Le référendum irlandais sur l'interruption volontaire de grossesse (IVG) a marqué un tournant historique pour ce pays de tradition catholique. Le 25 mai 2018, les Irlandais ont été appelés aux urnes pour se prononcer sur l'abrogation du 8e amendement de la Constitution, qui interdisait l'avortement depuis 1983. L'issue du scrutin était incertaine, mais le "oui" à la suppression de l'interdiction constitutionnelle de l'IVG a finalement remporté une large victoire, marquant ainsi la fin d'une longue lutte pour les droits des femmes en Irlande.

Contexte Historique et Enjeux

L'Interdiction Constitutionnelle de l'Avortement

Jusqu'en 2018, l'Irlande disposait de l'une des législations les plus restrictives et répressives de l'Union européenne en matière d'avortement. Criminalisé depuis 1861, sa pratique était passible d'une peine de prison à vie jusqu'en 2013, et de 14 ans depuis. En septembre 1983, un huitième amendement avait même été ajouté à la Constitution de la République d'Irlande visant à protéger « l'enfant à naître » au nom de son droit à la vie, « égal à celui de la mère ». Une femme portant un bébé atteint de malformation n'avait donc pas le droit de se faire avorter. De même, une femme victime d'un viol ou d'un inceste ne pouvait pratiquer une interruption volontaire de grossesse (IVG).

Les Conséquences de l'Interdiction

L'interdiction de l'avortement en Irlande avait des conséquences désastreuses pour les femmes. Chaque année, des milliers d'Irlandaises étaient contraintes de se rendre au Royaume-Uni ou d'acheter illégalement des pilules sur internet à leurs risques et périls. Selon les statistiques du ministère britannique de la Santé, plus de 168 000 avortements ont été pratiqués sur des femmes déclarant une adresse irlandaise dans les hôpitaux d'Angleterre et du Pays de Galles entre 1980 et 2016, soit environ 13 par jour.

Outre les difficultés financières et logistiques liées au voyage à l'étranger, les femmes étaient également confrontées à la stigmatisation et à la honte. Gaëlle Joly a rencontré Gaye Edwards, une femme qui a dû se rendre en Irlande du Nord pour avorter d'un bébé atteint d'une anomalie. Elle se souvient de la honte qu'elle a ressentie à la frontière et du secret qu'elle a dû garder.

L'Évolution des Mentalités et le Rôle de l'Église

La société irlandaise a connu une évolution progressive des consciences sur la question de l'avortement. Alors que la société irlandaise a longtemps été parmi les plus traditionalistes et les plus conservatrices du monde occidental, elle a entrepris depuis les années 80 une véritable révolution discrète des mœurs.

Lire aussi: Heure du Coucher de Soleil en Irlande : Votre Guide

Cette évolution s'exprime notamment par la progressive perte d'influence de l'Église catholique au sein de la population irlandaise. Ainsi, tandis qu'en 1973, 91 % des Irlandais déclaraient se rendre au moins une fois par semaine à l'église, ils n'étaient plus que 46 % en 2006, et 25 % parmi les moins de 35 ans. Différents facteurs expliquent ce déclin progressif de l'Église catholique dans la société irlandaise. Le premier est sans aucun doute les nombreux scandales d'abus sexuels sur mineurs qui ont éclaté ces dernières années, et qui ont considérablement délégitimé la parole de l'Église en matière de moralité publique et de protection de l'enfant, notamment exposés dans le rapport Ryan de 2009. La formidable croissance économique du pays depuis les années 1990, ainsi qu'une plus grande exposition aux influences culturelles extérieures, ont également pu jouer un rôle dans cette évolution progressive.

Les Affaires Halappanavar et Mellet

Cette mutation de l'opinion publique irlandaise sur la question de l'avortement s'explique aussi par un certain nombre de scandales qui ont frappé le pays et profondément marqué les consciences. L'affaire Halappanavar en 2012 a constitué un véritable tournant. Savita Halappanavar était une jeune femme d'origine indienne à qui l'on refusa l'avortement sous prétexte que sa grossesse mettait en danger sa santé, et non pas sa vie, et finit par mourir d'une infection foudroyante dans l'hôpital de Galway. Cette affaire eut un très grand retentissement et fut comme un signal d'alarme pour de très nombreuses jeunes Irlandaises sur les dérives auxquelles pouvait mener le 8ème amendement.

En 2011, l'Irlandaise Amanda Mellet avait été contrainte de partir à Liverpool (nord de l'Angleterre), pour se faire avorter d'un fœtus présentant une malformation mortelle. S'estimant victime de la législation irlandaise, elle avait saisi la commission des Droits de l'homme des Nations unies, qui lui avait donné raison. Dublin avait fini par lui accorder un dédommagement de 30 000 euros.

Le Référendum du 25 Mai 2018

La Campagne Référendaire

Face à des polémiques de plus en plus fortes, le gouvernement a mis en place en juillet 2016 une assemblée citoyenne ayant pour mission d'examiner un certain nombre de sujets, parmi lesquels celui de l'avortement. Après de nombreuses audiences et délibérations, celle-ci s'est exprimée en faveur d'une révision de la législation en la matière, notamment par l'abrogation du 8ème amendement. Une commission parlementaire fut alors mise en place pour préparer le terrain pour la tenue d'un référendum courant 2018.

