L'enfantement, un processus fondamentalement multidimensionnel, se voit fragmenté par les avancées des technosciences de la procréation. Cette évolution nécessite une réflexion philosophique approfondie afin de saisir le sens de donner naissance à un enfant et, simultanément, de naître à soi-même.
La Dissection Technoscientifique de l'Enfantement
Henri Atlan, biologiste, perçoit l'utérus artificiel comme une "expérience de pensée", une "fiction spéculative" dont la réalisation lui semble inéluctable dans un avenir relativement proche. Le développement des techniques biomédicales en obstétrique et en néonatalogie témoigne d'une externalisation progressive, mais constante, de l'enfantement hors du corps féminin. L'assistance médicale à la procréation (AMP) a d'abord permis la fécondation in vitro, affranchissant l'ovule de la nécessité du corps maternel. La gestation pour autrui (GPA) a ensuite dissocié la grossesse et l'accouchement de la filiation maternelle, une séparation auparavant réservée à l'accouchement sous X ou à l'adoption. L'utérus artificiel (UA) représente l'étape ultime de cette dissociation, en séparant définitivement la gestation du corps féminin, de la fécondation à la naissance. Cette convergence de processus dissociatifs ouvre la voie à une ectogenèse complète, une technique permettant de concevoir des enfants sans grossesse ni accouchement.
Au cœur des nombreuses interrogations soulevées par cette révolution procréatrice se trouve la question de l'évacuation du corps féminin du processus générationnel. Une maternité entièrement extracorporelle et machinique constituerait une rupture anthropologique majeure, bouleversant l'universalité du fait social selon lequel tous les enfants naissent du corps d'une femme et en dépendent. Cette rupture potentielle pourrait également répondre à un imaginaire occidental ambivalent à l'égard du ventre maternel, oscillant entre culte et effacement.
L'Enfantement : Un Enjeu Anthropologique Fondamental
Cette rupture anthropologique prévisible nous amène à remettre en question la raison d'être de l'enfantement : est-il essentiel que tous les enfants naissent d'un corps humain féminin ? L'enfantement est-il intrinsèquement lié à la femme ? Est-il encore nécessaire de passer par le corps féminin pour donner la vie, ou s'agit-il d'une libération ou d'une dépossession pour la femme ? Plus fondamentalement, notre rapport originel au féminin est interrogé : quelle est la nature, le sens et la vérité de ce rapport pour chaque être humain, homme et femme, à la matrice d'où il provient ? Pourrions-nous nous en passer sans conséquences néfastes ?
Ces questions révèlent que le problème contemporain de l'enfantement s'inscrit dans un contexte plus large : celui du rapport universel de l'origine au féminin. Face à une remise en question aussi radicale de nos fondements anthropologiques, nous ressentons le besoin d'une nouvelle compréhension de notre être, du sens de l'existence et de la nature de notre lien originel au féminin.
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Les Limites de la Philosophie Traditionnelle et la Nécessité d'une Approche Phénoménologique
La tradition philosophique occidentale se révèle relativement impuissante face à cette question, ce qui pose problème car nous peinons à penser le sens de l'enfantement face aux progrès des techniques de procréation. La philosophie tend à considérer comme futile une réflexion sur le genre de l'étant et son rapport à l'être, lui-même interrogé dans son rapport au féminin, puisque ces concepts universels sont nécessairement neutres. Cependant, si l'étant et l'être sont asexués, ils sont implicitement associés au masculin : l'étant, lié au logos, est associé au fils, tandis que l'être, en tant que logos, est associé au père. Ainsi, une pensée sur le féminin, la femme et, a fortiori, la mère, devient impossible en philosophie : "La philosophie ne peut parler philosophiquement de ce qui ressemble seulement à sa 'mère', sa 'nourrice', son 'réceptacle' ou son 'porte-empreinte'."
