Introduction

L'œuvre de Jalal al-Din Rumi, mystique soufi du XIIIe siècle, continue d'inspirer et de provoquer la réflexion à travers les siècles. Parmi ses nombreux enseignements, la notion de l'embryon, symbole de potentialité et de transformation, occupe une place particulière. Cette citation, riche en métaphores, invite à une introspection profonde sur notre condition humaine, notre relation à la mort et à la renaissance spirituelle. Elle résonne également dans le domaine artistique, où des créateurs comme Cy Twombly explorent des thèmes similaires de genèse, de métamorphose et de l'éclosion du divin dans le quotidien.

Rumi et l'Image de l'Embryon

Rumi utilise l'image de l'embryon pour illustrer notre état d'ignorance et de limitation dans le monde matériel. L'embryon, confiné dans l'utérus, est incapable de concevoir la réalité extérieure, la richesse et la diversité du monde qui l'attend. De même, nous sommes souvent aveuglés par nos perceptions limitées et nos attachements terrestres, incapables de percevoir la vastitude de la réalité spirituelle.

Rumi nous encourage à dépasser ces limitations, à nous extraire de notre "matrice" illusoire pour embrasser une conscience plus vaste. La mort, dans cette perspective, n'est pas une fin, mais une naissance à une nouvelle dimension de l'être.

Il faut voir dans la mort une nouvelle naissance et compare souvent l'homme dans sa condition terrestre à l'embryon emprisonné dans le sein maternel, incapable d'imaginer un monde extérieur à lui.

Dieu a créé les causes, de telle sorte que, à une goutte de sperme qui ne possédait ni ouïe, ni intelligence, ni esprit, ni vue, ni attribut royal, ni attribut d'esclave; qui ne connaissait ni chagrin, ni joie, ni supériorité, ni infériorité, Il a donné un abri dans la matrice; puis Il a transformé cette eau en sang et a coagulé et modelé le sang en chair; et dans le sein maternel où il n' y avait ni mains, ni outillages, Dieu a créé les fenêtres de la bouche, des yeux et des oreilles; Il a façonné la langue et le gosier et la caverne de la poitrine, où Il a mis un cœur qui est à la fois une goutte, un monde, une perle, un océan, un esclave et un roi. Quelle intelligence pourrait comprendre que Dieu nous ait amenés jusqu'à notre niveau ? Et Dieu a dit : As-tu vu, as-tu entendu d'où Je vous ai amenés et jusqu'où ? Maintenant encore, Je te dis que Je ne te laisserai pas ici non plus. Je t'emmènerai au-delà de ce ciel et de cette terre, en une terre et un ciel qu'on ne peut imaginer ni se représenter: sa nature est de dilater l'âme dans la joie. Et au sein de ce firmament, ce qui est jeune ne devient pas vieux, ce qui est nouveau ne devient pas ancien; nulle chose ne se corrompt ni ne s'abîme, rien ne meurt, aucune personne éveillée ne s'endort, parce que le sommeil est fait pour le repos et pour chasser la douleur; et dans ce lieu, il n'y a ni souffrance, ni chagrin. Et si tu ne le crois pas, réfléchis un instant : comment cette goutte de sperme aurait-elle pu te croire, si tu lui avais dit que Dieu a créé un monde en dehors de ce monde de ténèbres : un monde où il y'a un ciel, un soleil, un clair de lune, des provinces, des villes, des villages, des jardins, où il existe des créatures, parmi lesquelles il y a des rois, des riches, des gens en bonne santé, des malades, des aveugles ? A présent, crains, ô goutte de sperme ! Lorsque tu sortiras de cette demeure ténébreuse, à quelle catégorie appartiendras-tu ? Aucune intelligence et aucune imagination ne pourrait croire à cette histoire : qu'il existe, en dehors de ces ténèbres et de cette nourriture de sang, un autre monde et une autre nourriture. Or, bien que cette goutte ignorât et niât une telle possibilité, pourtant elle n'a pu éviter de sortir, car on l'a amenée de force en dehors.

