L'avortement, un sujet complexe et souvent chargé d'émotion, a été exploré par de nombreux écrivains et poètes à travers l'histoire. Cet article se penche sur l'analyse de poèmes traitant de l'avortement, en mettant en lumière les différentes perspectives et émotions exprimées. À travers l'œuvre de Margaret Atwood et d'autres auteurs, nous examinerons comment la poésie peut offrir un espace de réflexion et de dialogue sur cette question délicate.

Margaret Atwood : Une Voix Polyvalente

Margaret Atwood est une autrice canadienne reconnue pour sa capacité à aborder une grande variété de sujets avec profondeur et perspicacité. Comme l’indique l’introduction de l’œuvre Questions brûlantes, c’est le troisième recueil d’essais de Margaret Atwood ; chacun couvrant une période d’une vingtaine d’années, on ne peut pas lui reprocher de manquer d’expérience. Pour autant, elle se défend de vouloir jouer le rôle de la sagace grand-mère : dans le savoureux texte « Polonia », elle raconte avec une bonne dose d’autodérision sa propension à abreuver les jeunes gens de conseils, y compris de parfaits inconnus. Même si ce comportement la désole, elle ne semble pas pouvoir s’en empêcher… Alors, quand on lui demande de but en blanc des conseils, elle botte en touche avec une anecdote dans une fromagerie et une citation de Polonius, le raseur pontifiant de Hamlet dont elle espère ne pas devenir l’équivalent féminin. « Quel conseil donnerais-je aux jeunes ? Aucun, à moins qu’ils ne me l’aient demandé. Enfin, il en serait ainsi dans un monde idéal. Dans le monde où je vis pour de vrai, j’enfreins quotidiennement cette règle vertueuse, car au moindre prétexte, je me surprends à débiter des âneries sur une kyrielle de sujets, à cause de l’hormone de la mère rouge-gorge dont je vous ai déjà parlé. Atwood n’a de cesse de tâcher de comprendre le monde et ses évolutions.

Margaret Atwood aborde effectivement une grande variété de sujets : l’avortement, l’environnement, les libertés, l’histoire du Canada et plus largement de l’Amérique du Nord. Comme tous les écrivains, elle est aussi une grande lectrice, si bien qu’elle livre ses analyses sur les œuvres de Shakespeare comme sur celles de son défunt mari, le romancier Graeme Gibson, sans oublier son point de vue sur des essais, tels ceux de la biologiste Rachel Carson ou de l’universitaire Lewis Hyde. Elle s’intéresse entre autres aux littératures canadiennes, de langue anglaise comme française, lisant Alice Munro comme Marie-Claire Blais. Des récits de voyage, des textes scientifiques, des livres pour enfants, des romans couronnés de prix ou au contraire tombés dans l’oubli, rien ne la rebute. En ce sens, elle fait feu de tout bois ; dans son roman Le temps du déluge, Rachel Carson devient sainte Rachel de Tous les Oiseaux pour les Jardiniers de Dieu, « une secte fictive vénérant à la fois la Nature et l’Écriture ». Sans aller jusqu’à la vénération, Margaret Atwood incarne assez bien cette double préoccupation, dans une perspective voisine de celle d’Ursula K. Le sort des vivants continue à occuper une place centrale dans la poésie de Margaret Atwood. Toutes les formes de vie, celle des êtres humains d’hier et d’aujourd’hui comme celle des autres espèces, l’intéressent et stimulent son imagination.

Anne Sexton : Confessions Intimes et Féminisme

Anne Sexton, une figure marquante de la poésie confessionnelle, a exploré des thèmes intimes et souvent tabous dans ses œuvres. Ses poèmes, marqués par un ton honnête et autobiographique, abordent des sujets tels que la maladie mentale, la sexualité féminine et l'avortement.

Sexton a publié son premier recueil, To Bedlam and Part Way Back, en 1960 chez l'éditeur Houghton Mifflin. Cet ouvrage détaillait ses luttes pour la santé mentale et le temps passé dans des hôpitaux psychiatriques. Le recueil a connu un grand succès critique et a lancé Sexton sur la voie de la popularité. En 1961, Sexton est nommée boursière à l'Institut Radcliffe de l'Université de Harvard. C'est un moment important pour Sexton, car les chercheurs de Radcliffe ont généralement une formation universitaire approfondie, ce qui n'est pas le cas de Sexton. Elle a été exposée à de nombreuses critiques et théoriciennes féministes, ce qui a eu un impact significatif sur sa façon d'écrire. Sexton a publié son recueil suivant, All My Pretty Ones, en 1962. Il s'agit d'un autre ouvrage qui connaît un grand succès. Cependant, Sexton souffre toujours de problèmes de santé mentale. Ses parents sont morts à quelques mois d'intervalle en 1960, ce qui a considérablement affecté son état mental.