L'urgence de la question exige de dépasser cette impossibilité. De quelles ressources rationnelles disposons-nous aujourd'hui pour y parvenir ? Notre rationalité contemporaine est principalement scientifique, dominée par la biologie et l'économie, et non-métaphysique. Cette situation engendre une crise de la rationalité : la connaissance et l'interprétation technique du monde progressent, mais le discours scientifique et la philosophie ne prétendent plus à un discours universel sur le sens de l'existence.
Cette analyse rappelle la situation rationnelle qu'Edmund Husserl nomme une skepsis, une négation ou une dévaluation empiriste de l'expérience réelle, ici de l'enfantement, comme un domaine dépourvu de raison ou d'idée rationnelle. L'enfantement est perçu par les sciences modernes comme un fait relevant de la connaissance empirique, et par la philosophie comme un fait archaïque, impensé et impensable, d'où un double réductionnisme empiriste et archaïque.
Pour surmonter cette triple crise de sens, Husserl propose de redécouvrir le sujet incarné et le "monde de la vie", le monde de l'expérience vécue par le sujet lui-même, fondement oublié de toute vie théorique et pratique. Dans cette perspective, pour penser la raison d'être de l'enfantement et dépasser l'impossibilité de la mère en philosophie, il est nécessaire d'adopter une réflexion phénoménologique et de penser du point de vue de la femme qui opère un retour philosophique sur elle-même : quel est le sens, pour moi, sujet féminin maternel, de mon expérience de l'enfantement, dans l'horizon du rapport interrogé de l'origine au féminin ? Que puis-je en dire de singulier qui tende vers l'universel ?
La Phénoménologie de l'Enfantement : Une Exploration du Sens Vécu
La femme vit généralement sa grossesse et la naissance de son enfant dans une attitude naturelle, en harmonie avec ses sensations. Ce n'est qu'après l'expérience qu'elle prend du recul et cherche à donner un sens à ce qu'elle a vécu. Elle se met en retrait du monde, suspend ses activités et ses pensées, redirige son regard vers l'intérieur d'elle-même et se met en posture d'accueil de la situation passée. Par le souvenir, elle revit ses expériences et ses ressentis, et leur donne un sens personnel.
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Dans ce processus, la mère se souvient d'un premier moment de dépendance totale réciproque entre elle et son enfant, où le nourrisson dépendait de ses soins et où elle s'identifiait à ses désirs. L'enfant a eu, dès le ventre maternel, ses premières expériences sensorielles et émotionnelles, qui constituent sa première mémoire originaire et involontaire. Après la naissance, l'enfant perçoit sa mère comme "prémisse" pour le remplissement du désir : quand il appelle, elle vient et le remplissement a lieu. La mère se souvient que cette capacité à répondre aux besoins de son enfant s'est faite au prix d'une grande sensibilité et fragilité physiologique et psychologique, un moment propice au baby blues. Dans le re-souvenir de cette relation de chair à chair, la mère se voit comme celle qui, par sa sollicitude maternelle, a été le contenant et l'horizon charnel de l'éveil originaire de son enfant comme chair ou "soi charnel".
Puis, dans les jours et les semaines qui ont suivi l'accouchement, la mère se souvient d'une période de dépendance relative, où s'opère un processus de différenciation intrasubjective et intersubjective pour elle-même et pour l'enfant. Par ses allées et venues, associées à des actes de parole, la mère a progressivement ouvert, entre eux deux, un espace de séparation et d'attente, au fur et à mesure que l'enfant faisait signe qu'il était capable de le supporter. Cet "espace transitionnel" a été la condition de l'émergence de la pensée et du langage chez l'enfant, de sa capacité à symboliser et à créer, prémisse de toute œuvre de culture. Espace de jeu où s'est réalisée aussi la première intropathie, capacité de l'enfant à intérioriser en soi l'expérience de l'autre et à le reconnaître hors de soi comme autre que soi. Distinction de ce qui est moi (ipséité) et non-moi (altérité) par quoi l'enfant, dans le même temps, a constitué son corps propre, sa spatialité et sa temporalité. Cette différenciation s'est réalisée aussi pour la mère parce qu'elle s'est dés-identifiée des désirs de son enfant, reprenant le cours de ses propres désirs, parce qu'elle a intériorisé en soi la présence de l'enfant et l'a reconnu comme une personne à part entière. Dans ce re-souvenir, elle se perçoit comme celle qui, par son corps de chair différencié et sa parole incarnée, est la condition de l'éveil de l'ipséité et de l'altérité chez l'enfant.
