbeau) et les ouvrages de Miranda Gray et Jamie Sams.

Féminin sacré et féminisme : tensions et convergences

Le Féminin sacré comme mouvance plurielle n’a pas encore été étudié en tant que tel dans l’espace francophone : les rares travaux existants se sont focalisés sur une tradition en particulier - notamment les cultes de la Déesse - ou sur l’aspect rituel des cercles de femmes, dans une tradition anthropologique. La difficulté à cerner un réseau diffus, en constante évolution, situé au croisement de multiples phénomènes qui font, eux, l’objet d’études - les nouveaux mouvements religieux ou la progression d’une culture psychologique de masse, entre autres - contribue certainement à le laisser dans un angle mort.

D’autres éléments expliquent que le monde militant partage cette lacune du monde académique : les assises essentialistes du Féminin sacré et des réseaux qui l’entourent, ainsi que la dimension « magico-spirituelle », ésotérique, font figure de repoussoir et font craindre une délégitimation politique et intellectuelle. Il y a également l’accusation d’être dans une forme d’appropriation culturelle en empruntant des rites et croyances à diverses traditions de peuples colonisés. Est enfin pointé le risque de dépolitisation, de repli sur le bien-être individuel dans la lignée de la vague Nouvel Âge, au détriment de l’action collective.

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Il est important de nuancer l’idée que le Féminin sacré et le féminisme sont deux voies d’émancipation opposées. Le Féminin sacré constitue un terreau propice au développement d’une sensibilité écologiste et féministe, qui peut s’accompagner d’un engagement concret. Ce constat découle d’une enquête menée entre 2015 et 2020 sur la coloration écoféministe d’une partie des alternatives du « retour à la terre ».

Geneviève Pruvost, qui a enquêté pendant huit ans sur les alternatives écologiques en milieu rural note la présence de « discours sur la force du principe féminin […] La moitié des femmes rencontrées […] se reconnaissent dans l’équation suivante : “je suis femme, je n’ai pas perdu le lien avec la nature, il y a de la puissance en moi” ».

Méthodologie de l'enquête

Entre 2015 et 2019, des séjours réguliers ont été effectués dans quatre lieux néo-ruraux permacoles tenus par des (éco)féministes. Cette observation participante en immersion de trois mois a permis d’ethnographier les activités productives et reproductives au quotidien et de découvrir les réseaux alternatifs dans lesquels s’insère la population néorurale. Une participation à trois rencontres ponctuelles en non-mixité : la rencontre nationale « terres de femmes, terres lesbiennes » à l’occasion du printemps lesbien de Toulouse en 2016 et le festival des Limous’ines en 2019 et 2020. Une vingtaine d’entretiens semi-directifs viennent s’ajouter aux multiples entretiens informels réalisés sur ces différents terrains.

Un échantillon d’adeptes du féminin sacré a été constitué en extrayant les réponses de celles qui ont répondu que le féminin sacré est un concept qui « [leur] parle ; à l’égard duquel [elles] ont des sentiments positifs » ou qui « [les] passionne et occupe une place importante dans [leur] vie actuelle » (N = 60). Suivant la technique de l’entonnoir, la première partie du questionnaire permet d’obtenir des données sociologiques de cadrage (âge, situation géographique, conjugale, familiale, orientation sexuelle, activité exercée, niveau de vie, professions des parents, socialisation religieuse et politique, positionnement politique…), avant de creuser la dimension spirituelle (que signifie le féminin sacré pour la répondante ? Quand a-t-elle été sensibilisée à cette notion ? Par quels biais ? Comment cela se traduit-il en termes de pratiques ?) puis, dans une troisième partie, d’explorer la dimension politique et la notion d’engagement (autodéfinition ou non comme (éco)féministe, place des questions d’égalité des sexes et de préservation de l’environnement dans le quotidien, biais de sensibilisation, traduction en actes, participation à d’autres luttes…).

Les répondantes « adeptes du féminin sacré » (N = 60) ont entre 21 et 54 ans, avec un âge médian de 34 ans et se répartissent dans 38 départements.

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