Introduction
L'Œuvre de Secours aux Enfants (OSE), est une organisation médico-sociale juive fondée en 1912 à Saint-Pétersbourg. Son histoire est marquée par un engagement constant envers la protection de l'enfance, en particulier celle touchée par les conflits et les persécutions. Son action en France, pendant la Seconde Guerre mondiale, mérite d'être mise en lumière, tout comme son évolution et son adaptation aux défis du XXe siècle.
Les Origines de l'OSE : La Russie Impériale et la Volonté de "Régénérer" la Santé des Populations Juives (1912-1922)
En août 1912, le ministère de l'Intérieur russe autorise la création à Saint-Pétersbourg de la Société pour la protection sanitaire des populations juives (Obshtshestvo Zdravookraney Evre ou OZE). Cette autorisation surprenante intervient dans une période de délitement de l’Empire tsariste et de relative libéralisation, après les pogroms contre-révolutionnaires et « patriotiques » de 1905 et la violente campagne antisémite déclenchée par l’affaire Beilis, ce juif accusé de meurtre et finalement acquitté. De plus, la création de l’OZE coïncide avec l’affirmation d’un mouvement culturel juif autonome. Lors de sa première assemblée générale qui réunit plus de 200 personnes, le 28 octobre 1912, l’association élit ses membres directeurs. L’objectif premier de l’OZE est la mise en place d’un système de santé moderne à l’intention des populations juives, exclues du système de protection médico-sociale russe.
L'OZE (en russe : Organisation sanitaire des populations juives défavorisées) a pour but, à son origine, à Saint-Pétersbourg en 1912, la mise en place d’un système de santé moderne pour « régénérer l’état physique des Juifs ». Elle est fondée sous l’égide de médecins hygiénistes, imprégnés de la science sociale juive occidentale, passionnés d’études statistiques qui veulent améliorer l’état de santé de leurs communautés déshéritées. La révolution de 1905, entraînant la reconnaissance de sociétés non slaves, crée un climat propice à l'émergence de l'OSE.
Contrairement aux structures de charité traditionnelles, l’OZE a une vision globale en matière de protection sanitaire : venir en aide et soigner les populations juives, guérir en déterminant avec exactitude les causes des maladies, anticiper en agissant sur la santé de la jeunesse, et enfin prévenir par la diffusion massive de règles d’hygiène, ainsi que par des campagnes de sensibilisation. Les positions de l’association sont largement débattues : est-il justifié de créer une association médicale et sanitaire spécifique aux Juifs ? Faut-il isoler les problèmes de santé des Juifs ? L’OZE se trouve au carrefour du mouvement populiste narodnik, du mouvement hygiéniste du début du siècle (régénérescence physique du peuple) et des différents mouvements politiques démocratiques juifs - bundistes, sionistes et internationalistes.
En s’appuyant sur les organisations communautaires existantes, telles que l’hôpital juif, ainsi que sur des scientifiques compétents, et en intéressant les cercles les plus larges de la population, l’OZE installe des comités dans toutes les grandes villes de Russie. Dispensaires, centres infantiles ou Gouttes de lait, maisons d’enfants et centres sportifs voient ainsi le jour. Entre 1912 et 1914, des programmes de formation de médecins pédiatres sont lancés dans 102 villes et 22 provinces, ainsi que des cours élémentaires d’initiation aux règles de la médecine, de l’hygiène et de la santé. Paraissent à la même période, des ouvrages de vulgarisation populaire et des brochures en yiddish traitant de ces mêmes sujets. Des semaines et journées de propreté sont organisées par les différentes sections de l’OZE avec le concours des écoliers eux-mêmes. L’association s’étend à l’intérieur de la zone de résidence des Juifs de l’empire, en particulier en Pologne et Lituanie. Des bains publics sont installés à Varsovie, Kaunas, Chisinau et Balti, ainsi que des buanderies communautaires comme à Vilnius.
