L'art brut, un domaine en constante évolution, continue de fasciner et de provoquer des interrogations. Au cœur de cette exploration artistique, des figures émergent, des créateurs hors normes qui, par leur singularité, défient les conventions et repoussent les limites de l'expression. Parmi eux, André Robillard, dont l'œuvre est célébrée à travers des expositions et des chroniques, incarne l'esprit de cet art affranchi.

André Robillard et la Fabuloserie

La chronique de Céline du Chéné met en lumière l'artiste André Robillard, dont l'univers est à découvrir. Son exposition, qui s'est tenue du 16 juin au 1er novembre 2018, dans le cadre de sa résidence à la Fabuloserie, musée d'art hors-les-normes situé à Dicy (Yonne), a permis de plonger au cœur de son œuvre. La Fabuloserie, créée par Alain Bourbonnais à la fin des années 1970, est un lieu dédié à l'art brut, un espace où les créations singulières trouvent leur place.

L'Art Brut : Définitions et Évolutions

Le terme "art brut", qualifié d'« art des fous » à l’aube du XXe siècle, a connu une évolution significative au fil du temps. L'idée que l'expression des fantasmes par les personnes souffrant de troubles mentaux pouvait leur permettre de reprendre contact avec le monde a émergé dans plusieurs pays d'Europe. Cette expression se manifestait souvent à travers des activités artistiques.

Dès 1905, le docteur Auguste Marie développa à Villejuif l’idée d’un musée « de la folie », non ouvert au public, afin de faire tomber la barrière entre les « fous » et le reste de l’humanité, avançant l’idée d’une différence de degré mais non de nature entre les malades et les autres. À la fin de la Première Guerre mondiale, au tournant des années 1920, les médecins et les psychiatres prennent la mesure de la force du médium artistique et des capacités expressives de leurs malades.

En 1919, Hans Prinzhorn commence à collectionner les travaux de ses malades et son livre, Expression de la folie. Dessins, peintures, sculptures d'asiles, paru en 1922, a un effet révolutionnaire dans les milieux artistiques. À la même période, en 1921, Franz Morgenthaler publie une monographie d’Adolf Wölfli, un pédocriminel alcoolique, issu d’un milieu très pauvre et placé dès son enfance dans diverses fermes où il est taillable et corvéable à merci. Récidiviste, il est déclaré irresponsable et interné pour démence paranoïde.

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Le surréalisme, nourri de psychanalyse, d’inconscient et d’écriture automatique, s’empare de l’art brut et l’aventure « artistique » de ces êtres différents devient, au même titre que l’engouement pour les arts « primitifs » - on les nommera « premiers », pour effacer la connotation péjorative, bien plus tard - un thème à valoriser pour l’intelligentsia de l’époque.

Jean Dubuffet va mettre en avant ceux qui tirent tout « de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode », et pratiquent une « opération artistique toute pure, brute, réinventée […] De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non, celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe », écrit-il dans l’Art brut préféré aux arts culturels, le Manifeste accompagnant l’exposition collective de l’art brut à la galerie Drouin, en 1949. Il élargira par la suite la définition de l’art brut aux œuvres « présentant un caractère spontané et fortement inventif, aussi peu que possible débitrices de l'art coutumier et des poncifs culturels, et ayant pour auteurs des personnes obscures ou étrangères aux milieux artistiques professionnels. » Des concepts flottants qui engendrent un questionnement présent dans l’exposition.

L'Art Brut : Une Collection en Mouvement

La donation de Bruno Decharme au Centre Pompidou, comprenant un millier d'œuvres, dont quatre cents ont été présentées dans une exposition, a permis de combler un manque laissé par la collection d'art brut de Jean Dubuffet. Cette donation élargit les horizons de l'art brut en incluant des œuvres provenant de différents pays, tels que le Japon, Cuba ou la Russie.

