Introduction
La chanson "Hanna Berceuse", interprétée par un chœur ukrainien, biélorusse et polonais, est une œuvre poignante qui allie beauté innocente et effroi face à la violence de la guerre. Elle résonne particulièrement fort dans le contexte actuel, où le viol est utilisé comme arme de guerre. Ce chant est un acte de résistance, un cri d'amour et un appel à la paix.
Un Rêve Apaisant en Temps de Guerre
Tout commence par un rêve, un rêve doux porté par un chant apaisant pour temps de guerre. Un rêve naïf, mais essentiel, mettant en scène un petit oiseau apportant, avec la venue du printemps, l'espoir. Les voix des femmes, unies par une détermination combative, portent ce rêve à travers le temps et l'espace. Elles avancent et reculent au rythme d'une vague pérenne qu'aucune force, fût-elle armée, ne pourra arrêter.
La Mémoire et l'Horreur
Mais les vagues, même les plus tranquilles, ont aussi pour effet d'effacer les traces inscrites dans le sable. Le flux et le reflux de la mémoire humaine ne fonctionnent pas autrement, ils effacent toutes traces d'horreurs "impensables". C'est pourquoi il est essentiel de se souvenir, de témoigner et de résister à l'oubli.
Sur la Paix, Sur la Violence, Sur le Viol
Le spectacle se divise en trois parties : "Sur la paix", "Sur la violence" et "Sur le viol". "Sur la paix", projeté sur la façade monumentale du Palais des papes, ouvre le temps du partage, celui du chant de beignets traditionnels, celui des douceurs à déguster en toute fraternité, en dansant, s'embrassant.
"Sur la violence" lui succède, apportant dans les plis de ses paroles la souffrance d'une enfant implorant sa mère de la sauver. Un cri déchirant, avec en contrepoint une berceuse enfantine contrastant avec l'extrême violence vécue.
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"Sur le viol" intensifie encore l'horreur en rappelant que le viol concerne essentiellement les femmes, mais aussi les hommes, n'épargnant aucun âge. De un à quatre-vingt-cinq ans, comme le révèlent les consultations gratuites mises en place pour recueillir la parole des victimes de la soldatesque russe, ayant banalisé la pratique du viol pour démultiplier la souffrance en l'étendant à la vie entière de la victime. Ces chants chorégraphiés, portés par la solennité des lieux, deviennent des moments sensibles d'une force expressive amplifiée.
L'Europe et l'Ukraine
Un scandale que l'Europe soit si éloignée de l'Ukraine. Déclaration d'amour proclamée par le chœur, "l'amour est plus fort que la mort". Et la révolte plus importante que la passivité face au malheur, "Le rôle des pleureuses sur des os ne nous suffit plus."
La Berceuse : Un Langage Universel de Réconfort et de Peur
La chanson s’élève au crépuscule, s’enroulant autour de la couverture, se glissant au creux de bras accueillants, dans des chambres du monde entier. À l’adresse d’un auditoire d’enfants, un chœur d’êtres aimants remplit la nuit de chants. Ils interprètent des berceuses.
Les berceuses endorment les bébés depuis la nuit des temps. Nous en héritons, et nous les transmettons. Elles franchissent avec nous les frontières, et nous en créons de nouvelles en chemin. Elles portent la trace des générations passées, et témoigneront de notre passage après notre mort. Elles révèlent nos plus grandes peurs, mais aussi nos espoirs et nos prières. Ce sont probablement les premières chansons d’amour qu’entendent les enfants.
Comme beaucoup de berceuses dans le monde, la chanson de Khadija est une réponse aux tourments du jour. Et bien que les mélodies des berceuses soient rassurantes, leurs paroles sont, en revanche, souvent sombres. La berceuse islandaise Bíum, Bíum, Bambaló est hantée par l’apparition d’un visage derrière une fenêtre. La russe Bayou Bayouchki Bayou dissuade l’enfant de s’approcher du bord du lit, sinon, gare, un petit loup gris «l’emportera dans le bois, sous le petit saule». Rock-a-Bye, Baby, l’une des berceuses les plus connues de langue anglaise, raconte, elle, l’histoire d’un berceau tombant de la cime d’un arbre, «avec le bébé et tout le reste».
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Il en existe cependant une version moins connue, moderne et plus longue. La dernière strophe commence ainsi: «Rock a bye baby / Do not you fear / Never mind baby / Mother is near [Balance-toi bébé / N’aie pas peur / Ne t’en fais pas / Maman n’est pas loin] ». Les berceuses révèlent certes nos peurs mais, et c’est peut-être plus important encore, elles reflètent aussi notre besoin de réconfort. À l’image de la conclusion de cette berceuse: «Maintenant, dors profondément / Jusqu’à la lumière du matin.
La berceuse comme mise en garde - dors, sinon… - est commune à toutes les cultures. Des bêtes innombrables et effrayantes peuplent cette catégorie. Elles guettent les enfants qui résistent au sommeil, prêtes à les enlever et à les dévorer. L’horreur échappe à ceux qui sont trop jeunes pour comprendre. Les plus âgés en tirent, eux, en grande partie leur vision du monde.
La Science des Berceuses : Apaisement et Lien
Professeure de psychologie du développement à l’université de Toronto, Laura Cirelli a posé son regard de scientifique sur les chansons maternelles. Elle a constaté que, lorsque les mères chantaient des berceuses, le niveau de stress diminuait pour le bébé, mais aussi pour les mamans. Dans ses plus récents travaux, elle a également observé que les chansons familières apaisaient bien plus les bébés que le fait d’entendre une voix ou des mélodies inconnues.
Cirelli considère que chanter des berceuses est une «expérience multisensorielle» partagée par la mère et l’enfant. «Il ne s’agit pas seulement pour le bébé d’entendre de la musique, dit-elle. Il s’agit pour lui d’être tenu par sa mère, d’avoir son visage très près du sien, et de se sentir bercé avec douceur par elle, dans la chaleur de son étreinte.»
Dans toutes les cultures, les berceuses « tendent à présenter un ensemble de caractéristiques qui les rendent apaisantes », confie Samuel Mehr, directeur du Music Lab de Harvard, qui étudie le fonctionnement de la musique et les raisons de son existence. Le projet de recherche du laboratoire, «Histoire naturelle de la chanson», est parvenu à la conclusion que les gens distinguent des motifs universels dans la musique, même quand elle émane d’autres cultures. «Statistiquement, les gens identifient plus aisément les berceuses.»
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Dans une autre étude, le laboratoire de Mehr a découvert que, même lorsqu’ils écoutaient des berceuses non chantées par la personne qui s’occupe d’eux, ou issues d’autres cultures, les enfants étaient quand même apaisés. « Il semble qu’il y ait une espèce de lien entre parentalité et musique qui est à la fois universel dans le monde entier, mais aussi vieux, ancestral en quelque sorte. Il s’agit de quelque chose que nous faisons depuis très longtemps.»
La plus vieille berceuse à nous être parvenue a environ 4 000 ans et est originaire de Babylone. Inscrite sur une tablette d’argile, elle évoque un «petit bébé dans une sombre maison». Elle parle d’un «dieu domestique» qui, troublé par les cris d’un bébé, s’adresse à lui sur un ton menaçant. «Ils étaient plutôt brutaux dans leurs rapports avec les enfants », rapporte Richard Dumbrill. « Il est possible qu’en étant éduqués dans la peur, les bébés parvenaient à l’âge adulte avec des réflexes de défense.»
Berceuses et Communauté : Un Sentiment d'Appartenance
Les recherches de Laura Cirelli ont montré que les enfants qui partagent des expériences musicales en simultané avec d’autres personnes sont plus susceptibles de leur offrir leur soutien. Elle s’en explique: «Si vous chantez les mêmes chansons que les membres de votre communauté, c’est déjà un signe de votre appartenance et de votre parenté avec le groupe.»
Il existe autant d’heures de coucher et de berceuses que de régions du monde. Aux Philippines, nous prononçons les mots tahan na entre deux berceuses, le plus souvent pour calmer une personne en pleurs. Ils se traduisent par «arrête de pleurer ». Mais dire « tahan na », c’est aussi dire « se sentir en sécurité», « se sentir en paix». Tahanan signifie « maison » en philippin. C’est « l’endroit où les larmes s’apaisent ».
Les Berceuses : Des Points d'Ancrage
Le Carnegie Hall a mis sur pied le projet Lullaby en 2011. Il repose sur des études montrant que les berceuses profitent à la santé maternelle, renforcent les liens entre les parents et l’enfant et aident au développement de ce dernier. Tiffany Ortiz supervise Lullaby. Elle spécifie: «Nous concevons essentiellement les berceuses comme des points d’ancrage.»
«De nombreuses mères parleront avec ferveur des chants et des berceuses comme d’un moyen pouvant les aider à remettre leur foyer sur les rails», explique Dennie Palmer Wolf. Des familles de migrants en Grèce ont participé au programme, et les collaborateurs locaux comparent leurs berceuses à des « sanctuaires portatifs ».«Comme les prières ou les contes traditionnels, vous pouvez les emporter partout avec vous », ajoute Dennie. «Elles ne prennent pas de place dans les bagages. C’est une façon d’établir une continuité là où il n’y en a presque pas.»
Les Berceuses : Un Legs d'Amour et de Protection
Les berceuses reflètent le présent, mais elles plongent souvent leurs racines dans le passé. En Mongolie, les nomades chantent la berceuse Buuvei depuis des générations. Son refrain «buuvei» signifie «n’aie pas peur». «L’amour est la chose la plus importante, transmise comme un legs », nous dit Bayartai Genden.
«J’utilise ces mots pour protéger mes enfants. Ils aident mes enfants à guérir», dit Oyunchimeg Buyankhuu à propos des berceuses qu’elle chantait lorsque ses deux filles étaient souvent malades à cause de la pollution.
Chanter une berceuse, c’est établir un lien entre la personne qui s’occupe de l’enfant et l’enfant lui-même. Mais, ce que nous percevons peut-être moins, c’est que ces chansons douces racontent aussi des histoires qui nous rattachent d’une part à notre passé et, d’autre part, les uns aux autres. Bayartai Genden décrit la berceuse comme «un échange entre deux âmes ». Les berceuses font partie du tissu à partir duquel les personnes veillant sur les enfants créent les espaces propices à l’endormissement. Khadija al-Mohammad dit qu’Ahmad réclame ses berceuses «non seulement pour dormir, mais aussi pour sentir ma tendresse». Ces chansons nous rappellent que nous ne sommes pas seuls.
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