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La Première Guerre mondiale oblige l’OZE à reconsidérer ses priorités et à s’occuper des blessés et des réfugiés. À partir de juillet 1914, puis lors de la retraite russe de 1915 et du pogrom de Minsk, l’OZE met en place des colonnes mobiles d’équipes sanitaires, afin de suivre les populations juives déplacées ou évacuées de la ligne de front. Par trains entiers, dans des wagons de marchandises, des centaines de milliers de personnes, soupçonnées de sympathie pro allemande, sont chassées du duché de Kurland et de la région de Kovno. D’autres errent sur les chemins, sans nourriture, logis, ni soins élémentaires, à la merci de la redoutable armée tsariste.
En 1919, les communautés juives sont dissoutes, de même que tous leurs organes. Les organisations comme l’OZE, l’ORT et l’EKOPO peuvent néanmoins poursuivre leur action jusqu’en 1922, date de leur nationalisation par les Bolcheviques. Sous couvert du comité Nansen, comité international pour les réfugiés, puis du Joint, l’OZE choisit de poursuivre son activité en Ukraine, dans les régions de Kharkov, d’Odessa et de Kherson, où se trouvaient des milliers de réfugiés, jusqu’à la nationalisation définitives de tous ses équipements. Avant de quitter la Russie, l’OZE se mobilise lors des pogroms de Biélorussie en juillet 1921, annonciateurs du génocide à venir. L’association fournit nourriture, vêtements et médicaments aux populations juives, par le biais d’une section d’aide immédiate envoyée spécialement sur place. En 1922, alors que l’OZE est sur le point d’être expulsée de Russie, le Dr Gran vient à Paris pour chercher des financements et faire connaître l’OZE, en insistant sur les conditions de vie misérables de la population juive, qui subit un nouveau fléau : la famine. L’OZE met en place des ambulances avec cuisines diététiques incorporées pour enfants en bas âge.
L'Exil et la Reconstruction en Europe : De Berlin à Paris (1922-1939)
Dès 1922, les dirigeants s’efforcent de transporter les fondements de leur organisation en Europe centrale et orientale. Au congrès de Berlin, en août 1923, la fédération appelée Union des sociétés pour la protection de la santé des populations juives coordonne les différentes branches de l’OSE, organisées en formations nationales. Lazare Gurvic est élu secrétaire général. À Berlin même, dans le quartier Scheunen, l’OSE vient en aide aux 30 000 réfugiés juifs de Pologne et Russie, démunis de tout, en mettant sur pied des consultations médicales gratuites, une colonie de jour pour les enfants, à Grünewald, et en organisant des conférences pour promouvoir l’hygiène. En 1922, le comité de Berlin décide d’ouvrir une section de l’OSE à Dantzig pour organiser l’aide médicale en direction de tous les réfugiés fuyant la Russie bolchévique.
En septembre 1923, la Jewish Health Organisation in Great Britain, la section de l’OSE à Londres, est créée dans le but d’aider le comité central dans ses recherches de matériel pour les sections d’Europe centrale et orientale, grâce à l’appui de médecins renommés. Outre la collecte d’argent en Angleterre, le comité londonien commence à travailler dans le quartier juif de White Chapel : conférences d’éducation populaire, brochures, service de surveillance médicale dans les Talmud Tora et centres de soins pour les enfants déficients y sont organisés.
En 1925, une délégation de l’OSE constituée de trois membres de son comité central se rend en Amérique pour faire connaître le travail de l’OZE et augmenter l’aide en provenance du judaïsme américain. Le travail médico-social financé par le Joint se poursuit dans toutes les régions d’Europe centrale et orientale : 61 sections en Pologne, dont Vilnius, et 14 en Lituanie. La maison de santé de Kovno, S. Frumkin, inaugurée en 1928, devient un modèle pour les autres pays. Cette polyclinique, dotée d’un grand gymnase, d’une aire de jeux en extérieur pour les enfants suivis pédagogiquement, de bains-douches, et même d’un musée de l’hygiène, reflète toutes les idées de l’organisation.
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L’OSE s’implante également en Bessarabie et en Bucovine, devenues roumaines, où se trouve un nombre important de réfugiés, et développe des colonies d’enfants en Lettonie. Soutenues ou reconnues par les organisations publiques, comme ce fut le cas en Lituanie, pays démuni d’équipements médicaux, les sociétés OZE locales trouvent des relais dans la population, avec pour objectif d’atteindre une certaine autonomie financière. Le comité ORT-OZE-Emigrdirect (Société pour l’émigration juive) est créé, afin de lancer des campagnes communes d’appels de fonds. La coordination des collectes dans 30 pays du monde, relayées par des personnalités scientifiques et politiques, permet d’obtenir des résultats financiers appréciables. Des comités locaux s’implantent partout dans le monde, dans les pays scandinaves, en Afrique du Sud, en Australie, en Afrique du Nord, et même en Inde et en Extrême-Orient.
