L'histoire du bagne, avec ses symboles et ses mythes, est profondément ancrée dans la mémoire collective française. L'expression « ce n'est pas le bagne », utilisée pour minimiser une situation difficile, témoigne de la connaissance populaire de la vie de forçat. Cet article explore les conditions de vie au bagne, en s'appuyant sur des témoignages, des documents historiques et des analyses contemporaines, afin de démêler la réalité des représentations souvent simplistes.
Genèse et objectifs des bagnes coloniaux
L'idée d'éloigner les indésirables est une pratique ancienne, mais l'essor des empires coloniaux a modifié profondément le phénomène. Les bagnes coloniaux sont nés de la convergence de deux utopies : le peuplement et la mise en valeur des territoires conquis, et la tentative d'amender, voire de régénérer les criminels en leur offrant la possibilité d'un nouveau départ.
Le Portugal fut le premier à organiser la transportation de criminels vers ses colonies dès le XVIe siècle. La France suivit, envoyant des criminels au Canada dès 1540. L'Angleterre, avec le Transportation Act de 1717, envoya des criminels dans les colonies d'Amérique du Nord. Après l'indépendance des Treize Colonies, l'Australie devint une destination privilégiée.
En France, la déportation outre-mer s'est ancrée dans les pratiques, même si le blocus maritime imposé par l'Angleterre en limitait l'application. Au XIXe siècle, la Restauration privilégia les forteresses insulaires pour enfermer les indésirables. Cependant, le phénomène s'accélère partout ailleurs en Europe, notamment au Portugal, en Espagne et en Russie.
La transportation en Guyane et en Nouvelle-Calédonie
La conquête de l'Algérie en 1830 aiguisa les appétits coloniaux de la France, créant un besoin de main-d'œuvre. L'armée utilisa des centaines de disciplinaires et de condamnés militaires pour ses travaux. En 1848, des insurgés ouvriers furent transférés dans le pénitencier de Lambèse. Après le coup d'État de 1851, 6 000 républicains furent envoyés dans les ateliers algériens.
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Le décret du 27 mars 1852 et la loi du 30 mai 1854 organisèrent la transportation des condamnés aux travaux forcés vers la Guyane. Le système du « doublage » obligeait les condamnés à moins de huit ans de travaux forcés à rester dans la colonie un temps égal à leur condamnation, et les condamnés à plus de huit ans à y rester à vie.
En 1867, le gouvernement impérial suspendit l'expérience en raison de la surmortalité. La transportation reprit en 1887. En Nouvelle-Calédonie, la transportation commença en 1864, mais fut arrêtée en 1896 en raison de l'hostilité des colons libres. La Seconde République organisa la déportation des condamnés politiques, notamment en Algérie et en Nouvelle-Calédonie après la Commune de Paris en 1871. En 1885, la peine de la relégation exclut du territoire métropolitain les petits délinquants d'habitude.
Organisation et répartition des condamnés
À l'arrivée au bagne, les condamnés étaient répartis dans les différents camps, suivant leur catégorie. En Guyane, le pénitencier le plus important était le Camp de la Transportation à Saint-Laurent-du-Maroni. Les condamnés les moins qualifiés étaient affectés dans les camps agricoles et forestiers, employés à la construction des routes. Les relégués étaient regroupés à Saint-Jean-du-Maroni, et les infirmes au camp des Hattes. Les îles du Salut comprenaient l'île du Diable, l'île Royale (pour les condamnés les plus dangereux) et un hôpital. En Nouvelle-Calédonie, les transportés étaient internés sur l'île Nou, et les déportés simples sur l'île des Pins.
L'organisation du bagne était réglée par une multitude de textes qui déterminaient avec une précision minutieuse le moindre détail de la vie quotidienne. Les transportés étaient répartis en trois classes, qui déterminaient leur emploi. Après trois ans à la 1re classe, ils pouvaient obtenir la libération avec astreinte à résidence. Quand ils atteignaient la 4e catégorie 2e section, ils étaient libres de rentrer en France, mais devaient payer leur voyage de retour.
Conditions de vie et discipline
Les conditions de vie au bagne étaient extrêmement difficiles. La lettre d'Émile François témoigne des abus et de la partialité des administrateurs et des surveillants. Les paroles grossières, les insultes et les menaces étaient monnaie courante. Les surveillants portaient des armes et se comportaient comme des bandits. La ration due aux condamnés n'était jamais touchée intégralement, et la nourriture était de mauvaise qualité. Les jardins, censés améliorer la ration, étaient utilisés à des fins personnelles. Les locaux disciplinaires étaient insalubres et inhumains.