Dans les semaines et mois après la naissance, la mère se souvient ensuite d'un troisième moment de l'enfantement, celui de la vie partagée au sein de véritables relations égologiques entre elle-même et son enfant, ainsi qu'avec le père. La relation maternelle primaire a en effet constitué la "socialité originaire" de l'enfant, condition de son "ipséité sociale" enfantine, puis adolescente de plus en plus différenciée. Elle a soutenu l'enfant dans le dialogue et la communication avec d'autres, condition également de son entrée dans le monde sociohistorique. La mère a permis l'éveil de la socialité originaire de l'enfant, parce qu'elle a relancé sa propre ipséité sociale, manière de prendre en charge le logos, de répondre, avec d'autres, du sens du monde. Dans ce re-souvenir, la mère s'apparaît à elle-même comme celle qui, en tant que sujet s'individuant et donnant sens au monde, avec et pour d'autres, conduit l'enfant à sa propre individualité et socialité.
Par ces actes réfléchissants, la mère a donné sens à chacun de ces moments, puis elle cherche à "ressaisir" par l'intuition l'unité de sens de l'ensemble, une "intuition donatrice originaire". Par ce geste, elle "voit" une évidente correspondance entre, d'une part, chaque moment de l'enfantement (dépendance totale réciproque, dépendance relative et vie partagée) et, d'autre part, la temporalité propre à la méditation phénoménologique (suspension, redirection de l'attention, accueil et donation de sens). Par cette méditation, la mère constitue l'unité de sens de l'enfantement et l'inscrit dans l'unité de sens de sa propre vie, qui est celle d'une genèse de soi, ou d'une co-genèse de soi et de l'enfant.
Le Rôle des Rêves et des Mythes dans la Compréhension de la Naissance
Comment la femme peut-elle avoir accès au sens de sa propre naissance, une expérience médiate qui ne se donne ni par le souvenir, ni par l'intuition ? La recherche clinique révèle que l'enfantement est "le moment d'un état psychique particulier, un état de susceptibilité ou de transparence psychique où des fragments de l'inconscient viennent à la conscience". La vie onirique est l'un des moyens pour la femme qui enfante d'avoir accès à la réminiscence de sa propre naissance. Elle s'y confronte notamment avec des images et symboles qui figurent, d'une part, sa mère personnelle et l'image qu'elle en a et, d'autre part, la Mère archaïque, mère des origines, généreuse et terrible à la fois, représentation issue de l'inconscient collectif où les représentations individuelles plongent leurs racines. La mémoire des origines fait retour dans la vie d'une femme qui enfante et prend la forme d'un itinéraire symbolique de "retour vers la mère", dont elle a accès par la médiation des rêves et des mythes.
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Le thème du retour vers la mère est universel, il concerne aussi bien l'homme que la femme. Cependant, ces rencontres avec la Mère archaïque revêtent une signification différenciée pour la femme. Le mythe sumérien d'Inanna et d'Ereshkigal illustre cette dynamique. Inanna, déesse du ciel et de la terre, descend dans le royaume souterrain d'Ereshkigal, déesse infernale et figure de la Mère archaïque. Elle y est dépouillée, tuée et pendue, avant d'être sauvée par Enki et de remonter sur terre, à condition d'être remplacée par un substitut. Inanna symbolise la conscience rationnelle, le logos, tandis qu'Ereshkigal représente l'ombre de la femme et une conscience plus archaïque, liée à l'inconscient. L'enfantement éveille chez la femme les dimensions les plus archaïques, instinctives et primitives de sa personnalité, que son éducation dans une société patriarcale a souvent refoulées.
