La procréation médicalement assistée (PMA) offre une lueur d'espoir à de nombreux couples et femmes seules confrontés à l'infertilité. Cependant, l'accès à la PMA n'est pas toujours équitable, notamment en ce qui concerne le choix des gamètes et l'appariement phénotypique. Cette question soulève des enjeux éthiques, juridiques et sociaux importants, en particulier pour les couples de différentes origines ethniques.
L'Appariement des Gamètes : Un Principe Controversé
L'appariement est une norme médicale qui consiste à sélectionner les gamètes d'un donneur en fonction du phénotype (couleur des cheveux, des yeux, de la peau, taille, etc.) de la personne receveuse. L'objectif est d'assurer une ressemblance physique entre l'enfant à naître et ses parents. En France, l'arrêté du 30 juin 2017 modifiant l’arrêté du 11 avril 2008 indique que l’appariement avec le donneur doit être proposé au couple et que le choix revient au couple.
Cependant, cette pratique pose plusieurs problèmes. Tout d'abord, elle peut entraîner des délais d'attente considérablement plus longs pour les couples dont le phénotype est moins représenté parmi les donneurs, notamment les couples noirs ou métissés. En effet, les dons d'ovocytes de personnes racisées sont rares en France. Le temps d’attente pour recevoir un don d’ovocytes se situe entre 12 et 24 mois. En comparaison, il n’y a pas de listes d’attente en Espagne.
Ensuite, l'imposition de l'appariement peut être perçue comme une forme de discrimination. Certains couples noirs se voient refuser la possibilité de concevoir des enfants blancs, ce qui peut être vécu comme une atteinte à leur droit à la parentalité. De plus, cette pratique peut renforcer l'idée que les personnes blanches doivent se reproduire entre elles et les personnes noires entre elles, ce qui est contraire aux principes de non-discrimination et d'égalité.
Enfin, l'appariement peut être considéré comme une forme d'eugénisme, car il vise à sélectionner les gamètes en fonction de critères physiques. Cette approche est critiquable car elle réduit l'enfant à un simple produit, en ignorant les aspects affectifs et éducatifs de la parentalité.
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Le Cadre Juridique et Déontologique
La loi française ne fait pas explicitement référence à l'appariement. Cependant, le code de déontologie médicale rappelle les devoirs généraux des médecins, notamment le principe de non-discrimination (article 7).
Le 29 juillet, en deuxième lecture à l’assemblée nationale, il a été adopté la suppression de l’alinéa 20 prévoyant que l’appariement des caractères phénotypiques ne peut se faire qu’avec l’accord du couple receveur ou de la femme receveuse. Cette suppression soulève des inquiétudes quant au respect du choix des couples en matière d'appariement.
Les Difficultés Rencontrées par les Couples Noirs et Métissés
Les couples noirs et métissés rencontrent des difficultés spécifiques en matière de PMA. Comme mentionné précédemment, les délais d'attente pour obtenir des gamètes correspondant à leur phénotype sont souvent très longs. Cette situation est due à la pénurie de donneurs noirs et métissés en France. Lors d’un rendez-vous au Centre d’études et de conservation des ovocytes et du sperme (CECOS) de Schiltigheim, près de Strasbourg, la médecin qui la reçoit joue cartes sur table en lui disant : « En 8 ans, je n’ai jamais vu de donneuse d’ovocytes noire passer la porte du CECOS. »
Plusieurs facteurs expliquent cette pénurie. Tout d'abord, il existe des tabous et des méconnaissances au sujet de l'infertilité dans les communautés noires et métissées. Les femmes sont souvent stigmatisées et culpabilisées lorsqu'elles rencontrent des difficultés à concevoir. De plus, l'invisibilisation des communautés noires et des enjeux qui leur sont propres dans les médias contribue à renforcer ces tabous et à dissuader les femmes de faire un don de gamètes. Sandrine Ngatchou a 31 ans quand on lui diagnostique un utérus polyfibromateux et deux trompes bouchées en 2014.
Ensuite, la culture universaliste chère à la France, où le neutre est blanc par défaut, invisibilise les spécificités des populations non blanches. Cette approche peut décourager les personnes noires et métissées de s'engager dans un parcours de PMA, car elles peuvent avoir l'impression que leurs besoins ne sont pas pris en compte.
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Enfin, la levée de l'anonymat des donneurs, prévue par la loi de bioéthique, suscite des inquiétudes chez certaines femmes. Elles craignent que l'enfant né d'un don ne les contacte à l'avenir, ce qui pourrait avoir des conséquences sur leur vie privée.
