La Niddah, concept hébraïque signifiant littéralement "une femme éloignée", désigne une femme temporairement interdite de relations sexuelles en raison de son impureté rituelle consécutive à ses menstruations. Cette notion, profondément ancrée dans la culture juive, a engendré un système complexe de croyances et de pratiques qui continue d'influencer la vie de nombreux juifs pratiquants aujourd'hui. Evyatar Marienberg explore en profondeur cette conceptualisation de la menstruation dans le monde juif, et parfois son écho dans le monde chrétien, de l'époque médiévale à nos jours.
Définition et Origines de la Niddah
La Niddah est une femme avec laquelle il est interdit, temporairement, d'avoir des relations sexuelles parce qu'elle est considérée comme impure à cause de ses dernières règles. La culture juive a créé un vaste système de croyances et de pratiques liées à la menstruation. Aujourd'hui encore, des juifs pratiquants régissent leurs pratiques sexuelles en fonction de ces lois.
Dans la Bible, la femme est impure le temps de sa menstruation, tout contact avec elle rend impur. À l’époque talmudique (jusqu’au Ve siècle de notre ère), les rabbins ont rajouté 7 jours, dits « blancs », après les règles, et multiplié les interdits. Dans la notion de Niddah, il y a l’idée de séparation, de mise à distance du désir ; la patience selon le Talmud étant censée revivifier le désir.
Évolution Historique et Interprétations
L'ouvrage d'Evyatar Marienberg reprend en partie sa thèse d’anthropologie religieuse soutenue à l’EHESS en 2002. Monument d’érudition, travail d’exégète averti, l’ouvrage, passionnant pour ce qu’il révèle des représentations des rabbins concernant les femmes, tente d’analyser « l’histoire longue, complexe, toujours en devenir de la conceptualisation de la menstruation chez les juifs ». Il s’appuie sur de multiples sources : les textes de la Bible, du Talmud tout autant que ceux des grands décisionnaires du Moyen Âge (Maïmonide, Rachi, Nahmanide, d’autres) ou de nos jours. L’intérêt du travail est de souligner l’importance des éléments symboliques qui ont perduré, à travers les représentations du corps des femmes en particulier.
Au Moyen Âge, essentiellement en France et en Allemagne, à la question « pourquoi la menstruation existe-t-elle ? », les explications des théologiens chrétiens et des rabbins divergent : pour les premiers la perte de sang est un signe d’imperfection corporelle alors que pour les seconds elle apparaît comme une punition appropriée pour expier la faute d’Eve qui a provoqué la mort d’Adam, et pour maintenir les femmes « dans un état constant de repentance ».
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Les femmes sont considérées comme des êtres dangereux, dotés de pouvoirs mystérieux, qu’il faut donc contrôler : peur de la puissance d’un être qui saigne régulièrement et qui n’en meurt pas ? Les auteurs grecs et latins attribuent au sang menstruel divers pouvoirs comme celui de guérir certaines maladies. Les premiers chrétiens mettront l’accent sur le fait que les enfants conçus pendant cette période seraient nécessairement difformes. Les juifs eux, tout au long du Moyen Âge, en Europe, vont conceptualiser et mettre en pratique la nécessité de la séparation, non seulement physique, mais aussi sociale des femmes pendant cette période. De plus en plus importante, elle serait le moyen pour elles de réparer la faute initiale.
La Niddah dans le Monde Contemporain
De nos jours, comment les prédicateurs juifs perpétuent-ils cet interdit ? Spécialiste des milieux orthodoxes juifs, l’auteur fait remarquer qu’à la suite du courant néo-orthodoxe au xixe siècle, on ne parle plus d’« impureté mensuelle », mais de « pureté familiale ». Deux registres de justifications sont développés : médical (protection contre le cancer de l’utérus) et psychoaffectif (entretenir l’amour…). Manifestations de la loi des hommes sur le corps des femmes, les lois de Niddah sont « un domaine dans lequel les femmes juives croyantes expriment leur piété et leur religiosité ».
Pratiques et Rituels Associés
La pratique de la Niddah implique une séparation physique entre mari et femme pendant la période menstruelle et les sept jours suivants, appelés "jours blancs". Durant cette période, tout contact physique est évité, y compris le partage du même lit. Une fois cette période terminée, la femme doit se purifier en s'immergeant dans un mikvé, un bain rituel. Cette immersion symbolise une renaissance et marque la fin de l'état de Niddah, permettant ainsi la reprise des relations conjugales.
Toutes les sociétés ont produit des coutumes, des croyances, des interdits à propos des menstruations. On trouve des discussions complexes à ce propos non seulement dans le monde rabbinique depuis l’époque talmudique jusqu’à nos jours, mais aussi dans le monde chrétien, ce que montre bien ce travail. Dans la tradition juive, les rites de purification concernent hommes et femmes : les hommes doivent utiliser le mikve (bain rituel) pour se purifier avant chabbat, avant les fêtes, après un deuil ; les femmes, elles, sont soumises à son utilisation tout au long de leur cycle biologique. Impure pendant le temps de l'écoulement sanguin, une femme, dite Niddah, ne peut être touchée par son mari.
Perspectives et Débats Modernes
Il serait intéressant d’interroger les femmes qui respectent ces lois, pour savoir comment elles qualifient cette période : ont-elles abandonné l’idée d’« impureté » ? Alors qu’il évalue la population de juifs orthodoxes dans le monde à environ 1,5 millions de personnes (sur environ 14 millions de juifs), population censée suivre ces lois à la lettre, l’auteur souligne le nombre important d’ouvrages, de conférences destinées à ce public qui développent ces argumentations, mais le nombre de ces manifestations n’est-il pas proportionnel aux interrogations en cours dans cette population ?
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La conceptualisation de la Niddah a suscité et continue de susciter des débats animés au sein du judaïsme. Si certains considèrent ces lois comme des prescriptions divines immuables, d'autres les interprètent à la lumière des valeurs modernes d'égalité et d'autonomie. Des voix s'élèvent pour réexaminer les fondements de ces pratiques et explorer des approches plus inclusives et respectueuses de la dignité des femmes.
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