Toutes les populations juives d’Europe orientale sont particulièrement paupérisées, car elles subissent simultanément les effets économiques de la crise et des campagnes antisémites. Le bureau central de Berlin, soumis aux brimades et interdits du régime nazi, est transféré à Paris. Rien ne prédestinait la France à devenir un champ d’action pour l’OSE, ni l’état sanitaire de la population juive, ni sa situation sociale et juridique. Mais le flot de réfugiés venant d’Allemagne pose des problèmes inédits.
Fin août 1933, l’Union OSE est déclarée officiellement à la préfecture de police de Paris. Lazare Gurvic reste secrétaire général de l’association, Alexandre Besredka en est le premier président. Très rapidement après son installation, l’association vient en aide aux enfants juifs d’Allemagne et d’Autriche et ouvre pour eux sa première colonie de jour à Montmorency, sous le patronage de la baronne Pierre de Gunzbourg : 350 enfants ont pu bénéficier de cette colonie chaque année, de 1934 à 1938. L’association vient en aide aux médecins persécutés, en particulier juifs allemands, en mettant sur pied un service spécial de réinsertion professionnelle, en lien avec la ligue mondiale des médecins juifs, dont elle impulse la fondation en 1936, à Tel Aviv. Les jeunes Juifs allemands, arrivant de plus en plus nombreux à Strasbourg, après la Nuit de cristal, sont pris en charge par Andrée Salomon qui, à cette occasion, prend contact avec l’OSE. Devant l’afflux des candidats, l’OSE loue la villa Helvétia, à Montmorency, puis répartit 283 enfants dans quatre maisons, dirigées par Ernst Papanek et son équipe. L’hétérogénéité du groupe rend le travail pédagogique très complexe. Juste avant la guerre, l’OSE est ainsi la seule œuvre ayant déjà une expérience des maisons d’enfants et dont le personnel est initié au travail social.
L'OSE pendant la Seconde Guerre Mondiale : Sauvetage et Résistance Humanitaire
Avec la déclaration de guerre en septembre 1939, le programme de l’OSE prend une autre dimension. Il faut non seulement mettre à l’abri les enfants allemands et autrichiens devenus « ressortissants ennemis », mais également organiser l’évacuation des enfants de la région parisienne pour les protéger des bombardements, accueillir le flot des réfugiés et repenser l’action sociale en fonction de la situation politique du pays. Les enfants sont installés dans des châteaux, en Creuse et en Haute-Vienne : Chabannes, Chaumont, le Masgelier et Montintin.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, en Europe, un certain nombre d’hommes et de femmes non-juifs ont aidé des Juifs en leur fournissant secours, nourriture, vêtements, abris, caches, faux-papiers… En France, c’est notamment à partir des rafles organisées à l’été 1942 dans les deux zones que les gestes de solidarité ou de sauvetage se multiplient. En 1953, une loi israélienne qui institue le Mémorial de Yad Vashem à Jérusalem, crée le titre de « Juste ». Un alinéa de cette loi prescrit de rendre hommage aux « Justes parmi les Nations qui ont risqué leur vie pour sauver des Juifs en tout désintéressement ». En France, plus de 3 000 personnes ont été honorées, même si la grande majorité des Justes demeure encore anonyme. Les Justes sont aujourd’hui honorés en France : une allée des Justes leur est dédiée à Paris au Mémorial de la Shoah et une plaque leur rend hommage au Panthéon. Le 16 juillet est la « Journée nationale à la mémoire des victimes de crimes racistes et antisémites de l’Etat français et d’hommage aux Justes de France ».