Tous les partis politiques de gauche prirent rapidement position en faveur de l'abrogation, tels que le Labour, Sinn Fein, les Verts, les Sociaux-Démocrates, ou encore People Before Profit. Les deux grands partis historiques, Fine Gael et Fianna Fail, tous deux généralement classés à droite du spectre, ne prirent pas position sur la question préférant respecter la liberté de conscience de leurs militants. Néanmoins, leurs leaders respectifs, Leo Varadkar et Michéal Martin, se sont résolument engagés en faveur de l'abrogation de l'amendement. Face à cette unanimité des partis, seul le très conservateur Renua Ireland prit position en faveur du no. La campagne n'en fut pas moins âpre, et l'avortement devint le centre d'attention de tous les débats.

Lire aussi: La législation sur l'avortement en Irlande du Nord

Les Résultats du Référendum

Le vendredi 25 mai 2018, le peuple irlandais s'est prononcé à une écrasante majorité en faveur de l'abrogation de l'article 40.3.3 de la Constitution interdisant l'avortement. Avec une participation électorale de 64,13 % et un vote yes à 66,4 %, il s'agit bien d'un véritable plébiscite en faveur du droit à l'avortement, beaucoup plus massif que ce qui avait été prédit par les instituts de sondage. Plus spécifiquement, c'est le caractère homogène du vote qui est notable. Ainsi, sur les 40 circonscriptions électorales, seule celle du Donegal (région rurale du nord est) s'est exprimée en faveur du maintien de l'amendement à 52 %. Le vote yes a même atteint plus de 77 % dans certaines zones de Dublin.

Les sondages de sortie des urnes ont montré qu'il ne s'agissait pas d'une homogénéité uniquement géographique, mais aussi démographique. De fait, si on note une adhésion quasi unanime chez les jeunes (87 % de yes chez les moins de 25 ans), les aînés restent eux aussi largement favorables au rejet du 8ème amendement, avec 63 % de yes chez les 50-64 ans. De même, 65 % des hommes se seraient exprimés en faveur du rejet, un niveau presque égal à celui des femmes (70 %).

Les Réactions au Référendum

Le résultat du référendum a été salué comme une victoire historique par les partisans du droit à l'avortement. Pour le quotidien The Irish Times, il s'agit du résultat de référendum le plus remarquable depuis l'indépendance, et le Taoiseach, le Premier ministre Leo Varadkar, a salué “un moment historique”.

De nombreuses femmes ont témoigné de leur soulagement et de leur espoir pour l'avenir. Gaye Edwards, qui s'est battue pour le "oui" à l'avortement, a déclaré qu'elle avait déjà stocké quelques bouteilles de champagne pour célébrer la victoire. Elle a ajouté que cette campagne, Gaye Edwards l'a porté à bout de bras. Dans son frigo elle a déjà stocké quelques bouteilles de champagne pour célébrer la victoire. En 2016 fut instaurée en République d’Irlande une Assemblée citoyenne ayant pour objectif de réfléchir à divers enjeux sociétaux, tels que la légalisation de l’avortement, le réchauffement climatique, le vieillissement de la population et la réforme du Parlement… Le premier dossier sur lequel l’Assemblée dut se pencher fut celui de l’avenir du 8e amendement à la Constitution garantissant le droit à la vie de l’enfant à naître.

Les Conséquences du Référendum

La Législation sur l'Avortement

Maintenant que l'interdiction constitutionnelle a été levée, il reste au Parlement à légiférer pour déterminer les conditions auxquelles sera soumise la pratique de l'IVG. Le projet de loi qui avait été présenté par le gouvernement avant la tenue du référendum prévoyait une ouverture sans limite jusqu'à 12 semaines de grossesse, une ouverture jusqu'à 24 semaines en cas de risque pour la santé de la mère, et ensuite uniquement en cas de malformation fœtale (des conditions très similaires à celles du droit français).

Lire aussi: Le débat sur l'avortement et l'Europe en Irlande

Les Implications Politiques

Politiquement, le résultat de ce référendum est une victoire considérable pour le premier ministre Leo Varadkar, arrivé au pouvoir il y a moins d'un an. Alors que c'était la première fois que les Irlandais étaient appelés aux urnes depuis sa prise de pouvoir, cette victoire bien plus large que ce que prédisaient les sondages renforce considérablement le jeune leader de Fine Gael, le parti au pouvoir. Ainsi, la formation a gagné environ 7 points de pourcentage dans les intentions de vote depuis sa nomination. Dans ces conditions, Varadkar pourrait être tenté de provoquer des élections anticipées pour asseoir son leadership. Ce renforcement pourrait se révéler d'une importance cruciale à l'heure où le futur de l'Irlande du Nord n'a toujours pas été éclairci dans le cadre des négociations du Brexit.

L'Impact sur l'Irlande du Nord

La victoire dans le sud de l'île a en effet suscité un nouvel espoir chez de nombreux militants, au nord. Mais le bras de fer s'annonce serré avec le gouvernement de Theresa May, qui compte dans sa majorité le Democratic Unionist Party (DUP), un parti nord-irlandais ultra-conservateur farouchement opposé à toute libéralisation de l'avortement.

tags: #referendum #Irlande #IVG #historique

Articles populaires: