L'oubli d'un corps étranger, tel qu'une compresse ou un champ opératoire (textilome), dans le corps d'un patient après une intervention chirurgicale, en particulier lors d'une césarienne, est un événement indésirable grave qui engage la responsabilité de l'équipe chirurgicale. Bien que rare, ce phénomène peut avoir des conséquences médicales et juridiques importantes.
Procédures de prévention de l'oubli de compresses et de champs
Des protocoles rigoureux et universellement reconnus sont en place pour minimiser le risque d'oubli de matériel chirurgical. Ces protocoles, qui font l’objet de documents écrits, concernent toutes les phases de l'opération : avant l'incision, pendant l'intervention et après la suture finale.
Comptage rigoureux des compresses et des champs
Le comptage des compresses est une mesure préventive essentielle. Il doit être effectué avec la plus grande rigueur à chaque étape de l'intervention :
- Avant l'incision : Le nombre de compresses et de champs dans le paquet fourni par la panseuse est vérifié minutieusement, compresse par compresse, en les séparant les unes des autres. Le nombre est annoncé et inscrit dans le dossier opératoire. Bien que les paquets de compresses soient théoriquement composés de dix unités et les champs d'un nombre fixe (quatre ou cinq), il est impératif de vérifier ce nombre, car des erreurs de conditionnement peuvent survenir.
- Pendant l'intervention : Les compresses utilisées sont récupérées une à une par la panseuse et conservées jusqu'à la fin de l'opération. La panseuse doit s'assurer qu'aucune compresse n'est jetée ailleurs que dans les récipients prévus à cet effet.
- À la fin de l'intervention : La panseuse récupère tous les champs et compresses, les déplie un à un et vérifie que leur nombre correspond au chiffre initial annoncé. Ce comptage doit être effectué avant la fermeture du péritoine ou d'un plan profond, et une nouvelle fois après le dernier point de suture. Ce n'est qu'à ce moment que la panseuse peut annoncer que "le compte est bon". L'opérateur confirme la réception du message. Ces décomptes sont consignés dans un cahier, paraphés par la panseuse responsable de la salle d'opération et conservés dans le dossier médical.
Marquage radio-opaque et examens radiologiques
Les compresses sont généralement marquées par un fil radio-visible, ce qui permet de les identifier facilement en cas de doute. Avant le réveil et la sortie du patient de la salle d'opération, des radiographies peuvent être réalisées pour localiser une compresse oubliée ou confirmer l'absence de corps étranger résiduel dans le site opératoire. Si une compresse manque à l'appel, elle est souvent retrouvée sous un pied de table, dans un récipient ou dans un pli des champs opératoires.
Causes des décomptes défectueux
Malgré les protocoles en place, des erreurs de comptage peuvent survenir et entraîner l'oubli de matériel chirurgical. Plusieurs facteurs peuvent être en cause :
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- Erreur du fabricant : Un paquet de compresses peut contenir un nombre incorrect d'unités. Si le comptage initial n'est pas effectué avec rigueur, cette erreur peut passer inaperçue et fausser le décompte final.
- Erreur de la panseuse : La panseuse peut commettre une erreur lors du comptage final, par exemple en ne dépliant pas toutes les compresses ou en effectuant un comptage trop tôt, avant la fermeture complète de la plaie. Une erreur d'addition entre le nombre de compresses récupérées et celles encore détenues par le chirurgien et l'instrumentiste peut également conduire à un décompte erroné.
- Erreur du chirurgien : Le chirurgien peut omettre de demander un décompte des compresses aux différents moments opératoires cruciaux ou ne pas s'assurer que ses aides ont bien effectué le comptage requis.
Responsabilité juridique en cas d'oubli de corps étranger
Juridiquement, l'oubli d'un corps étranger est considéré comme une faute. La jurisprudence n'est cependant pas unanime quant à la répartition des responsabilités entre le chirurgien, les autres membres de l'équipe chirurgicale et l'établissement de santé.
Responsabilité du chirurgien en tant que chef d'équipe
Dans certains cas, la responsabilité exclusive du chirurgien est retenue, notamment lorsqu'il exerce à titre libéral, en raison de sa qualité de "chef d'équipe". Dans ce cas, il est responsable des fautes commises par le personnel mis à sa disposition pendant l'intervention, y compris les erreurs de comptage des compresses commises par un infirmier.
