Le ravi de la crèche est une figure incontournable des crèches provençales, suscitant à la fois affection et interrogation. Avec ses bras levés et son sourire béat, il incarne l'émerveillement et la joie simple de la scène de la Nativité. Mais d'où vient ce personnage si particulier, et quelle est la signification profonde de sa présence dans la crèche ? Cet article explore l'origine de l'expression et du santon, son évolution à travers le temps, et les différentes interprétations qui lui sont associées.
L'Origine du Ravi : Un Personnage Joyeux et Émerveillé
Le nom du Ravi est tiré du verbe provençal "raviar", qui signifie "être en extase" ou "s’émerveiller". Le santon du Ravi est représenté avec les bras levés et un sourire éclatant, exprimant toute l’admiration et l’émotion qu’il ressent en découvrant la naissance de l’enfant Jésus. Il est l’un des rares santons à ne quasiment rien tenir dans ses mains, contrairement au boulanger avec son pain ou à la poissonnière avec son panier rempli de poissons. Ce détail le distingue des autres personnages et symbolise une pureté d’âme : le Ravi ne possède presque rien, si ce n'est un cœur pur et une capacité unique à s’émerveiller.
Au tout début du XVIIIe siècle, le Marseillais Jean-Louis Lagnel, "figuriste" de son état, réinvente l'art du santon. Depuis la Révolution, qui a temporairement fermé les églises à partir de 1794, le marché des crèches domestiques est en plein boum. Les enfants ne sont plus seuls à reproduire la scène de la nativité en miniature. Toute la famille s'y attelle. Lagnel est le premier à leur proposer des santouns en argile (petits saints en Provençal). Dans ce petit monde, apparaissent à la fenêtre un Ravi… et une Ravie, tous deux bras tendus vers le ciel.
L'historien Régis Bertrand note que "cela correspond à une gestuelle ancienne dont le sens et même la pratique ont presque disparu. Ou plutôt s'est métamorphosée : car j'ai noté une certaine tendance à la reprendre en écartant les bras dans le cas d'embrassements pour poser les mains sur les épaules de la personne que l'on embrasse. Or ces embrassements publics, extra-familiaux, se sont considérablement développés en trente ans".
L'Évolution de l'Image du Ravi : De l'Émerveillement à la Naïveté
Au départ, le « ravi » n’est d’ailleurs qu’un personnage représenté souriant et les bras levés, se réjouissant simplement de la naissance de Jésus. C’est au XIXe siècle, sous l’influence des pastorales et de Mistral, qu’il devient une sorte d’idiot du village.
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Les pastorales, immense succès populaire dès le XIXe siècle, vont lui faire perdre des points de QI. Dans la Pastorale Maurel, Régis Bertrand "pense qu'il a été contaminé à la fois par Roustido, le notable qui apparaît à sa fenêtre en bonnet et chemise de nuit, tout surpris qu'on le réveille et qui à l'annonce de la "grande nouvelle" lève les bras au ciel dans beaucoup de mises en scène et par Jiget, le valet de ferme un peu stupide, qui se trouve avoir un costume assez proche, en particulier un bonnet". À la fin du XIXe siècle, Mistral enfonce définitivement le clou dans Lou tresor dau Felibrige : "Sèmblo lou ravi de la crecho : il est tout ébahi".
Cette évolution a conduit à l'expression populaire « le ravi de la crèche » qui désigne une personne naïve et d’un optimisme béat.
Les Différentes Interprétations du Ravi : Au-Delà de la Simplicité
Si certains voient en lui un simplet, d'autres y décèlent une profondeur insoupçonnée. Pour l'historien Régis Bertrand, le ravi est un personnage qui "résume en sa personne l'admiration pieuse de tous les autres santons et qui, gênés par les comestibles qu'ils apportent, ne sauraient comme lui tendre les bras vers le ciel".
Sur le site internet de l’Évêché de Marseille, Pierre Gérard, prêtre de Marseille, confirme : "Le ravi, on le connaît très mal. Souvent on croit qu'il passait son temps les bras en l'air et que c'était l'idiot du village… Pas du tout !"
