L'attrait des photographies d'archives réside dans leur capacité à capturer des moments figés dans le temps, offrant un aperçu du passé. Les Archives municipales de Toulouse recèlent un trésor de documents photographiques qui témoignent des évolutions majeures du médium à travers l'histoire. Cet article explore la richesse de ce fonds, en mettant en lumière des exemples spécifiques et en examinant la manière dont ces images nous connectent à des époques révolues.

La Couleur Émerge : Des Autochromes aux Années 1980

L'évolution de la photographie couleur est un aspect fascinant de l'histoire visuelle. Les premières incursions dans la couleur datent de 1907 avec les plaques autochromes des frères Lumière. Ce procédé complexe, utilisant la fécule de pommes de terre pour restituer une image en polychromie, a été rapidement supplanté par l'invention du Kodachrome par Eastman Kodak dans les années 1930. Cependant, c'est dans les années 1980 que la photographie couleur s'est véritablement ancrée, avec l'apparition de Polaroids, de négatifs et de tirages couleur, et de diapositives. La photochromie est devenue accessible au plus grand nombre, détrônant ainsi le noir et blanc.

Les photographies réalisées entre mai et juin 1983, conservées aux Archives municipales de Toulouse, illustrent parfaitement cette transition vers la couleur. Leur esthétique singulière, avec une ambiance acidulée, une palette chromatique oscillant entre teintes pastel et saturées, des typographies décalées et des tenues d'une autre époque, est emblématique de cette période. Elles évoquent une douce nostalgie, transportant le spectateur dans un passé révolu, comme un retour sur les allées de Montauban lors de l'évènement annuel des « 400 coups ».

Ces images, avec le grain et la couleur des pellicules Kodak, une once de kitsch et un cadrage large laissant place à quelques petites surprises, semblent extraites des collections de The Anonymous Project ou de l'œuvre du photographe Martin Parr. Elles proviennent en réalité du fonds photographique institutionnel de la Direction de la Communication de la ville de Toulouse, identifié par sa cote archivistique : le 15Fi.

Le Fonds 15Fi : Une Mine d'Or pour Retracer l'Histoire Toulousaine

Le fonds 15Fi est une véritable mine d'or pour ceux qui souhaitent retracer l'histoire de la ville de Toulouse entre 1971 et 2015. Il regroupe plus de 14 598 documents déjà décrits et disponibles sur la base de données des Archives municipales. Planche contact, négatifs monochrome et couleur, diapositives, tirages et images numériques témoignent des grands moments de la vie toulousaine et de l'évolution de la physionomie de la ville.

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Ce fonds permet de découvrir des reportages variés, allant des événements culturels aux transformations urbaines, en passant par les portraits de personnalités locales et les scènes de la vie quotidienne. Il offre une perspective unique sur l'évolution de la ville et de ses habitants au fil des décennies.

L'Humanisme en Noir et Blanc : Sebastião Salgado et Jean Dieuzaide

Le fonds photographique des Archives municipales de Toulouse ne se limite pas à la couleur et à la nostalgie des années 1980. Il comprend également des œuvres en noir et blanc d'une grande force émotionnelle, réalisées par des photographes de renom tels que Jean Dieuzaide et Sebastião Salgado.

Une photographie datant de décembre 1986 immortalise la rencontre entre Jean Dieuzaide et Sebastião Salgado lors du vernissage de l'exposition de ce dernier à la Galerie du Château d'eau à Toulouse. Salgado, accompagné de sa femme Lélia, partage avec Dieuzaide un goût pour l'humanisme et un profond respect pour la terre, les traditions et le travail de la main de l'homme.

Dans son exposition, Salgado met en lumière les peuples d'Amérique latine et dénonce leurs conditions de vie. Il explique qu'il n'a pas voulu que ses images soient misérabilistes, mais qu'elles célèbrent la dignité de ces gens. Ses compositions soignées, ses clairs-obscurs et ses noirs et blancs séduisants ont suscité des critiques, certains lui reprochant d'esthétiser la misère. Cependant, comme l'écrit Régis Debray, Salgado « exalte Prométhée », et sous son objectif, « ces humbles sont des géants ». La série qu'il réalise la même année sur les mineurs héroïques de Serra Pelada, en Amazonie, illustre parfaitement cette vision.