Au Japon, à la fin de l’époque d’Edo, après 1868, le pays s’ouvre à l’Occident. Face au mimétisme occidental qui s’empare des mentalités, un mouvement se fait jour pour revaloriser les cultures traditionnelles, tels la peinture populaire naïve ou l’artisanat vernaculaire. Mais cela laisse peu de place à l’art brut, confiné par les services sociaux japonais dans le handicap et la maladie. Ce « revival » populaire et la définition restrictive de l’art brut limitent l’élargissement de l’art brut japonais à sa définition occidentale : une critique de l’art culturel.

À Cuba, c’est face aux dogmes totalitaires que se définit l’art brut. Une mémoire ancrée dans les racines paysannes du pays a fourni la matière d’une imagerie autochtone, nourrie de mythes et de légendes, dont la propagande castriste a coupé les ailes, l’enfermant dans la cage du discours idéologique. Néanmoins, ces « fils du peuple, nés de la pauvreté et du travail » ont, pour certains retrouvé les éléments de ce patrimoine culturel occulté. Ainsi verra-t-on dans l’exposition une traduction inconsciente de la manipulation idéologique du pouvoir castriste dans les objets-téléviseurs de Martínez Durán qui exaltent la présence du Líder máximo. Tout aussi révélateurs sont les autoportraits d’Aleksander Lobanov, réalisés vers 1960. Devenu sourd et muet dans son enfance à la suite d’une méningite, il est interné à l’âge de vingt-trois ans et commence à dessiner. Ses autoportraits le représentent, armé de fusils ou de pistolets en carton, dans une figuration qui est celle de la propagande soviétique.

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Les Supports et les Thématiques de l'Art Brut

L'art brut se manifeste à travers une diversité de supports, allant des peintures aux sculptures, en passant par les collages et les broderies. Les thématiques abordées sont souvent liées à l'inconscient, à la souffrance et à la sublimation. Les œuvres présentées témoignent d'une frénésie créatrice, d'une obsession à nourrir des formes complexes.

Dans cet espace hors norme de personnes hors circuit, ce qui frappe aussi, c’est la frénésie qui les pousse à nourrir, dans des formes extrêmement complexes parfois, leur obsession.

L’inconscient parle derrière les figures que les artistes buts mettent en scène. Le sexe, ou plutôt sa projection à travers personnalités d’emprunt et fantasmes, a sa place. Chez Aloïse Corbaz, recrutée comme gouvernante des filles du chapelain de Guillaume II, empereur d’Allemagne, ce sont les marques d’un amour fou qu’elle voue au monarque, assorties de symptômes délirants. La maltraitance apparaît dans la bouleversante saga de 15 000 pages en 15 volumes d’Henry Darger, confié tout jeune à une famille d’accueil puis interné dans une institution d’enfants attardés d’où il s’enfuit à dix-sept ans avant de finir homme de ménage dans un hôpital de Chicago. Lorsqu’il part en maison de retraite, son propriétaire découvre l’impressionnante fable qu’il a laissée, In the Realms of the Unreal (« Dans les royaumes de l’irréel », 1950-1960) où il met en scène son homonyme, le capitaine Henry Darger, chef d’une organisation de protection de l’enfance, en lutte contre le peuple - adulte - des Glandeliniens. Les illustrations, saisissantes, sont peuplées d’enfants dont la pureté et l’innocence sont soulignées, en butte à la cruauté des adultes. L’image de la mère ressurgit dans l’extraordinaire rouleau monumental qu’Harald Stoffers emplit d’inscriptions au feutre où, sur des lignes qui pourraient figurer des partitions musicales, apparaît de manière récurrente, au milieu d’un langage totalement incompréhensible, la mention « Liebe Mutter » (« mère chérie »).

Artistes Identifiés et Anonymes

L'art brut se caractérise également par la présence d'artistes identifiés et d'anonymes. Les œuvres d'art brut, originellement recueillies dans les institutions psychiatriques, entrent dans le champ du secret médical qui protège leur auteur. Jean Dubuffet avait doté ces auteurs inconnus d’un sobriquet. La donation Decharme aborde la question de ces œuvres, « orphelines » parce qu’elles ne sont pas signées et dont les auteurs - artisans, paysans, ouvriers… - vivent et créent en marge du monde de l’art.

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