L'arrivée d'un enfant est un bouleversement majeur, tant pour la mère que pour le père. Une question revient souvent : est-on instinctivement père, ou le devient-on ? Nombreux sont les hommes qui s'interrogent sur l'existence d'un instinct paternel, se sentant parfois coupables de ne pas ressentir immédiatement un amour inconditionnel et une connexion profonde avec leur nouveau-né. Cet article explore la notion d'instinct paternel à travers des études scientifiques et des témoignages, afin de démystifier ce concept et d'aider les pères à s'épanouir dans leur rôle.
L'Absence d'Instinct Paternel Inné : Une Perspective Scientifique
Contrairement à une idée répandue, la science remet en question l'existence d'un instinct paternel inné, tout comme l'instinct maternel. La directrice de recherche à l'Institut Pasteur affirme qu'aucun instinct ne s'exprime à l'état brut chez l'être humain. Si une telle règle biologique existait, elle serait universelle. Or, les témoignages montrent que les parents agissent différemment face à la naissance de leur enfant, en fonction de leur vécu, de leur histoire, du contexte et de leur vie psychique.
Le cerveau humain est d'une immense complexité, et le terme "instinct" relèverait d'un abus de langage emprunté au monde animal. L'humain possède des capacités de langage, de raisonnement et de mémoire qui donnent sa spécificité à l'homo sapiens. Chez les animaux, l'instinct se manifeste par des comportements stéréotypés, programmés génétiquement. Chez l'homme, il n'existe pas de comportements instinctifs qui ne soient pas contrôlés par le cortex cérébral.
Une étude menée par des chercheurs de l'Université de Lyon, publiée dans la revue Nature Communications, confirme ces propos. La relation entre un parent et son enfant serait la somme de moments de vie partagés. Les chercheurs ont fait écouter des pleurs de nourrissons de 3 mois à 29 familles, et ont constaté que les sujets capables de reconnaître les cris de leur bébé étaient ceux qui passaient le plus de temps avec lui. Cette étude prouve l'importance de l'apprentissage dans les relations humaines et illustre la plasticité cérébrale de l'être humain.
La Construction du Lien Père-Enfant : Un Processus d'Apprentissage
La plasticité cérébrale permet de développer des capacités relationnelles au fur et à mesure. Il ne faut donc pas s'inquiéter si l'on ne ressent pas un intérêt immédiat pour son enfant. Il faut déculpabiliser les pères, et les parents plus généralement. La construction du lien père/enfant et du lien mère-enfant peut prendre du temps. Cette capacité de créer un lien avec son enfant n'est pas donnée dès le départ : elle se construit au fil du temps et des expériences qu'un parent vit avec son bébé.
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L'histoire du père joue un rôle déterminant dans ce processus. Déjà avant l'accouchement, les parents projettent consciemment ou non des attentes sur l'enfant à naître, plus souvent le cas de la mère. Lors du premier face à face, lors de l'accouchement, toutes les expériences participent à la création de ce lien : la parole, les regards, les caresses, le toucher, l'interaction émotionnelle…
L'Évolution du Rôle du Père dans la Société
Le regard de la société sur le rôle du père a beaucoup évolué. Pendant longtemps, la femme prenait plus de place dans la parentalité que l'homme. Aujourd'hui, les papas peuvent plus facilement exprimer leur amour et se sentir plus en confiance avec leur enfant. On ne regarde plus ébahi un homme qui promène son enfant en poussette, change une couche ou va chercher son enfant à l'école.
L'allongement du congé paternité et un meilleur partage des tâches familiales ont permis aux pères de prendre une place plus grande et de le revendiquer. La capacité de la mère à donner une place au père de l'enfant est un facteur clé dans la construction de chaque être humain. Le père joue un rôle essentiel qu'il ne faut pas négliger.
Le Temps Passé Avec Bébé : Un Facteur Clé
S'il n'y a pas de règle en la matière, chacun ayant besoin d'un temps différent pour trouver ses repères, le temps passé auprès de bébé est ce qui va faire naître ce sentiment unique de paternité.
Le jour J arrive : vous allez plonger vos yeux dans ceux de votre bébé pour la première fois… Un instant unique au monde. Mais vous ne sentirez pas forcément "d'instinct" à la naissance de votre bébé. Rassurez-vous : cela ne veut pas dire que vous êtes un mauvais père. Bouleversé par les émotions de cette naissance, vous pouvez vous sentir un peu… perdu ! Et puis on ne naît pas père, on le devient. Même si vous aimez sans doute déjà votre petit bout, ce n'est pas simple de se sentir père : ce n'est pas forcément immédiat. À la naissance, vous allez prendre la mesure de votre nouvelle responsabilité : être là pour votre enfant et le faire grandir. Une mission que vous devrez mener de concert avec la maman, certes, mais que vous devrez construire au fil des jours, petit à petit.
