Chaque mois, des millions de femmes à travers le monde font face à des douleurs menstruelles, parfois invalidantes, qui peuvent impacter significativement leur vie professionnelle. Face à cette réalité, l'idée d'un congé menstruel, permettant aux femmes souffrant de règles douloureuses de s'absenter du travail, émerge de plus en plus dans le débat public. Si certains pays ont déjà adopté cette mesure, la France se penche également sur la question, suscitant à la fois espoirs et inquiétudes.

Le Congé Menstruel : Un Panorama Mondial

L'Asie, Pionnière en la Matière

C'est en Asie que le concept de congé menstruel a vu le jour. Le Japon a été le premier pays à l'adopter, dès 1947, en inscrivant dans son Code du travail le droit à un congé menstruel pour les femmes souffrant de règles douloureuses. L'article 68 stipule que "Lorsqu'une femme, qui expérimente des cycles menstruels douloureux, souhaite disposer d'un congé, l'employeur doit respecter sa demande". Bien que ce droit soit inscrit dans la loi, il est de moins en moins utilisé : une étude de 2020 a révélé que seulement 0,9% des employées éligibles y ont recours, en raison de la pression sociale et de la culture du présentéisme.

D'autres pays asiatiques ont suivi l'exemple du Japon. L'Indonésie a instauré un dispositif similaire en 1948, prévoyant un ou deux jours de congés payés en début de cycle menstruel. La loi a été modifiée en 2003, obligeant les employées à négocier ce droit avec leurs entreprises. En Corée du Sud, depuis 2001, les employées peuvent prendre un jour d'arrêt menstruel par mois, non payé, sous peine d'amende pour les entreprises ne respectant pas cette disposition. Taïwan a également adopté un système d'arrêt menstruel, limité à un jour par mois dans la limite de trois jours par an, remboursés comme des demi-journées travaillées.

L'Expansion du Congé Menstruel vers d'Autres Continents

En Afrique, la Zambie a été précurseur en 2015 en accordant aux femmes le droit à un jour de congé supplémentaire par mois, sans préavis ni certificat médical, en cas de règles douloureuses, un dispositif surnommé "fête des mères".

L'Espagne a brisé un tabou en Europe en devenant, en février 2023, le premier pays du continent à adopter un arrêt menstruel national, entièrement pris en charge par l'État. Cette mesure s'inscrit dans une loi plus large sur la santé menstruelle, qui prévoit également la mise à disposition gratuite de protections périodiques dans les établissements publics.

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D'autres pays européens ont envisagé des dispositifs similaires, comme l'Italie en 2017, mais sans aller jusqu'au bout. Certaines initiatives locales ont vu le jour, comme au lycée Nervi-Servini de Ravenne, qui permet aux lycéennes souffrant de douleurs menstruelles de s'absenter deux jours sans risquer d'être sanctionnées, sur présentation d'une attestation médicale annuelle.

Au-delà des législations nationales, de nombreuses entreprises à travers le monde ont instauré leurs propres politiques d'arrêt menstruel, comme le fonds de pension australien Future Super ou l'entreprise de livraison indienne Zomato.

Le Congé Menstruel en France : Entre Initiatives Locales et Débat Parlementaire

Les Initiatives Pionnières

En France, en l'absence de législation nationale, des entreprises ont ouvert la voie, à l'instar du fabricant de mobilier Louis Design, près de Toulouse, qui propose des jours de congés payés supplémentaires aux salariées souffrant de règles douloureuses. Le producteur de coquillages Marédoc, dans l'Hérault, offre quant à lui huit heures par mois d'arrêt menstruel sur simple demande à l'employeur. Plus récemment, le groupe Carrefour a annoncé la mise en place d'un dispositif spécifique sous forme de 12 jours de congés supplémentaires par an, réservé aux femmes ayant obtenu la reconnaissance de la qualité de travailleuses handicapées (RQTH) ou disposant d'une attestation d'invalidité délivrée par la CPAM.

Du côté des collectivités territoriales, la ville de Saint-Ouen est devenue en mars 2024 la première à proposer à ses agentes publiques un arrêt menstruel, sous la forme de deux jours de congés payés par mois en cas de règles douloureuses, sur présentation d'un certificat médical. D'autres collectivités ont suivi le mouvement, comme Grenoble, Arras, Strasbourg et Lyon, avec des modalités variables. En janvier 2024, la municipalité d’Orvault, près de Nantes, fut l’une des premières villes en France à expérimenter le congé menstruel pour ses agentes. Depuis le mardi 2 janvier 2024, la municipalité de Villeneuve-Tolosane (Haute-Garonne), a accordé à ses agentes un droit au congé menstruel. Pour le Maire de la ville, il s’agit d’une démarche « en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Le monde universitaire n'est pas en reste : l'université d'Angers a été la première en France à inscrire dans sa charte, depuis la rentrée de septembre 2023, une autorisation d'absence spéciale de 10 jours par an pour arrêt menstruel, sans avis médical, une simple déclaration au service de scolarité suffisant. L'université de Rennes propose quant à elle 14 jours d'arrêt menstruel par an sans justificatif médical, considérés comme des absences justifiées pour le contrôle d'assiduité et les examens.