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Les manquements à la discipline étaient punis par des commissions disciplinaires. Les peines encourues étaient la cellule et le cachot. Les crimes et délits commis en cours de peine étaient jugés par des conseils de guerre puis par le Tribunal maritime spécial.
Tentatives d'évasion et espoirs de libération
Les récits d'évasion sont indissociables de l'histoire des bagnards. Bien peu réussissaient vraiment la « belle », beaucoup disparaissaient à jamais ou étaient rattrapés et sévèrement punis. Certains bagnards, comme Louis Mollière, bénéficiaient de situations privilégiées et pouvaient exercer leur métier. La lettre de Louis Mollière témoigne d'un certain optimisme et d'une possibilité de s'établir comme concessionnaire. Cependant, la plupart des condamnés étaient confrontés à des conditions de vie déplorables et à un espoir de libération souvent illusoire.
Les femmes au bagne
Les femmes aussi furent envoyées dans cet enfer. Le décret de 1852 prévoyait la création d'un établissement pour femmes en Guyane, où elles seraient employées à des travaux en rapport avec leur âge et leur sexe. L'objectif était de favoriser le peuplement des colonies en permettant aux femmes d'épouser des bagnards et d'avoir des enfants. Cependant, les femmes envoyées en Guyane étaient souvent malades, dans un état physique déplorable et stériles. Elles étaient considérées comme du bétail, et les bagnards demandaient qu'on leur envoie de la meilleure qualité. Lorsqu'elles se mariaient, elles étaient soumises à leur époux. La fécondité des couples restait faible, car les bagnardes ne voulaient pas d'enfants et les avortements étaient nombreux.
La fin des bagnes et l'héritage
En 1923, le journaliste Albert Londres révéla au grand public l'horreur de la vie au bagne. En 1938, un décret-loi abolit la peine des travaux forcés dans les colonies, mais il fallut attendre 1953 pour que les derniers bagnards quittent leur prison. Aujourd'hui, les bagnes sont restaurés et deviennent des lieux touristiques, des lieux de transmission pour ne pas oublier cette blessure dans l'histoire de la République.
Les colonies pénitentiaires agricoles pour mineurs
Du 19e siècle à la première moitié du 20e siècle, des colonies pénitentiaires agricoles pour mineurs ont existé en France. Destinées à remettre les enfants sur le droit chemin, ces colonies se sont muées en purgatoire, avec châtiments et labeur harassant. Plus prisonniers que pensionnaires, ceux qu'elles accueillaient n'avaient parfois pas plus de 5 ans. L'opinion publique s'est mobilisée contre ces « bagnes pour enfants » dans l'entre-deux-guerres, conduisant à leur amendement.
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La Petite Roquette, la première prison destinée aux enfants, fut créée en 1836. Elle se voulait une prison qui n'ait pas les défauts d'une prison, mais elle évolua très vite vers l'isolement total. À partir de 1839, des maisons de correction baptisées colonies agricoles pénitentiaires furent créées. Elles étaient destinées à fournir une formation professionnelle dans un environnement plus serein, mais elles s'éloignèrent vite de la philosophie de départ. Ces colonies se répandirent en France métropolitaine et dans les colonies.
À la fin du 19e siècle, la société prit peur de la jeunesse, et les conditions de vie dans ces colonies devinrent encore plus difficiles. Des enfants se retrouvèrent à casser des cailloux à longueur de journée et subirent des punitions de plus en plus fréquentes. Après la Première Guerre mondiale, le regard porté sur la jeunesse changea, et les colonies suscitèrent une vague d'indignation. L'ordonnance du 2 février 1945 consacra la primauté de l'éducation sur la répression.
Photographies et représentations du bagne
Les photographies du bagne, souvent prises par des membres de l'administration pénitentiaire, donnent à voir une société de fonctionnaires expatriés. Elles évitent soigneusement les éléments caractéristiques du bagne et ne montrent pas l'univers sinistre du bagnard. Cependant, elles permettent de déceler les indices de la situation tragique, mêlant une société bourgeoise, des gardiens dévorés de compromission et des hommes à demi esclaves.
Ces photographies ressemblent à l'album d'une excursion touristique, avec des familles qui s'occupent en promenade, déjeuner sur l'herbe, partie de Whist, invitation et spectacle de carnaval. Les bagnards sont actifs, déchargeant les bateaux, travaillant le balata, défrichant la forêt et tentant de s'évader. Cependant, ces images ne montrent pas tout, comme le souligne ce bagnard rencontré par le journaliste Albert Londres : « Ah ! cela ne fait pas mal en photographie, n'est-ce pas ? ».
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