Les Défis Biologiques de la Reproduction Humaine
Chez l'espèce humaine, la reproduction est un processus complexe et fragile, marqué par une ovulation cachée, un risque élevé d'avortements spontanés, une grossesse exigeante pour la mère et un accouchement risqué.
Contrairement à de nombreux animaux, l'ovulation chez la femme est invisible, rendant difficile la détermination du moment propice à la conception. De plus, le taux d'avortement spontané est très élevé, avec plus de la moitié des ovules fécondés n'aboutissant pas à une grossesse. Des facteurs génétiques et des problèmes de compatibilité immunitaire entre les parents peuvent expliquer ce phénomène.
La grossesse représente également une période risquée pour la mère, en raison du développement important du placenta, qui peut dysfonctionner et mettre la santé maternelle en danger. Enfin, l'accouchement est rendu complexe par la réduction de la taille du canal pelvien due à la bipédie, combinée à l'augmentation du volume du crâne du bébé.
Malgré ces difficultés, les femmes humaines restent des reproductrices efficaces, capables de mettre au monde un grand nombre d'enfants en peu de temps.
La Gestation Pour Autrui (GPA) : Un Débat Éthique et Sociétal Complexe
La gestation pour autrui (GPA) est un arrangement social par lequel une femme accepte de mener une grossesse pour quelqu'un d'autre qu'elle-même, remettant l'enfant après l'accouchement au couple qui l'a désiré. Bien que quantitativement anecdotique, la GPA suscite un débat public intense, divisant les mouvements féministes et remettant en question les clivages idéologiques traditionnels.
La GPA remet en cause le principe selon lequel la mère est celle qui accouche, un fondement du système de parenté euro-américain. Avec la GPA, la maternité devient une fiction juridique, soulevant des questions sur les rapports entre nature et culture, et déconstruisant l' "instinct maternel". La terminologie employée pour qualifier les femmes qui s'engagent dans une GPA est diverse et reflète des prises de position sur la légitimité de la pratique.
Il est important de distinguer les différentes formes de GPA : la GPA traditionnelle (où la femme porteuse est la mère génétique de l'enfant) et la GPA gestationnelle (où l'ovocyte provient d'une autre femme). Il est également essentiel de distinguer la GPA altruiste (où la femme porteuse est indemnisée pour ses frais) et la GPA commerciale (où elle est rémunérée pour le service rendu). Enfin, il faut tenir compte de la dimension transnationale de la GPA, qui permet de contourner les interdictions nationales en recourant à des femmes porteuses dans d'autres pays.
L'évaluation de la légitimité morale de la GPA est complexe et nécessite une approche normative raisonnée, tenant compte des arguments déontologistes (fondés sur le respect des principes éthiques) et conséquentialistes (fondés sur les conséquences de la pratique). Les arguments contre la GPA mettent en avant l'atteinte à la dignité des femmes porteuses, l'instrumentalisation de leur corps et la marchandisation de la maternité. Les arguments en faveur de la GPA soulignent l'autonomie des femmes à consentir à la pratique, et les bénéfices qu'elle peut apporter aux couples infertiles ou aux hommes seuls désirant avoir un enfant.
La Fertilité Masculine en Déclin : Un Enjeu de Santé Publique
La fertilité masculine est en déclin constant depuis plusieurs décennies, avec une diminution de la concentration de spermatozoïdes dans le sperme. Ce phénomène inquiétant est lié à des facteurs environnementaux, des modes de vie et des problèmes de santé. Les hommes sont ainsi contraints de se soumettre à des tests de fertilité, révélant parfois des anomalies morphologiques des spermatozoïdes.
Le réexamen des lois de bioéthique prévoit la levée de l’anonymat pour le don de sperme en cas d’accord du donneur.
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