En 1841, l'écrivain Joseph Désanat évoque "l'illustre Ravi, grandiose et superbe, les bras dressés au ciel, type des étonnés".
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Le personnage du Ravi rappelle également que, dans la tradition chrétienne, les humbles et les simples d’esprit sont les premiers à reconnaître la grandeur du message divin. Il est celui qui, malgré son apparente naïveté, comprend l’essence du miracle de Noël.
Dans la culture provençale, le Ravi incarne plus qu'un simple personnage de crèche : il symbolise l’optimisme, la bienveillance et la capacité à s’émerveiller. Sa présence dans la crèche inspire une certaine tendresse. Le Ravi nous montre qu’il est essentiel de savoir apprécier les moments précieux et de rester ouvert à l’émerveillement.
La Crèche Provençale : Un Microcosme Social et Spirituel
La crèche provençale, au-delà de la Nativité, représente un village miniature avec ses artisans, ses bergers et ses animaux. Chaque personnage a sa place et raconte une histoire, créant une scène vivante et animée. Le Ravi y occupe une position particulière. Souvent situé à proximité de l’étable ou en périphérie, il est celui qui manifeste le plus d’émotion.
La crèche représente ou plus exactement devrait symboliser l’ensemble du microcosme social de l’époque et que c’est à partir de cette composition de base, que la crèche prend sens. Elle va permettre alors, de mettre en lumière la capacité de l’Humanité à s’amender de ses fautes et de ses turpitudes en devenant grâce à la naissance du Christ, une communauté unie, porteuse de valeurs relatives à la solidarité, l’entr’aide, le renouveau, le respect des différences.
La Tradition de la Crèche : Un Voyage à Travers le Temps
La tradition de la crèche de Noël, qui signifie littéralement « mangeoire » (du latin « cripia »), remonte au Moyen-Âge. A cette époque, les Mystères (de « misterium », « cérémonie »), représentent sur le parvis des églises ou sur les places publiques des épisodes religieux tels la Passion ou la Nativité. La naissance de Jésus est donc mise en scène. D’après la tradition franciscaine, François d’Assise créé la nuit de Noël 1223 une crèche vivante de grande ampleur dans une grotte près de Greccio dans le Latium, enrichie de nouveaux personnages comme le bœuf et l’âne. Il souhaitait évoquer en Italie la nuit de Bethléem, la Terre Sainte étant inaccessible à l’immense majorité des chrétiens.
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Sous l'influence des prédicateurs franciscains, la coutume de la crèche vivante se diffuse en Italie et en Provence. De grandes figures sculptées peuvent aussi remplacer les protagonistes. En 1252, au monastère franciscain de Füssen en Bavière, est réalisée une crèche en bois, la plus ancienne connue.
Nicolas IV, le premier pape franciscain, décida d’aménager en 1288 l’ancienne chapelle de la Crèche (oratorio del Presepio) de la basilique romaine Sainte-Marie-Majeure, où étaient conservées des reliques de la mangeoire de Bethléem rapportées des croisades. Il fit alors réaliser par Arnolfo di Cambio, entre 1289 et 1292, une des plus anciennes et plus imposantes représentations de la Nativité en pierre.
C’est sous l’influence des Jésuites que se répandent au XVIe siècle les crèches telles que nous les connaissons, en miniature, avec des figurines en bois, cire, carton-pâte… Dans le sillage de la spiritualité issue du Concile de Trente (1545-1563) et de la Contre-Réforme, ces mises en scène occasionnelles réservées au temps de Noël, démontables et réutilisables, contribuaient à toucher les fidèles et à renforcer la catéchèse. Apparues dans les églises et les couvents, elles rejoignent progressivement les maisons privées.