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Suite aux premières mesures antijuives, un certain nombre d’organisations juives se consacrent à venir en aide aux Juifs : soutien matériel, aide aux plus démunis et aux internés, création de cantines populaires, de dispensaires médicaux et de maisons pour accueillir des enfants. En 1941, les autorités allemandes obtiennent du gouvernement de Vichy la création de l’UGIF (censée regrouper toutes les organisations juives existantes). En réalité, un certain nombre d’entre elles vont réussir à conserver leur autonomie et développer une activité clandestine au service des Juifs. Au moment de l’arrivée au pouvoir de Philippe Pétain en juin 1940, les membres du clergé français se rallient au régime de Vichy et restent silencieux devant la mise à l’écart des Juifs. Cependant au sein de l’Eglise catholique des prêtres, des curés, des moines et des religieuses sont sensibles au sort des Juifs. L’aggravation de la persécution des Juifs au printemps et à l’été 1942 marque un tournant : les membres du haut clergé réagissent à leur tour et protestent publiquement (Monseigneur Saliège à Toulouse, du cardinal Gerlier à Lyon Monseigneur Théas à Montauban). Dès 1940, certains pasteurs protestants appellent à la résistance morale contre le nazisme. Le pasteur Marc Boegner, président de la Fédération protestante et de l’Eglise réformée de France, joue un rôle central dans la défense des droits des Juifs.
L’aide aux Juifs commence dans les camps d’internement qui se multiplient à travers la France et dans lesquels les conditions de vie sont dramatiques (manque d’hygiène, nourriture insuffisante, maladies, épidémies, décès). La contrefaçon, c’est à dire l’imitation ou la reproduction de documents, est essentielle dans le sauvetage. La réalisation de fausses cartes d’identité permet ainsi à un certain nombre de Juifs de changer de nom ainsi que de faire disparaître le mot « juif » tamponné sur les cartes, donc de circuler plus librement. Les cartes d’alimentation et de ravitaillement sont également nécessaires pour se nourrir et survivre, surtout en période de pénurie.
Le sauvetage des enfants mobilise rapidement toutes les énergies. Il s’agit de trouver des planques, des faux papiers, d’acheminer les enfants le plus souvent en milieu rural chez des particuliers ou des institutions religieuses pouvant les accueillir, et de créer des filières d’évasion vers la Suisse et l’Espagne. Sur près de 76 000 Juifs déportés de France, plus de 11 000 étaient des enfants. Si la majorité des fonctionnaires obéissent aux ordres, certains font le choix de protéger les Juifs. Ces actes de désobéissance sont risqués et souvent difficile à entreprendre, mais ils sont très utiles et efficaces dans le sauvetage des Juifs menacés. Préfets, maires, employés municipaux, policiers ou gendarmes sont d’une grande utilité dans la fabrication de faux papiers et dans la circulation de l’information pour avertir les Juifs du danger (arrestations, rafles…), sabotant ainsi la politique antijuive du régime de Vichy et de l’occupation.
Les paysans sont la catégorie socioprofessionnelle la plus représentée parmi les Justes. Ce nombre s’explique par le fait que les fermes isolées des campagnes ou perchées dans les montagnes fournissent aux fugitifs juifs des abris plus sûrs que ceux situés dans les villes. Dès 1940 la population juive se replie, expulsée ou de son plein gré, dans un certain nombre de lieux qui deviennent des refuges. Les régions montagneuses sont des lieux propices aux refuges, car difficiles d’accès et où il est plus facile de se dissimuler, comme dans les Cévennes, la Haute-Loire, le Cantal, le Tarn ou les Alpes. Dans le plateau Vivarais-Lignon ou dans la Sarthe, il existe une infrastructure et une tradition d’accueil qui permettent concrètement d’héberger et de recevoir des réfugiés avec l’assentiment de la majorité de la population locale. L’occupation de la totalité du territoire français par les Allemands à partir de fin 1942 complique la situation des Juifs. Ils n’ont plus alors que trois possibilités d’échapper aux poursuites et aux déportations : passer en pays étranger, rejoindre les maquis de la Résistance ou trouver un hébergement clandestin sûr. La zone d’occupation italienne, qui couvre huit départements du Sud-est, du 10 novembre 1942 au 9 septembre 1943, est aussi une terre de refuge. Le village de Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire) a la particularité d’avoir reçu de façon collective, en 1988, la médaille des Justes pour le dévouement spontané de toute sa population. Département agricole et d’élevage, au climat difficile en hiver, faiblement peuplé, constitué de villages isolés souvent difficile d’accès, la Haute-Loire, et plus particulièrement le plateau du Vivarais-Lignon dont le Chambon-sur-Lignon, a une longue tradition d’aide en faveur des déshérités. Fin 1937, les premiers réfugiés sont des Espagnols qui fuient la guerre civile puis des antinazis et des Juifs qui ont quitté l’Allemagne et l’Autriche. Dès l’hiver 1940-1941, la guerre amène une autre vague de réfugiés, notamment les Juifs. Ces derniers, parmi lesquels des enfants arrachés aux camps d’internement, parviennent sur le plateau grâce aux nombreux réseaux de sauvetage mis en place notamment avec les organisations de la résistance juive. Près de douze maisons d’enfants, trente neuf pensions de famille, des dizaines de fermes hébergent des centaines de réfugiés. Plus de 2 500 Juifs sont passés par le Chambon. Le Chambon a également servi de relais à des filiales de passage en Suisse, et abrite des réseaux de confection de faux papiers.
Le comité OSE zone Nord est confié à Falk Walk et Eugène Minkowski. Celui-ci, déjà membre du Comité de la rue Amelot, organise un circuit clandestin d’enfants avec une petite équipe de femmes courageuses, dont Enea Averbouh sert de façade légale. Le Dr Irène Opolon, munie de vrais faux papiers et décidée à ne pas porter l’étoile jaune, convoie les enfants et assure le paiement des nourrices. D’autres assistantes sociales font le même travail, grâce à des relais institutionnels du département de la Seine. L’OSE travaille en étroite liaison avec les Éclaireurs israélites, la WISO, le Comité de la rue Amelot et le mouvement Solidarité (communiste) pour organiser le placement des enfants. La direction de l’association s’installe à Montpellier. Le Dr Joseph Weill, membre du comité de Nîmes, est responsable de l’assistance médicale dans les camps d’internement, tandis qu’Andrée Salomon parvient à faire sortir 500 enfants, notamment grâce à l’action des assistantes internées volontaires, comme Vivette Samuel. D’asiles temporaires qu’elles étaient au début de la guerre, les 14 maisons, laïques ou de stricte observance, deviennent des lieux d’éducation où doivent être pris en charge l’instruction, l’éducation professionnelle en lien avec l’ORT, les loisirs et le sport. Intégrée à l’UGIF (Union générale des israélites de France) dans la 3e direction santé, au début de l’année 1942, l’OSE passe progressivement d’un travail philanthropique d’assistance à une mission de résistance humanitaire. De nouveaux collaborateurs Juifs alsaciens rejoignent l’association. Les Allemands entrent en zone Sud. Les Juifs quittent les départements côtiers. L’OSE se déplace en fonction de cette migration. Elle ouvre les centres de Limoges, de Nice, de Megève, de Saint-Gervais et de Chambéry. A Toulouse et Pau, les équipes quadrillent tous les départements environnants, souvent en lien avec les EI. À Lyon, capitale de la Résistance, l’équipe du Docteur Lanzenberg, intervient jusqu’à la Libération et étend son activité à Grenoble. Les descentes de la Gestapo en 1943 et 1944 sont responsables d’un nombre important d’arrestations, dont celle de Madeleine Dreyfus. Au total, l’OSE a su mobiliser plus de 25 médecins et une cinquantaine d’assistantes. La direction de l’OSE, assurée par Joseph Millner et Valentine Cremer, tous deux de nationalité française, se replie à Vic-sur-Cère, puis dans la zone italienne à Chambéry.