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Le Débat Législatif

Au niveau national, le débat sur l'arrêt menstruel a pris une nouvelle dimension avec le dépôt de deux propositions de loi à l'Assemblée nationale, en 2023 puis en 2024. Cette dernière proposition, portée par le député Sébastien Peytavie (Les Écologistes) et appuyée par 22 autres députés de son groupe, vise à instaurer un « arrêt de travail pour menstruations incapacitantes », et non un « congé menstruel » à proprement parler. Le texte prévoit plusieurs dispositions :

  • Jusqu’à 13 jours d’arrêt maladie par an sans jour de carence (avec certificat médical)
  • Mise en place d’un arrêt de travail spécifique pour les femmes souffrant de dysménorrhée dont l’endométriose (jusqu’à deux jours par mois), entièrement pris en charge par la sécurité sociale
  • Possibilité d’une organisation en télétravail pour les femmes souffrant de dysménorrhée invalidante

Les auteurs du texte précisent qu’il ne s’agit pas « d’essentialiser les femmes et les personnes menstruées, ni de normaliser la douleur », mais bien de mettre en place un arrêt de travail sur le même régime que les arrêts maladies classiques. Cette proposition a toutefois été rejetée en commission des affaires sociales le 27 mars 2024, avec 16 voix pour et 16 voix contre, avant d’être examinée à nouveau, cette fois en séance publique, le 4 avril 2024. A ce jour, aucun vote en séance publique n’a été organisé. Le débat et les interrogations persistent donc.

Pourquoi Soutenir l'Arrêt Menstruel ?

Reconnaître la Réalité des Douleurs Menstruelles

Selon une étude de l'Ifop réalisée en 2022, 65% des femmes en activité salariée ont déjà été confrontées à des difficultés liées à leurs règles au travail, et 53% déclarent avoir des règles douloureuses. Plus significatif encore, 35% affirment que ces douleurs ont un impact négatif sur leur travail. Ces chiffres sont corroborés par d’autres études : 44% des femmes ont déjà manqué le travail ou connaissent une personne qui a manqué le travail en raison des menstruations. Pour les personnes souffrant d’endométriose (une maladie qui touche environ une femme sur dix en France), la situation est encore plus critique : selon une enquête Ipsos et EndoFrance réalisée en 2020, 88% des femmes atteintes estiment que la maladie a un impact sur leur bien-être au travail.

L'arrêt menstruel apparaît donc comme une reconnaissance officielle de ces difficultés, longtemps minimisées ou ignorées dans le monde du travail. Il permet de légitimer une souffrance réelle et de sortir du silence des millions de personnes qui, chaque mois, doivent composer avec leur corps tout en maintenant leur activité professionnelle.

Bénéfices Potentiels de l'Arrêt Menstruel

L'arrêt menstruel permet une meilleure gestion de la santé : pouvoir se reposer pendant les jours les plus douloureux du cycle contribue à réduire le stress et l'anxiété, avec des effets positifs sur la santé mentale globale.

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Sur le plan professionnel, l'arrêt menstruel pourrait améliorer la productivité. En donnant la possibilité aux personnes concernées de rester chez elles en cas de douleurs intenses, on favorise une meilleure efficacité le reste du temps. L'arrêt menstruel contribue également à la déstigmatisation des règles en entreprise et à la simplification des démarches administratives pour les personnes concernées.

Les Polémiques Autour de l'Arrêt Menstruel

Risques de Discrimination

L'arrêt menstruel suscite des inquiétudes légitimes concernant les risques de discrimination à l'embauche. Certaines craignent que les employeurs ne soient tentés de moins recruter de femmes, anticipant des absences régulières. Le Medef estime également que ce congé spécifique pourrait conforter des stéréotypes néfastes.

Un paradoxe troublant vient renforcer ces inquiétudes : selon l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), le Japon, l’Indonésie et la Corée du Sud, pays pionniers en matière d’arrêt menstruel, comptent aussi parmi ceux qui affichent les plus grandes inégalités salariales entre hommes et femmes.

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