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Trouver Sa Place de Père Auprès de Bébé
Comment arriver à se faire une place dans ce duo mère-enfant fusionnel : c'est sans doute la question que vous serez amené à vous poser, surtout si la maman a choisi d'allaiter. Pourtant, vous êtes précieux et indispensable à la maman mais aussi pour bébé et ce, dès les premiers instants. S'il faut laisser faire la maman, ce n'est pas une raison pour rester sur la touche et vous dire que vous profiterez de bébé quand il sera plus grand. Vous devez aussi vous impliquer et manifester votre envie de vous occuper de bébé. Que ce soit pour les soins, les repas (même si la maman allaite), les câlins, c'est dans ces gestes quotidiens que vous arriverez à tisser ce lien unique et indéfectible. Bien sûr, si vous avez un travail prenant il y a des choses que vous ne pourrez pas faire : ne désespérez pas ! C'est la qualité du temps passé avec votre tout-petit qui est importante, pas uniquement la quantité.
Faire Équipe Avec Votre Compagne
La maman s'occupe beaucoup de bébé : c'est normal ! Déjà parce que son congé maternité est bien plus long que le vôtre. Ensuite parce que c'est physiologique : son corps produit de l'ocytocine, hormone de l'attachement. Et puis elle a porté votre bébé pendant 9 mois et a besoin de ce rapport de proximité. Elle doit elle aussi trouver sa place de maman… et vous laissez la vôtre. N'hésitez pas à échanger avec elle, sur ce que vous avez envie de faire avec bébé, mais aussi si vous avez des questions sur comment prendre soin de bébé : même si on vous explique les premiers gestes à la maternité - encore faut-il que vous puissiez être présent à ce moment-là - il y a sans doute des choses que vous aurez oubliées. Devenir père, cela peut aussi se faire avec l'aide de la mère : vous êtes tous les deux parents !
Le Congé Parental : Une Opportunité à Saisir
Faire le lien avec bébé demande du temps. Même si vous éprouvez bien sûr un élan d'amour pour votre enfant dès la naissance ou avant grâce à une préparation à la naissance comme l'haptonomie, le connaître demande du temps. Donner le bain, câliner, faire du peau à peau, changer la couche, l'observer, une présence quotidienne permet de tisser ce lien d'amour mais aussi de trouver ses marques en temps que père. Et c'est une belle expérience que de passer du temps avec bébé en tête à tête. Mais à ce jour, avec seulement 14 jours de congé paternité, c'est un peu court pour se sentir à l'aise dans le rôle de papa et pour aider vraiment la maman. Heureusement, vous pouvez aujourd'hui prendre un congé parental… Malheureusement il est encore trop peu pris par les pères : 2 % des pères ont souhaité en profiter depuis 2015. En cause certainement : l'indemnisation trop faible perçue durant un congé parental… Eh oui, le manque à gagner, si vous avez le salaire le plus important du foyer, est souvent dissuasif. Marlène Schiappa, la secrétaire d'État à l'égalité entre les femmes et les hommes, explique aussi cet échec par le caractère obligatoire de ce congé : « Quand on a des politiques familiales obligatoires, elles produisent parfois l'effet inverse (de ce qui était recherché) dans les pays latins. »
Les Changements Cérébraux Chez les Pères : Une Adaptation Neurologique
En devenant père, vous avez un nouvel équilibre à trouver, entre votre vie professionnelle et personnelle, mais ce n'est pas impossible ! La grossesse est une transition majeure dans la vie d'une femme, car son organisme, dont le cerveau, s'adapte par le biais d'importants changements physiologiques. Les changements neuronaux induiraient une construction psychique progressive liée à l'attachement de la mère à son enfant, dans une sorte de préparation psychologique. Mais qu'en est-il du père ? L'une des rares études abordant la question a révélé, pour la première fois, que des phénomènes d'adaptation neuronale se produisent également chez le père durant la transition vers la paternité. Auraient notamment lieu une réduction du volume cortical et un amincissement de sa surface.