Après la fameuse « nuit de Vénissieux » d’août 1942, au cours de laquelle 108 enfants furent sauvés de la déportation, Joseph Weill fait appel à Georges Garel, un ingénieur juif français lié au réseau Combat, pour organiser un circuit clandestin d’enfants. Malgré les innombrables difficultés, le réseau couvrant quatre grandes régions de la zone Sud, à l’exception des alentours de Nice, confiés au réseau Marcel, est opérationnel dès l’été 1943. La fermeture définitive des maisons prend cependant plus d’un an. Depuis Lyon, Georges Garel coordonne l’ensemble, organise l’infrastructure technique (faux papiers, vestiaire, convoyage), gère les liaisons avec toutes les organisations amies. Perpétuellement en déplacement, il prend les décisions politiques, visite les régions, apporte l’argent, pallie aux arrestations. Grâce à ses contacts personnels auprès de Monseigneur Saliège, Archevêque de Toulouse, et à celles des assistantes juives et non juives de son réseau, des familles, des couvents et des internats sont prêts à accueillir les enfants dont on a, au préalable, changé l’identité et coupé les liens avec leurs parents. Toutes les couches de la population française se mobilisent par l’intermédiaire d’associations, comme la Cimade et les pasteurs protestants autour de Marc Boegner, les Amitiés Chrétiennes de l’abbé Glasberg. La mise en place des passages en Suisse remonte à avril 1943, à la suite de négociations avec les autorités helvétiques pour l’arrivée d’enfants seuls. Plusieurs passeurs travaillant directement sous les ordres de l’OSE sont engagés à cet effet. Jenny Masour avec Robert Job et les responsables des maisons opèrent le choix des enfants.
Sortir les enfants des camps d'internement, les mettre à l'abri dans des maisons, enfin les cacher dans un circuit clandestin en leur faisant changer d'identité a mobilisé plusieurs centaines de personnes (médecins, éducateurs, assistantes sociales…) dans toute la France. Cet ouvrage témoigne du formidable élan de courage, d'humanité et de solidarité qui a permis entre 1938 et 1960 de sauver par milliers ces enfants de la Shoah, malmenés par l'Histoire, souvent incompris par les adultes, et qui se reconnaissent toujours comme les "enfants de l'OSE".
L'Après-Guerre et la Recomposition : Nouveaux Défis et Évolution de l'OSE (1945 à nos jours)
Née en Russie en 1912, l’Œuvre de Secours aux Enfants s’implante en France dans les années 1930 dans le but de contribuer au relèvement social du peuple juif par une philanthropie hygiéniste. Après avoir sauvé des milliers d’enfants juifs durant la Shoah, l’organisation construit sa nouvelle légitimité dans l’après-guerre en révisant ses idéaux et en négociant son orientation avec les pouvoirs publics. Cet ouvrage retrace les différentes étapes et les principaux enjeux de la recomposition identitaire de l’OSE. Le focus est placé sur le développement d’un « service d’action psycho-sociale » au sein de l’OSE, après 1945, et sur la participation de l’association à l’expansion de la protection de l’enfance jusqu’à nos jours. L’analyse sociologique de l’évolution du service social de l’OSE dévoile des processus intriqués : les chevauchements des cibles de l’action publique entre enfants à protéger et familles à aider ; le passage de l’hygiénisme philanthropique à l’action sociale professionnelle; les concurrences entre des hommes, cadres éducatifs, et des femmes, assistantes sociales en quête de reconnaissance. Elle révèle les stratégies institutionnelles autour d’une spécificité juive face aux pressions des autorités publiques avec, notamment, l’élaboration d’une approche socioculturelle en direction des familles réfugiées, rapatriées ou émigrées, dites «transplantées». Elle éclaire enfin quelques questions pendantes. Pourquoi le service social de l’OSE a-t-il été considéré précurseur, voire pilote dans l’application des textes de 1958 et de 1959 sur la protection de l’enfance, en région parisienne ? Quelles sont les raisons de l’ouverture de l’Œuvre aux enfants de familles non juives au cours des années 1990 ? L’objectif de ce travail, qui repose principalement sur l’étude des archives de l’institution et sur les témoignages de professionnels, est d’éclairer le présent à la lumière du passé.
La spécificité de l’OSE diminue dans les années 1950. Les enfants de la Shoah sont devenus adultes. Les maisons accueillent désormais des « cas sociaux » dont Mathias Gardet dresse la genèse, qui interviennent entre autres pour l’accueil des enfants d’Afrique du nord au lendemain de la décolonisation. Comme dans d’autres institutions de protection de l’enfance, dans les années 1950, les problèmes mentaux et caractériels commencent à faire l’objet d’une prise en charge spécifique en lien avec la consultation du professeur Minkowski à l’hôpital Rothschild. L’OSE se retrouve plus que jamais au carrefour des réseaux transnationaux, et en particulier en lien avec le mouvement des communautés d’enfants, comme le montre Samuel Boussion.
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