À Naples, les familles aristocratiques rivalisent pour réaliser la plus belle crèche dans leurs palais, entraînant un phénomène de société. Les crèches napolitaines connaissent leur apogée au XVIIIe siècle. Théâtralisées selon la conception baroque, elles mêlent le sacré (avec la Sainte-Famille, l’Adoration des bergers et celle des mages) au profane (avec des personnages tirés de la vie quotidienne).
Les crèches sont introduites dans les églises provençales par les Oratoriens et les Franciscains dès le début du XVIIe siècle, dans le sillage de la Contre-Réforme. C’est à la fin du XVIII siècle que les crèches domestiques font leur apparition, dans des niches ou boîtes vitrées dites « chapelles ».
C’est la Révolution française qui va susciter la multiplication des santons. En effet, avec la fermeture des églises, la suppression de la messe de minuit et l’interdiction des représentations de la Nativité, les provençaux commencent à fabriquer eux-mêmes des figurines en pain de mie ou en papier mâché pour de petites crèches à domicile. Les « santoun » (« petits saints ») apparaissent alors secrètement dans l’intimité du foyer.
Après la Révolution, les santons de Provence prennent leur essor grâce à un sculpteur et peintre faïencier marseillais, Jean-Louis Lagnel. Celui-ci utilise l’argile rouge de Provence crue et des moules en plâtre pour produire des santons en série, au coût modeste et abordable pour toutes les bourses. Dès lors les petites figurines se diffusent largement, le procédé est adopté par de nombreux artisans et apparait le métier de santonnier. De nos jours, pour plus de solidité, on utilise l’argile cuite même si le santon traditionnel reste en argile crue. Le procédé de fabrication commence par le modelage d’un modèle en argile brute afin de constituer un moule en plâtre pour reproduire les figurines d’argile. Le santon démoulé est fignolé, parachevé, séché à l’air libre plusieurs heures avant d’être placé dans un four à une température très élevée. Puis, dernière étape, le santon est peint à la main.
Peu à peu la crèche provençale s’est enrichie de nouveaux personnages issus de la vie quotidienne provençale : la lavandière, le pêcheur, la poissonnière, le bûcheron, la fermière, le meunier, le porteur d’eau, le vannier… On trouve aussi le maire, le curé et le moine, les Bohémiens, l’Arlésienne, l’aveugle, le tambourinaire, le valet de ferme, le joueur de boules…et bien sûr aussi, le ravi.
Le Ravi Aujourd'hui : Un Symbole Toujours Vivant
Aujourd'hui, le ravi continue d'être un personnage central de la crèche provençale, symbole de joie, d'innocence et d'émerveillement. Sa présence nous rappelle l'importance de rester ouvert à la beauté du monde et de s'émerveiller devant les petites choses de la vie.
Offrir un santon du Ravi pour Noël est une belle manière de partager un symbole fort de la tradition provençale. Que ce soit pour compléter une crèche ou comme décoration à part entière, le Ravi trouve toujours sa place dans les foyers.
Quelques Lieux pour Découvrir les Santons et la Crèche Provençale
- Aix-en-Provence: La Maison Santons Richard réalise des santons de manière traditionnelle depuis 1968 et est à l'origine du personnage du berger. La Maison propose aussi une figurine représentant Paul Cézanne en train de peindre. Le musée du Vieil Aix présente des santons, mais aussi les marionnettes d’une crèche parlante du XIXe siècle. Chaque année, au moment des fêtes de fin d’année, se tient la traditionnelle Foire aux Santons sur l’esplanade Cézanne à proximité de la fontaine de la Rotonde.
- Marseille: La Maison Empereur, créée en 1827, est la plus ancienne quincaillerie de France.
- Avignon: La grande crèche de l’église des Célestins s’étend sur 48 mètres carrés et compte 650 personnages et une centaine de petits bâtiments.
- Fontaine-de-Vaucluse: Un musée est consacré aux santons (environ 2 000 pièces).
- Cavaillon: L'hôtel d'Agar expose durant deux mois tous les hivers plus de 200 sujets en cire ou papier mâché provenant des couvents provençaux et de l'artisanat marseillais du XVIIIe au milieu du XIXe siècle.
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