Lire aussi: Le XVIIe siècle et l'allaitement

Le recueil suivant de Sexton, Live or Die (1966), a remporté le prestigieux prix Pulitzer. Cela a renforcé la popularité de Sexton. Ses deux recueils suivants, Love Poems (1969) et Transformations (1971), sont ses deux meilleures ventes. Love Poems se distingue par ses discussions ouvertes et honnêtes sur la sexualité, en particulier la sexualité féminine et le corps de la femme. Au début des années 1970, l'état mental de Sexton a commencé à décliner rapidement. Elle avait divorcé de son mari et aucune de ses filles ne vivait plus à la maison. Elle était également devenue dépendante de l'alcool et des pilules. Le dernier recueil de poèmes publié par Sexton est The Death Notebooks (1974). Le titre de ce recueil était intentionnel car Sexton pensait qu'il ne lui restait plus beaucoup de temps. Elle s'est suicidée le 4 octobre 1974 à l'âge de 45 ans. Il semble que Sexton ait planifié son suicide. Aujourd'hui, Sexton est considérée comme une poétesse importante et influente du genre des poèmes confessionnels. Elle a écrit ouvertement et honnêtement sur des sujets de santé mentale et sur le corps des femmes à une époque où ces questions étaient encore très controversées.

"L'Avortement" : Un Regard Pénétrant sur le Regret

"L'Avortement" (1962) est l'un des poèmes les plus poignants et difficiles d'Anne Sexton. Il détaille le parcours d'une femme pleine de regrets qui se fait avorter illégalement. L'avortement n' était pas ouvertement discuté dans la société de Sexton. Il est resté illégal en Amérique jusqu'en 1973. The Abortion" est probablement basé sur une expérience réelle de Sexton. Elle est tombée enceinte en 1960, après la naissance de ses deux filles. Sexton ne pensait pas être en assez bonne santé physique ou mentale pour avoir un autre enfant. Cependant, son mari souhaitait qu'elle accouche. Bien qu'elle soit personnellement opposée à l'avortement, Sexton a choisi d'avoir un avortement illégal pour son propre bien-être.

Ce poème offre un regard sans concession sur les conséquences émotionnelles et psychologiques d'un avortement, en particulier dans un contexte où il est illégal et stigmatisé. Les vers poignants de Sexton capturent la douleur, le remords et la complexité des sentiments vécus par la femme.

Le Droit à l'Avortement : Un Enjeu Féministe et Démocratique

Le droit à l'avortement est une question féministe de premier ordre, un socle démocratique qui garantit aux femmes leur condition d’individus libres et égaux. Pas de démocratie sans égalité pleine et entière, pas de démocratie sans droit des femmes à disposer librement de leurs corps.

L’histoire a montré que le droit à l’avortement est une avancée féministe de tout premier ordre. Il se révèle même être un « socle démocratique », avance Camille Froidevaux-Metterie dans Libération. « Défendre et consolider le droit à l’avortement, c’est donc bien davantage que lutter pour préserver une conquête féministe, c’est étayer l’un des piliers de la démocratie, ou s’efforcer de l’établir quand il n’existe pas, comme c’est le cas dans une majorité de pays encore aujourd’hui. Il s’agit de rien moins que de garantir aux femmes leur condition d’individus libres et égaux. » Pas de démocratie sans égalité pleine et entière, pas de démocratie sans droit des femmes à disposer librement de leurs corps. Au-delà de l’interdiction de l’avortement, que visent les militants « pro-vie » ? Ont-il un projet politique plus global ? Oui, affirme l’historienne hongroise Andrea Pető dans Le Monde. L’avortement est aussi une question de mobilité, affirme l’enseignante en philosophie Amy Reed-Sandoval dans Ms Magazine. « Le Guttmacher Institute rapportait qu’en 2014, 90% des comtés des États-Unis manquaient de cliniques d’avortement. Et que 57% des femmes en âge de procréer aux États-Unis vivaient dans des États ouvertement “hostiles” aux soins d’avortement. » Conséquence : « Les femmes enceintes font de longues distances et traversent des frontières internes et nationales pour avoir accès à l’avortement. » La situation ne fera qu’empirer, si la garantie légale de l’avortement est remise en cause. Car, légal ou non, les femmes qui voudront avorter continueront à le faire.