Responsabilité de l'établissement en tant qu'employeur
D'autres décisions admettent une part de responsabilité à l'encontre de l'établissement de santé en cas de faute d'un soignant, salarié de l'établissement, mis à la disposition du chirurgien pendant l'intervention. La loi du 4 mars 2002 précise que l'assurance des établissements de santé doit couvrir les salariés qui agissent dans le cadre de leur mission.
Cas particulier de l'intérim
Lorsque l'infirmier est intérimaire, la société d'intérim, qui demeure juridiquement l'employeur, est responsable des éventuelles fautes de son salarié, même si elle n'assure pas la direction technique de ce dernier pendant l'intervention.
Information du patient victime
Lorsque l'oubli d'un corps étranger est découvert avant la sortie du patient de l'établissement, ce qui est rare, le patient doit être informé des circonstances et des causes de l'incident dans un délai de quinze jours à compter de sa découverte. L'article L1142-4 du Code de la santé publique prévoit également que le patient peut se faire assister par toute personne de son choix lors de cet entretien.
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Poursuites pénales et indemnisation
Les poursuites pénales pour oubli de corps étranger sont peu fréquentes, mais possibles sur le fondement d'une "atteinte involontaire à l'intégrité de la personne". L'oubli d'une compresse peut être qualifié de "négligence" au sens du Code pénal et entraîner une sanction allant jusqu'à deux ans d'emprisonnement et 30 000 € d'amende si l'incapacité temporaire de travail (ITT) est supérieure à trois mois. La responsabilité pénale étant personnelle, chaque personne ayant participé à la prise en charge du patient peut être poursuivie individuellement.
Le coût d'une compresse oubliée peut être élevé. L'assureur du responsable doit indemniser le patient pour les préjudices subis (souffrances endurées, perte de revenus, etc.), ainsi que les frais médicaux et d'hospitalisation liés à la réintervention pour retirer le corps étranger.
Exemples concrets et témoignages
De nombreux cas d'oubli de matériel chirurgical ont été rapportés, avec des conséquences variables pour les patients. Voici quelques exemples :
- Une patiente ayant subi une césarienne en 2020 à Auckland, en Nouvelle-Zélande, a souffert de douleurs chroniques pendant 18 mois avant qu'un scanner ne révèle la présence d'un "rétracteur de plaies" oublié dans son abdomen.
- Des chirurgiens japonais ont décrit le cas d'une femme de 67 ans présentant une émission de sang par l'anus. L'examen a révélé la présence d'un champ en coton tissé oublié lors d'une hystérectomie 24 ans auparavant.
- Des chirurgiens grecs ont rapporté le cas d'une femme ayant vécu 29 ans avec un champ tissé en coton oublié lors d'une césarienne. Elle a consulté pour une impossibilité totale d'uriner, et l'échographie a révélé une masse qui s'est avérée être le champ oublié.
- Une patiente a subi une hystérectomie, et le chirurgien a omis de retirer des fils métalliques dans son abdomen. Une formation d'échostructure mixte s'est formée autour des fils, nécessitant une réopération d'urgence.
- Une patiente a été opérée pour une Bartholinite bilatérale, et une compresse américaine a été oubliée dans son vagin. Elle a été découverte 8 jours plus tard par son médecin.
Ces exemples illustrent la diversité des situations et des conséquences liées à l'oubli de matériel chirurgical.
Termes spécifiques : Textilome et Gossypiboma
Le terme "textilome" désigne un corps étranger textile oublié lors d'une intervention chirurgicale. Le terme "gossypiboma" désigne la réaction inflammatoire induite par les fibres de textile (compresse, champ en coton tissé) laissées au contact des tissus.
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Prévention et gestion des risques
La prévention est la meilleure approche pour éviter l'oubli de matériel chirurgical. Les mesures préventives comprennent :
- Le respect rigoureux des protocoles de comptage des compresses et des champs.
- L'utilisation de compresses et de champs marqués par un matériel radio-opaque.
- La réalisation d'examens radiologiques en cas de doute.
- La formation et la sensibilisation du personnel chirurgical aux risques liés à l'oubli de matériel.
- La mise en place d'une culture de sécurité favorisant la communication et la collaboration au sein de l'équipe chirurgicale.
En cas d'oubli de matériel chirurgical, il est essentiel de :
- Informer le patient de manière transparente et complète.
- Mettre en place une prise en charge médicale appropriée pour retirer le corps étranger et traiter les éventuelles complications.
- Déclarer l'incident aux autorités compétentes.
- Analyser les causes de l'incident afin de mettre en place des mesures correctives pour éviter qu'il ne se reproduise.
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