Les Alternatives et les Pistes d'Amélioration
Face à ces difficultés, plusieurs alternatives et pistes d'amélioration peuvent être envisagées.
Tout d'abord, il est essentiel de sensibiliser les communautés noires et métissées à la question du don de gamètes. Des campagnes d'information ciblées, menées par des associations et des professionnels de santé, pourraient contribuer à briser les tabous et à encourager les femmes à faire un don. Tsippora, créatrice d’un podcast sur le (non-)désir d’enfant des femmes noires (Tant que je serai noire), a fait un don d’ovocyte en février 2020. C’est parce qu’elle ne veut pas devenir mère qu’elle s’est dit qu’elle pourrait filer un coup de main à celles qui ont ce désir.
Ensuite, il est important de renforcer la formation des professionnels de santé aux spécificités des couples noirs et métissés en matière de PMA. Les médecins et les conseillers en fertilité doivent être sensibilisés aux enjeux culturels et psychologiques liés à l'appariement et au choix des gamètes.
Par ailleurs, il est nécessaire de remettre en question le principe de l'appariement systématique. Le choix des gamètes devrait revenir aux couples, qui devraient être informés des avantages et des inconvénients de chaque option. Il faut assouplir cette règle pour tout simplement offrir plus de chances d’avoir des enfants.
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Enfin, le développement du don dirigé pourrait être une solution intéressante. Cette pratique consiste à permettre aux couples en attente de trouver eux-mêmes un donneur, par exemple parmi leurs proches. En revanche, la loi de bioéthique actuellement débattue au parlement prévoit une levée de l’anonymat pour l’enfant né d’un don. À sa majorité, il pourra « avoir accès à des données identifiantes et non-identifiantes », explique l’agence de biomédecine.
Témoignages et Expériences
L'expérience de Sandrine Ngatchou illustre les difficultés rencontrées par les femmes noires en matière de PMA. Atteinte d’infertilité à cause de fibromes dans son utérus, elle ne peut utiliser ses propres gamètes et entame en 2015 un parcours d’aide à la procréation semé d’embûches. Après avoir essuyé un refus au CECOS de Schiltigheim, elle décide de faire des tentatives au Portugal, mais finit par abandonner son projet de maternité. Elle a milité pour informer sur cette problématique, avec son blog et sa chaîne Youtube Ovocyte-moi.
D'autres femmes, comme Laura, témoignent du tabou qui entoure l'infertilité dans les communautés noires. « On ne parle pas de ces choses-là », a même entendu Laura, une jeune quadra qui avait abordé son infertilité avec son entourage.
Ces témoignages mettent en lumière la nécessité d'une prise en compte plus spécifique des besoins des femmes noires et métissées en matière de PMA.
PMA et maternités solo
Le recours à la procréation médicalement assistée (PMA) par des femmes célibataires est autorisé dans de nombreux pays européens. En 2021, la loi française a ouvert l’accès à la PMA à toutes les femmes cisgenres, quelle que soit leur situation conjugale.
Les études menées au Danemark, en Espagne, au Royaume-Uni, en Suède et en France montrent des trajectoires similaires des mères solo. Ces dernières sont principalement des femmes hétérosexuelles issues des classes moyennes supérieures. Se lancer seules dans un projet de maternité représente majoritairement un choix de seconde intention, car elles n’ont pas trouvé le partenaire souhaité pour une fonder une famille suivant le modèle traditionnel. Ces PMA ont lieu le plus souvent autour de la quarantaine, reflet de l’attente du partenaire jusqu’aux dernières limites de la fertilité féminine.
Entre juin et décembre 2022, des entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès des personnes ayant répondu à l’enquête AMP-sans-frontières (AMPsf). Les données ont été recueillies grâce à un questionnaire en ligne accessible d’octobre 2021 à septembre 2023.
À partir des 300 personnes contactées, 69 entretiens ont été réalisés parmi lesquels 25 concernaient des personnes qui réalisaient ou avaient réalisé un parcours solo d’aide à la procréation. Ces 25 personnes sont toutes des femmes cisgenres. Certaines femmes ont déclaré être hétérosexuelles, d’autres homo ou bisexuelles. Elles avaient entre 33 et 49 ans au moment de l’entretien (âge médian à 42 ans) et entre 29 et 46 ans lors de leur première tentative de PMA (âge médian à 38 ans).
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