Introduction

Depuis les années 1960, les changements importants qui ont marqué la conjugalité et la fécondité, ainsi que les modes de contraception et l’avortement, ont fait du désir d’enfant, tel qu’il s’exprime chez l’individu et dans le couple, le catalyseur des processus de procréation. Bien qu’une certaine proportion de naissances non désirées subsiste, la tendance observée dans l’ensemble des sociétés postindustrielles est de ne mettre au monde que les enfants que l’on désire, quand on les désire.

Le désir d’enfant relève d’un processus complexe, car l’enfant prend des fonctions différentes selon les sociétés, les individus et les situations de vie. Il peut être désiré comme l’incarnation des liens affectifs unissant le couple, il peut aussi être attendu en tant que garant de la lignée, comme l’occasion d’acquérir une identité sociale et un pouvoir inaccessibles par d’autres moyens, ou encore comme révélateur de « son soi ». Ces motivations, qui n’épuisent pas l’ensemble des significations associées à la procréation, illustrent toutefois des « images-guides de la famille » à l’origine, probablement, aussi bien du nombre désiré d’enfants, que du moment des naissances ou encore du rôle de chacun au sein de la famille.

Si la parentalité est désormais une fonction relevant largement d’un choix, la concrétisation d’un projet de procréation ne dépend pas exclusivement d’un désir d’enfant. Le projet de procréation s’inscrit dans une réalité sociale, dynamique, qui comporte à la fois des dimensions subjectives (par exemple, être avec le bon conjoint, être psychologiquement prêt à accueillir un (nouvel) enfant) et objectives (potentialités fécondes, santé, possibilités de concilier une (nouvelle) parentalité et une activité professionnelle).

Dans ce chapitre, nous souhaitons porter notre attention sur cet écart, en étudiant plus précisément les facteurs qui pèsent sur l’expression d’un désir d’enfant et sur l’arrivée d’un premier puis d’un deuxième enfant. Il ne s’agit pas de mesurer les différences entre les intentions de fécondité et le niveau réel de la fécondité (les données que nous utilisons ne le permettant pas pour l’instant), mais d’observer les éventuelles analogies entre ces deux processus, c’est-à-dire celui de l’intentionnalité de l’événement et celui de son occurrence. Autrement dit, les facteurs qui interviennent dans l’expression d’un désir d’enfant sont-ils les mêmes que ceux qui mènent à la naissance d’un enfant ? Les personnes restées sans enfant, ou parents d’un enfant, répondent-elles aux mêmes caractéristiques que les personnes ne désirant pas d’enfant (supplémentaire) ou indécises quant à leur désir ? Enfin, exprime-t-on le désir d’un premier enfant ou d’un second dans des conditions de vie semblables ou les facteurs qui interviennent dans le désir d’enfant varient-ils en fonction du rang de naissance ?

L’Étude des Relations familiales et intergénérationnelles (Erfi) de 2005 permet de répondre à ces questions pour au moins deux raisons. D’une part, le caractère rétrospectif de l’enquête offre la possibilité d’étudier l’évolution des comportements féconds des générations participant à la baisse de la fécondité depuis les années 1960, en saisissant également les facteurs individuels et contextuels qui ont une influence sur l’arrivée d’un enfant. D’autre part, les informations collectées permettent d’observer si les intentions en matière de fécondité peuvent être associées à des contextes et caractéristiques spécifiques, et d’en cerner les configurations.

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Quatre axes d’analyses sont privilégiés. Dans un premier et deuxième temps l’évolution de l’intensité et du calendrier des premières puis secondes naissances sera observée pour des femmes et des hommes nés entre 1930 et 1974 (âgés en 2005 entre 31 et 75 ans), ainsi que la situation conjugale des parents à la naissance et à la conception des enfants. Ces analyses rendent compte des changements structurels qui interviennent au fil des générations dans la formation des familles. Dans un troisième temps seront étudiées, à l’aide de régressions logistiques, les intentions de fécondité dans les trois ans suivant l’enquête chez les femmes et les hommes âgés de 21 à 45 ans (générations 1960-1984) sans enfant ou déjà parents d’un enfant. Enfin, dans un quatrième temps nous nous intéressons aux facteurs qui ont une influence sur l’arrivée d’un premier et d’un deuxième enfant chez les femmes et les hommes âgés de 30 à 60 ans (générations 1945-1975) en utilisant des modèles semi-paramétriques de Cox.

I. Le Contexte Conjugal à l’Arrivée du Premier Enfant

1. Une première naissance plus tardive et moins souvent vécue par les hommes

Au cours des dernières décennies, l’âge à la première naissance a évolué. Si l’âge médian est resté stable chez les femmes (autour de 23 ans) et s’est réduit chez les hommes (passant de 26,3 ans à 25,4 ans) des générations 1930-1934 aux générations 1945-1949, il n’a ensuite cessé de s’élever atteignant 26,4 ans pour les femmes et 28,6 ans pour les hommes des générations 1970- 1974. Quelles que soient les générations, les femmes commencent par ailleurs plus précocement que les hommes à constituer leur famille.

L’élévation de l’âge médian à la première naissance depuis les générations 1950-1954 s’explique par l’allongement de la durée de vie en couple sans enfant et, dans une moindre mesure, par le retard de l’entrée en conjugalité. Ainsi, au fil des générations, la part des femmes déjà mères à 20 ans a diminué de manière constante pour passer de 12 % (générations 1930-1934) à 5 % (1970-1974). À 25 ans, plus de la moitié des femmes nées avant 1960 a déjà eu un enfant contre seulement une sur quatre parmi celles nées après 1970. Les écarts entre les générations se poursuivent au fil des âges : à 28 ans, 75 % des femmes des générations 1930-1934 ont un premier enfant contre seulement 53 % des femmes nées entre 1970 et 1974. Les hommes des générations les plus récentes expérimentent également une première paternité à un âge plus avancé, puisque près d’un homme sur deux (49 %) né en 1930-1934 était père à 27 ans contre un peu moins d’un homme sur cinq (22 %) né en 1970-1974.

Comparativement aux femmes, les hommes sont moins nombreux à déclarer avoir un enfant. Le niveau d’infécondité des hommes à 45 ans oscille entre 13 % (générations 1930-1934) et 19 % (générations 1955-1959) tandis qu’il reste relativement stable chez les femmes au fil des générations, autour de 11 %. L’expérience de la parentalité apparaît ainsi « globalement » moins souvent vécue par les hommes. Quatre raisons peuvent expliquer cette différence : le déséquilibre du marché matrimonial en faveur des femmes, notamment en raison des flux d’immigration plutôt masculine, constituerait un premier argument ; ensuite, un certain nombre d’enfants ne seraient pas reconnus par leur père ; troisièmement, les femmes sans enfant répondraient moins volontiers aux enquêtes démographiques, ceci ayant pour effet de surestimer la fécondité des femmes ; enfin, certains hommes ayant eu deux unions tendraient à ne pas déclarer tous leurs enfants, en particulier ceux issus d’une première union et avec lesquels ils n’auraient plus de contact.

2. Première naissance et mariage

L’évolution du calendrier de la fécondité s’est produite parallèlement à d’importants changements dans les modes de formation des unions. À partir d’analyses portant sur la situation conjugale des parents à la conception et à la naissance de l’enfant, on continue à observer une dissociation de plus en plus marquée entre fécondité et nuptialité, déjà commencée dans les années 1970.

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a. Des premiers enfants conçus plus souvent au sein de couples cohabitants

Jusqu’à la fin des années 1970, plus de quatre enfants sur cinq naissent de parents mariés. La situation conjugale des parents à la naissance du premier enfant a ensuite fortement évolué. De 70 % à la fin des années 1960, la proportion d’enfants de rang 1 conçus dans un mariage est passée à 59 % dans la seconde moitié des années 1980, pour atteindre 48 % dans les années 1990-1994, et 39 % au début des années 2000.

Entre 1965 et 1974, la proportion de premières naissances conçues en dehors d’une union est d’environ 25 %, indiquant que malgré l’interdiction sociale des rapports sexuels hors mariage, ces derniers sont loin d’être rares. À partir de la seconde moitié des années 1970, les enfants sont moins fréquemment conçus hors union : de 17 % dans les années 1975, la proportion passe à 10 % au début des années 2000. On notera que malgré la part importante de ces conceptions hors union jusqu’à la fin des années 1970, une union (le plus souvent le mariage) venait dans la plupart des cas « légitimer » la conception avant la naissance de l’enfant. En outre, la forte baisse des conceptions hors union observée à partir de 1975 tient sans doute en partie au vote de la loi Veil, l’avortement offrant alors une nouvelle alternative à la mise en couple en cas de grossesse non souhaitée.

La fin des années 1970, mais surtout le début des années 1980 marquent ainsi un changement important dans le contexte de la conception de l’enfant puisque, parallèlement à une baisse des conceptions hors union et de celles issues d’un mariage, la part des conceptions issues d’une cohabitation hors mariage augmente de manière significative. Elle passe de 22 % au début des années 1980 à 50 % après 2000. Le mariage n’est plus le lieu privilégié de la procréation et l’arrivée d’un premier enfant s’annonce désormais le plus souvent dans le cadre d’une cohabitation.

b. Des conceptions prénuptiales qui deviennent rares

Lorsque l’on observe les changements de situation conjugale des parents entre la conception et la naissance du premier enfant né entre 1965 et 2005, on constate que la fréquence des conceptions suivies d’un mariage avant la naissance de l’enfant (hors union et en cohabitation) avoisine 18 % (16 % et 2 % respectivement) dans les années 1965-1969, 23 % (18 % et 5 %) au début des années 1970 pour atteindre environ 5 % (1 % et 4 %) en 2000-2005. La légère hausse du début des années 1970 résulte de l’augmentation des conceptions prénuptiales issues de couples cohabitants. Si la sexualité hors mariage a été petit à petit socialement mieux tolérée, le mariage reste toutefois le cadre dans lequel les enfants doivent naître. À partir du milieu des années 1980, les grossesses qui s’annoncent dans le cadre d’une cohabitation hors mariage conduisent de moins en moins souvent à un mariage.

La baisse de la proportion des conceptions prénuptiales (issues de personnes hors couple ou vivant en cohabitation hors mariage) résulte de profondes modifications des attitudes à l’égard du mariage et de la procréation, qui ont conduit à d’importants changements législatifs, notamment au niveau de l’accès à la contraception moderne et du droit de la filiation. Les lois du 3 janvier 1972 puis du 22 juillet 1987 ont permis par exemple, de réduire l’écart de statut entre les enfants nés hors mariage et ceux nés dans le cadre d’un mariage, et de permettre le partage de l’autorité parentale des enfants nés hors mariage.

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