L'autoconservation ovocytaire, autorisée en France par la révision de la loi de bioéthique du 2 août 2021, offre aux femmes la possibilité de congeler leurs ovocytes pour une utilisation ultérieure. Cette technique, bien que complexe, s'inscrit dans un contexte plus large de l'assistance médicale à la procréation (AMP) et soulève des questions importantes sur la relation entre le soin et la technologie.

Autoconservation Ovocytaire : Un Soin Technologique ?

L'autoconservation ovocytaire pour raison d'âge consiste à congeler ses ovocytes pour concevoir des enfants plus tard. Bien que sa qualification de soin est loin d’être évidente, l’observation et l’analyse de sa mise en œuvre dans un service de médecine de la reproduction montrent qu’elle peut être conçue comme un soin technologique. En particulier, la distinction entre la préservation de la fertilité dite médicale et sociétale ne tient pas, car les femmes demandant l'autoconservation d'ovocytes pour des raisons d'âge découvrent parfois un trouble de la fertilité, ou parce que, avec l'augmentation des délais d'attente pour le don de sperme, elles passent d'une demande d'insémination artificielle ou de fécondation in vitro à l'autoconservation d'ovocytes.

La cryoconservation des ovocytes, qui consiste à congeler des ovocytes par vitrification, est une technique biomédicale utilisée indépendamment de toute pathologie. Elle ne répond en effet à aucun problème de fertilité au moment de l’intervention mais anticipe une infertilité future et normale due au vieillissement.

Vitrification Ovocytaire : Une Technique Biomédicale Complexe

Le recours à la vitrification ovocytaire, la technique au principe de la PFP qui nous intéresse, peut être jugé paradigmatique de ces nouvelles pratiques biomédicales. La vitrification ovocytaire est le fruit d’une longue quête scientifique sur les ovocytes, semée d’embûches tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, pour ne perdre son statut expérimental et devenir une pratique de routine qu’en 2013. Or, l’absence de résultats probants n’a pourtant pas empêché que cette technique soit utilisée dans les laboratoires d’AMP partout dans le monde, en contradiction avec les règles de sécurité et d’éthique les plus élémentaires.

Sur le plan purement clinique ensuite, la vitrification ovocytaire participe d’une médicalisation accrue de la procréation. Le recueil des ovocytes suit un protocole relativement long (une dizaine de jours), relativement lourd (injections quotidiennes pour la stimulation ovarienne pendant ces dix à douze jours, échographies de contrôle un matin sur deux, prises de sang fréquentes, bloc opératoire pour la ponction réalisée le plus souvent sous anesthésie générale) et relativement invasif (effets des hormones et de la ponction). Mais le renforcement de la médicalisation procède aussi de l’inscription de la vitrification ovocytaire dans une famille de techniques qu’elle agrandit et sans lesquelles elle ne saurait fonctionner. En amont, loin de servir une indication de préservation de la fertilité (PF), sa mise au point par une équipe italienne visait à ne pas perdre les ovocytes récoltés dans les protocoles de fécondation in vitro (FIV). Plus généralement, c’est pour l’allègement des protocoles d’AMP qu’elle était souhaitée par les médecins de la reproduction. En aval, son usage pour la PF requiert non seulement une FIV, sans laquelle disposer d’ovocytes congelés n’est d’aucun secours pour procréer, mais en outre une technique spécifique et invasive pour l’ovocyte, l’IntraCytoplasmic Sperm Injection (ICSI), qui trouve ici un nouvel emploi du fait des contraintes sur la membrane cellulaire induites par la congélation.

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L'Économie des Ovocytes et la Place de la Technologie

La représentation des ovocytes comme des objets biologiques autonomes et rares (à l’œuvre dans les FIV mais renforcée par la capacité de les cryopréserver) a permis leur évaluation, leur gestion et leur échange dans le cadre d’une économie des ovocytes tant au niveau local que global. Au-delà de leur valorisation personnelle par les individus, les ovocytes sont captés par des processus variés de capitalisation, à la fois sur le marché de l’innovation biomédicale - recherche sur les cellules souches embryonnaires et le clonage thérapeutique -, et sur celui de la fertilité, un marché en plein essor - PF, don, traitement de la fertilité, tourisme de la fertilité, crédit et assurances dédiés. Sur le marché de la fertilité, le « oocyte banking » (ou l'ACOA), conçu comme une bonne gestion de soi et visant à optimiser les chances d’une maternité « génétique » future, représente une véritable aubaine dans la mesure où cette pratique s’adresse potentiellement à toutes les femmes.

L’entrée dans un laboratoire de biologie de la reproduction plonge dans un univers extrêmement technicisé avec hottes, platines chauffantes, étuves, incubateurs, « ICSI Machine » ou système de micromanipulation, machines pour le traitement du sperme, incubateur avec timelapse (l’onéreux Embryoscope® avec caméra intégrée), et containers d’azote liquide stockés ailleurs, où sont conservés gamètes et embryons. Particulièrement imposant, l’appareillage technique détermine largement ce qu’il est possible ou impossible de réaliser. La dépendance vis-à-vis des équipements matériels se mesure également à la quantité impressionnante de déchets produits en une journée du fait des consommables à usage unique, la plupart du temps en plastique (embouts des stripper®ou pipettes, utilisés pour disposer le milieu ou manipuler les ovocytes ; boîtes de pétri ; tubes ; milieux ; puces d’identito-vigilance utilisées neuves pour chaque manipulation distincte ; habillement quotidien : coiffes, blouses longues, sur-chaussures).

Défis et Perspectives d'Avenir

La prévalence de l’équipement technique se révèle aussi par un aspect comptable. Face à l’augmentation des demandes de prise en charge dans le sillage de la nouvelle LBE, la pression qui n’apparaît pas soutenable pour l’accueil des « nouveaux publics » est celle relative à la sérothèque, laquelle n’avait pas été prévue pour contenir autant d’échantillons biologiques (d’ovocytes vitrifiés en l’occurrence). S’il est vrai que les ovocytes ne peuvent être déposés à côté des cuves en attendant que des places se libèrent, le manque criant de salles de consultation et de personnel est tout aussi déterminant pour l’issue des parcours de certaines femmes qui ne peuvent pas non plus attendre les délais en augmentation constante du fait du manque de moyens, parce qu’elles atteignent la limite d’âge haute. Néanmoins, la direction hospitalière rechigne pour le financement de boxes et de nouvelles embauches, alors qu’elle a déjà prévu l’augmentation du nombre de cuves.

La présence du thème de l’intelligence artificielle en AMP confirme pour les prochaines années la tendance à un renforcement des plateformes techniques en biologie de la reproduction.

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