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Ce quatrain de Rûmî résume cette conception de la mort :

Au moment de la mort l'âme quitte le corps,Elle le laisse comme habit ancien,Elle le redonne à la poussière ce corps qui était poussièreEt façonne un corps fait de sa propre lumière ancienne.

Pour Rumi, la mort est envisagée comme une union, des noces avec l'éternité. Il invite à chercher la joie, car c'est là que se trouve le royaume. L'âme, en quittant le corps, laisse derrière elle un habit ancien pour façonner un corps de lumière. Cette vision transforme la perception de la mort, la voyant non pas comme une fin tragique, mais comme une libération et une ascension vers une réalité supérieure. Il souligne que la mort n'est qu'un voile cachant l'assemblée du Paradis et encourage à contempler l'ascension après la descente.

La Résonance de Rumi dans l'Art : L'Exemple de Cy Twombly

L'œuvre de Cy Twombly, avec ses références mythologiques, ses gribouillis enfantins et son exploration des thèmes de la naissance et de la transformation, offre un écho intéressant à la pensée de Rumi. Twombly, à travers son langage pictural unique, semble vouloir capter l'instant de l'émergence, le moment où l'idée prend forme, où le divin se manifeste dans le monde.

Ses œuvres, souvent qualifiées de "tableaux-poèmes", sont parsemées de noms de dieux (Pan, Venus, Apollo), de références à la mythologie grecque et romaine, et de fragments d'écriture qui évoquent des états de conscience altérés, des visions extatiques. Il choisit de vivre à Rome, car toutes les épiphanies y mènent.

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Twombly utilise son propre nom comme un point de départ pour une exploration de soi et du panthéon divin. Il se pénètre, se parle, se tutoie, il a besoin de crayon pour ça. Le Y flambe dans Dionysos. Le A manque ? apparaît de façon plus muette et géométrique comme un triangle.

Il joue avec les lettres, les sons et les symboles pour créer un langage personnel, une sorte de "kabbale" artistique qui lui permet d'accéder à une compréhension plus profonde de lui-même et du monde. Il utilise des abréviations, car si on devait tout raconter, ce serait impossible. Chaque détail introduit est un acteur, et l'acte est la pièce.

Dans ses œuvres, on retrouve des motifs récurrents tels que le cercle, symbole de l'unité et de l'éternité, la spirale, image du mouvement et de la transformation, et le lotus, fleur sacrée associée à la pureté et à l'éveil spirituel. Ces symboles, présents dans de nombreuses traditions spirituelles, témoignent de la quête universelle de l'homme pour la transcendance.

Interprétations et Résonances Personnelles

La citation de Rumi sur l'embryon, ainsi que l'œuvre de Twombly, invitent à une interprétation personnelle et à une réflexion sur notre propre cheminement spirituel. Chacun peut y trouver un écho à ses propres expériences, ses propres aspirations et ses propres questionnements.

La notion de l'embryon peut être interprétée comme une invitation à sortir de notre zone de confort, à remettre en question nos certitudes et à nous ouvrir à de nouvelles perspectives. Elle peut également être vue comme un encouragement à accepter la mort comme une étape nécessaire sur le chemin de la transformation spirituelle.

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Au-Delà des Apparences : La Recherche de la Source

Rûmi nous exhorte à ne pas nous contenter des apparences, à ne pas nous laisser enfermer dans le monde des couleurs et des parfums, mais à chercher la Source, l'origine de toute chose. Ce désir de "retour" est né d'une épreuve terrible dans sa vie : l'assassinat de Shams, un derviche-tourneur vagabond, dont la rencontre avait changé sa vie.

Ce retour à la source est un thème central dans la mystique soufie, qui invite à une union avec le divin, à une dissolution de l'ego dans l'océan de l'amour universel. Il demande de garder le silence et d'écouter la voix qui n'utilise pas les mots.

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