Lire aussi: L'amour maternel en poésie

En mars 2024, la France est devenu le premier pays au monde à inscrire explicitement dans sa Constitution l'interruption volontaire de grossesse (IVG), soit 49 ans après la promulgation de la loi Veil sur la dépénalisation de l'avortement. Une victoire marquée par une majorité écrasante au sein du Parlement réuni en Congrès à Versailles, qui ne doit en rien effacer les années de luttes militantes menées par les féministes en France, et partout dans le monde. En effet, dans d'autres pays, des menaces inquiétantes pèsent sur l’IVG - l'État français trouve, intégrant la “liberté garantie” d’avorter dans sa Constitution, une manière d'y répondre directement. Impossible d'ignorer, cependant, qu'un simple changement de gouvernement pourrait à nouveau l'affaiblir, à l'heure où l'extrême-droite connaît une croissance exponentielle sur tout le continent européen.

L'Avortement dans la Littérature : Une Exploration Diversifiée

La littérature offre un espace privilégié pour explorer les différentes facettes de l'avortement, en mettant en lumière les expériences intimes, les dilemmes moraux et les enjeux sociaux qui y sont liés. De nombreux auteurs ont abordé ce sujet avec sensibilité et profondeur, offrant des perspectives variées et souvent nuancées.

  • Annie Ernaux : Dans L'Événement (2000), Annie Ernaux raconte son propre avortement clandestin en 1964, à une époque où il était encore puni par la loi française. Son récit offre un témoignage poignant et personnel sur les difficultés et les dangers auxquels les femmes étaient confrontées.
  • Colombe Schneck : Dans Dix-sept ans (2015), Colombe Schneck s'inspire de l'œuvre d'Annie Ernaux pour raconter son propre avortement à l'âge de 17 ans, en 1984. Elle explore les sentiments de culpabilité, de honte et de libération qui peuvent accompagner cette expérience.
  • Joyce Carol Oates : Dans Un livre de martyrs américains (2017), Joyce Carol Oates aborde la question de l'avortement aux États-Unis à travers le conflit entre deux familles dont les convictions sont antagonistes. Elle met en lumière les enjeux moraux et politiques qui divisent la société américaine.
  • Françoise Vergès : Dans Le ventre des femmes (2017), Françoise Vergès analyse comment l'État français a contrôlé le corps des femmes, en particulier des femmes noires et racisées, à travers des politiques démographiques discriminatoires.
  • Simone Veil : Le discours de Simone Veil du 26 novembre 1974, lors de la présentation de son projet de loi sur la dépénalisation de l'avortement devant l'Assemblée nationale, est un plaidoyer éloquent pour le droit des femmes à disposer de leur corps.
  • Leni Zumas : Dans Les Heures rouges (2018), Leni Zumas imagine un Oregon où l'avortement est interdit et où les femmes sont privées de leur liberté. Elle interroge la pression sociale et les attentes liées au genre.
  • Suzanne Duval : Dans Ta grossesse (2020), Suzanne Duval explore le dialogue intérieur d'une femme qui doit décider d'interrompre ou non sa grossesse. Elle met en lumière la complexité de cette décision et les émotions contradictoires qui peuvent l'accompagner.
  • Pauline Harmange : Dans Avortée : une histoire intime de l’IVG (2022), Pauline Harmange dénonce la perception binaire de l'avortement et s'appuie sur son propre récit pour mettre en lumière les contradictions vécues par les féministes.
  • Gisèle Halimi : La plaidoirie de Gisèle Halimi en 1972, lors du procès de Michèle Chevalier, est un moment clé de la lutte pour la dépénalisation de l'avortement en France.

La Chanson "Non, Tu N'as Pas de Nom" d'Anne Sylvestre : Un Poème Musical pour le Droit au Choix

En 1974, alors que Simone Veil défend la légalisation de l'avortement devant l'Assemblée nationale, Anne Sylvestre publie une chanson intitulée "Non, tu n'as pas de nom". Cette chanson, dont le thème est inédit, revendique le droit des femmes à choisir d'avoir un enfant ou non.

Anne Sylvestre transforme son indignation en chanson - en chanson douce, comme une berceuse adressée à une cellule. "Ce n'est pas une chanson sur l'avortement. C'est une chanson sur le choix". Les radios nationales françaises trouvent la chanson problématique. Donc, pas de diffusion, ou quasi. C'est dans la rue que le texte trouve un écho : il est chanté dans les manifs pour le droit à l'avortement. Parce que toute la puissance d'écriture d'Anne Sylvestre est là : dire la vérité des femmes, avec poésie.

Lire aussi: L'arrivée d'un nouveau chapitre

tags: #poeme #sur #l'avortement #analyse

Articles populaires: