La question du remboursement de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) en Suisse est un sujet complexe, marqué par des débats historiques et des enjeux éthiques, sociaux et financiers. Cet article se propose d'examiner les conditions de remboursement de l'IVG en Suisse, ainsi que les arguments pour et contre sa prise en charge par l'assurance maladie de base.

Contexte historique et légal

Évolution de la législation sur l'avortement en Suisse

Le débat sur l'avortement en Suisse a connu une longue et sinueuse évolution. Jusqu'en 2002, l'avortement était régi par le Code pénal entré en vigueur en 1942, qui l'autorisait uniquement pour des raisons de santé et si la vie de la femme était menacée. Chaque cas était soumis à l'avis d'un expert.

La lutte pour la dépénalisation de l'avortement a été lancée en juin 1971 avec le dépôt d'une initiative populaire pour la décriminalisation de l'avortement qui a recueilli 59 000 signatures. Le canton de Neuchâtel a déposé alors une initiative cantonale qui demandait la suppression des articles 118 à 121 du Code pénal et, de ce fait, la libéralisation complète de l'avortement. Pour contrer cette volonté de libéralisation, une pétition intitulée “Oui à la vie - Non à l’avortement” a été lancée une année plus tard, récoltant 180 000 signatures. Les experts chargés par le Conseil fédéral d’étudier la question proposent trois variantes dont la “solution des délais” qui autorise l’avortement pendant les douze premières semaines de la grossesse.

Les décennies suivantes ont été marquées par plusieurs initiatives populaires. En 1977, une première tentative visant à la décriminalisation de l'avortement échoue dans les urnes. Il faudra attendre le 2 juin 2002, lors d'une votation, pour que le peuple accepte à plus de 72 % de décriminaliser l'avortement jusqu'à 12 semaines de grossesse. La réglementation est entrée en vigueur le 1er octobre 2002 et a été inscrite dans le Code pénal suisse. Cependant, cette loi stipule, en substance, que la femme doit se trouver dans une situation de détresse profonde et qu'elle doit motiver sa décision par écrit, ou que la grossesse représente un risque grave d'atteinte à l'intégrité physique pour que l'avortement ne soit pas pénalement réprimé.

Le régime du délai et son inscription dans la LAMal

Malgré ces longues années de débats citoyens et parlementaires, le remboursement des interruptions de grossesse non punissables au sens des anciens articles 118, 119 et 120 du Code pénal a été admis lors de la modification de la loi sur l’assurance maladie et accident du 9 octobre 1981 (RO 1982 196). L’année suivante, le Tribunal fédéral des assurances confirme que l’interruption de grossesse pratiquée conformément aux dispositions du Code pénal est comprise dans les prestations de l’assurance-maladie dans la mesure où elle permet d’éviter un dommage menaçant l’état de santé ou l’aggravation de celui-ci (ATF 108 V 34 du 14 mai 1982). Lors de l’adoption du régime du délai en 2002, la loi fédérale sur l’assurance-maladie (LAMal) a également été modifiée et désormais l’article 30 de la LAMal dispose qu’« en cas d'interruption de grossesse non punissable au sens de l'article 119 du Code pénal, l'assurance obligatoire des soins prend en charge les coûts des mêmes prestations que pour la maladie ». Autrement dit, les interruptions de grossesse pratiquées dans les conditions légales sont prises en charge à 90 %, comme toutes les prestations de base couvertes par l’assurance maladie obligatoire.

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Conditions actuelles de remboursement de l'IVG en Suisse

Aujourd'hui, en Suisse, l'IVG est remboursée par l'assurance maladie de base (LAMal) dans les mêmes conditions que les autres prestations médicales, à savoir à 90% des coûts. Cette prise en charge est soumise à certaines conditions :

  • L'IVG doit être pratiquée par un médecin.
  • Elle doit être réalisée durant les 12 premières semaines de grossesse, ou au-delà si un danger menace la santé physique ou psychique de la femme.
  • La femme doit attester d'une situation de détresse.

Arguments pour et contre le remboursement de l'IVG

La question du remboursement de l'IVG suscite des débats passionnés, opposant différentes conceptions de l'éthique, de la santé publique et de la solidarité sociale.

Arguments en faveur du remboursement

  • Égalité d'accès aux soins : Le remboursement de l'IVG garantit que toutes les femmes, quelle que soit leur situation financière, ont accès à cette intervention médicale. Supprimer le remboursement créerait une inégalité d'accès, pénalisant les femmes les plus vulnérables. Pour le Conseil fédéral, la prise en charge des interruptions volontaires par la sécurité sociale répond à des préoccupations en termes d’accès à l’IVG. En effet, cela permet que les « femmes de condition sociale modeste ne soient pas désavantagées par leur situation économique au moment de devoir opérer le choix d’interrompre une grossesse » (FF 2012 4991, p. 5003).
  • Santé publique : Le remboursement de l'IVG permet d'éviter les avortements clandestins, qui sont dangereux pour la santé des femmes. En Suisse, l’association des médecins du canton de Genève estiment que le « remboursement de l’avortement permet d’en diminuer le nombre chez les jeunes filles ». Pour l’association des médecins, « l’initiative met en danger la santé des femmes » et appellent au principe de solidarité pour maintenir le remboursement de l’IG.
  • Solidarité : La prise en charge de l'IVG par l'assurance maladie est un acte de solidarité envers les femmes qui se trouvent dans une situation de détresse.

Arguments contre le remboursement

  • Objection de conscience : Certains citoyens estiment que le remboursement de l'IVG contrevient à leur conscience, car ils sont opposés à l'avortement pour des raisons éthiques ou religieuses. L’initiative populaire « Financer l’avortement est une affaire privée » est une remise en cause indirecte du régime du délai, puisqu’elle conduit à réintroduire une barrière financière à l’accès à l’IVG. Le comité interpartis faisait valoir que les citoyens n’avaient pas toujours conscience du fait que leurs primes d’assurance maladie participaient au financement des avortements. Or, pour les instigateurs de l’initiative populaire, qui sont opposés à la pratique des interruptions de grossesse, l’avortement n’a pas sa place dans le catalogue de base de l’assurance obligatoire puisqu’il s’agit d’une « prestation douteuse ».
  • Responsabilité individuelle : D'autres estiment que l'IVG est une affaire privée et que chaque femme devrait assumer financièrement sa décision.
  • Coût : Le remboursement de l'IVG représente un coût pour l'assurance maladie, qui pourrait être utilisé pour d'autres prestations médicales.

Initiatives et votations populaires

La question du remboursement de l'IVG a fait l'objet de plusieurs initiatives populaires en Suisse. En 2011, une initiative intitulée « Financer l’avortement est une affaire privée - Alléger l’assurance maladie en radiant les coûts de l’interruption de grossesse de l’assurance de base » a été lancée par un comité interpartis. Elle proposait de modifier l’article 117 de la Constitution en y ajoutant un alinéa 3 qui disposerait que « sous réserve de rares exceptions concernant la mère, l’interruption de grossesse et la réduction embryonnaire ne sont pas couvertes par l’assurance obligatoire » (FF 2013 6573). Cette modification visait donc à radier les IVG de la liste des prestations à charge de l’assurance obligatoire et à n’admettre que de rares exceptions, uniquement fondées sur des éléments relatifs à la femme enceinte. Il appartiendrait ensuite au législateur de fixer ces cas exceptionnels dans lesquels les frais médicaux relatifs à l’IVG seraient couverts par l’assurance maladie.

Le Conseil fédéral a recommandé le rejet de cette initiative, soulignant les « conséquences sociales et sanitaires néfastes » de la suppression du remboursement de l’IVG par l’assurance maladie. En effet, l’interprétation des cas d’exception conduirait à des inégalités entre les femmes et une incertitude quant au remboursement de l’acte. En outre, la détermination du droit au remboursement serait à l’origine de frais administratifs pour les assureurs. Ensuite, le risque d’augmentation des IVG en dehors du cadre légal compromettrait la santé des femmes et entraînerait des coûts indirects pour l’assurance maladie.

Le 9 janvier 2014, l’initiative a été rejetée par 69,8 % des votants avec une participation de 55 %. Ainsi attaqué indirectement, le droit à l’avortement est réaffirmé dans la mesure où le financement de l’IVG au titre de la solidarité nationale demeure acquis.

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Analogies avec d'autres pays

La question du remboursement de l'IVG est également débattue dans d'autres pays. En France, par exemple, l'IVG est remboursée par la Sécurité sociale depuis 1982. Cette mesure a été contestée par certains contribuables, qui ont demandé la réduction de leur impôt sur le revenu dans la mesure où une partie de cet impôt est affecté au remboursement des frais d’IVG. Cependant, les juges administratifs ont rappelé que si la pratique de l’IVG est une affaire privée, l’accès au droit à l’avortement relève de la solidarité nationale.

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