Au cours de la grossesse, certaines femmes deviennent parfois moins attentives, moins concentrées, et développent des troubles de la mémoire. D'un autre côté, elles peuvent devenir de véritables "éponges", comme si leurs capacités émotionnelles avaient soudainement augmenté. Des études se sont concentrées sur ces évènements, et ont révélé que chez les femmes enceintes, le cerveau subirait des changements tels qu'une perte de volume et de matière grise, et ce même deux années après l'accouchement. Cette grande plasticité cérébrale permettrait notamment de préparer la mère physiologiquement et psychologiquement à la prise en charge de l'enfant. Ces changements cérébraux seraient d'origine hormonale et se produiraient au niveau des régions impliquées dans les interactions sociales comprenant la perception, l'interprétation des désirs, des émotions, etc. Contrairement à certaines idées reçues et mythes (comme le syndrome du neurone unique), il ne s'agit nullement d'un état handicapant, car une perte de matière grise pourrait représenter un processus bénéfique de maturation ou de spécialisation à un moment critique de la vie.
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Quant à la paternité cependant, très peu d'études se sont consacrées à l'étude des changements cérébraux chez les hommes devenant pères. Pourtant, quelques recherches ont révélé qu'un comportement paternel sensible aurait un impact positif sur le développement du nourrisson. Dirigée par l'Institut d'investigation sanitaire de Gregorio Marañón (en Espagne), une étude est l'une des rares se consacrant aux adaptations neuroanatomiques des hommes en transition vers la paternité. Les résultats suggèrent pour la première fois que des changements cérébraux similaires à ceux des mères se produiraient chez les pères.
Concrètement, l'étude observe comment l'expérience parentale peut influencer la plasticité cérébrale, même lorsque la grossesse n'est pas vécue directement, le cas du père. Les analyses ont été effectuées sur un premier groupe de pères avant et après la naissance de leurs premiers enfants. Le principal objectif des observations était de déterminer si la paternité entrainait des modifications anatomiques du cerveau en matière de volume global, d'épaisseur corticale et de volume sous-cortical. Les résultats ont montré que chez le père, les volumes cortical et sous-cortical diminuaient de façon significative.
Les chercheurs ont ensuite voulu voir si l'évolution de ces changements était liée à l'âge des enfants, et si les réponses cérébrales chez le père différaient si les bébés n'étaient pas les leurs. Ils ont alors découvert que les réductions plus élevées de volume et d'épaisseur dans le cortex cérébral étaient liées à de plus fortes réponses (activité cérébrale) lorsque le père regardait une photo de son enfant, et ce même après sa naissance.
Neurosciences et Paternité: Un Lien en Construction
Les neurosciences commencent à peine à dévoiler les mécanismes complexes qui sous-tendent le lien père-enfant. Les premières expériences vécues par un enfant sont cruciales pour sa santé. Le cerveau des bébés est comme une éponge qui absorbe l'environnement sensoriel. Ce qui représente des images ou des odeurs insignifiantes pour les adultes a un impact différent sur le cerveau des nourrissons, qui cherchent à donner du sens au monde qui les entoure.
Des études ont montré que le cerveau des pères se réorganise et acquiert de nouveaux neurones dans les jours qui suivent la naissance des petits. Ces cellules forment de nouvelles voies de connexion dans un centre cérébral nommé bulbe olfactif, et réagissent à l'odeur des souriceaux. Toutefois, le père ne gagne de nouveaux neurones que s'il reste près des petits. C'est l'implication active dans l'expérience de la paternité qui augmente le nombre de cellules cérébrales, et consolide les souvenirs sociaux.
Pour consolider les souvenirs sociaux, le cerveau dépend d'hormones qui renforcent les connexions des neurones nouvellement formés. La prolactine, responsable chez les jeunes mères de la production de lait, joue un rôle important dans ce processus. De surcroît, les pères ayant une plus forte concentration d'ocytocine dans le sang ("l'hormone de l'amour") déploient un plus fort instinct paternel et une plus grande motivation au cours des premiers mois de la vie de leur enfant.
Bien que le stress ait habituellement une connotation négative, il peut aussi avoir des effets bénéfiques sur le cerveau. Des facteurs stressants "positifs", tels l'exercice ou l'accouplement, stimulent la croissance de nouvelles cellules cérébrales.
Les hormones masculines, dont la testostérone, jouent également un rôle dans le comportement paternel. Chez certains rongeurs et poissons, les pères produisent un excès de testostérone, ce qui leur permet de s'occuper de leurs petits tout en conservant des tendances agressives indispensables pour défendre le nid contre des prédateurs. Chez l'homme, les pères ayant un excès de testostérone seraient moins sensibles aux pleurs d'un bébé.
L'enfant, de son côté, est prêt à établir un lien dès sa naissance. Des études ont montré que lorsqu'un père reste au nid avec ses petits, le cerveau de ces derniers se développe normalement. Mais si le père est extrait du nid peu après la naissance, la formation des synapses est réduite dans deux régions cérébrales des petits.
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