Partir de Zéro : La Méthode de Classement de Jean Dieuzaide

Le travail de Jean Dieuzaide aux Archives municipales révèle une méthode de classement particulière, qui reflète son approche de la photographie. Dieuzaide, en tant que photoreporter et illustrateur, a travaillé sur commande pour des éditeurs, livrant des prises de vues pour illustrer des recueils touristiques. Son classement se fait donc le reflet de cette nouvelle manière de travailler, où le temps importe moins que l'espace.

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Les albums de consultation ne sont plus classés par date, mais par départements, régions, pays. À chaque nouvelle commande, un nouvel album est créé, portant souvent le même nom, et une numérotation qui recommence à zéro. Cette méthode, bien que déroutante au premier abord, témoigne de la richesse et de la complexité du travail de Dieuzaide.

Retracer l'ensemble de son œuvre nécessite de croiser les recherches dans les différentes catégories dieuzaidiennes. Il faut tenir compte des reportages, des commandes, des photographies de Toulouse, des vues aériennes et des portraits d'artistes. Ce travail de recherche minutieux permet de reconstituer une œuvre tentaculaire, tissée de fils multiples.

L'Aventure Polaire : Un Voyage en Spitzberg en 1906

Le fonds des Archives municipales de Toulouse ne se limite pas à la ville elle-même. Il comprend également des témoignages de voyages lointains, comme celui de Maurice Gourdon en Spitzberg en 1906.

Le 8 juillet 1906, 137 touristes et scientifiques embarquent à bord du paquebot-yacht L'Île-de-France pour un voyage sur les terres polaires du Spitzberg. Le navire quitte Dunkerque et longe le littoral norvégien en direction du Cap Nord, avant de s'aventurer dans les eaux mouvementées des mers du Groenland et de Barents. Le 18 juillet, il atteint enfin la pointe sud de l'archipel.

Le fonds de Maurice Gourdon renferme près de 200 plaques de projections numérotées et légendées, retraçant l'itinéraire de ce voyage. Elles s'accompagnent de sources précieuses, telles que des billets de train pour Dunkerque, un carnet répertoriant l'ensemble des images, des dessins sur calque, le programme imaginé et rédigé par le professeur Nordenskjold, un récit de voyage d'Eugène Gallois, des tirages signés de la main de Maurice Gourdon et des notes sur la faune et la flore étudiées sur place.

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Ce voyage, bien que mirifique au premier abord, connaît une fin abrupte. Le 25 juillet, L'Île-de-France se heurte violemment à des roches abruptes absentes des cartes marines, au beau milieu des eaux glaciales de l'Océan Arctique. Les passagers sont secourus deux jours plus tard par le Friesland et rejoignent les banquises aperçues au loin. Cet événement sonne la fin du périple, mais laisse à tous des souvenirs mémorables.

L'Illusion de la Table Rase : Voir au-Delà des Images

Les photographies d'archives nous confrontent à la question de la perception et de l'interprétation des images. Il est illusoire de croire que l'on peut regarder une image comme si c'était la première fois, sans que l'esprit et la mémoire ne se mettent en branle. Nous contemplons les images assortis de nos catégories de pensées, de nos souvenirs et de nos connaissances, associant l'image qui se trouve sous nos yeux à d'autres images et les interprétant en convoquant tout un f/lot de références culturelles, sociales, philosophiques, etc.

Comme le déplore le philosophe et historien de l'art Georges Didi-Huberman, il n'y a pas de paradis de l'image, ni en amont, ni en aval de la connaissance. L'ingénuité du regard n'est qu'utopique : il ne peut se passer de mots.

Toulouse Défigurée : Les Inondations de 1875

Les Archives municipales de Toulouse conservent également des témoignages poignants des catastrophes naturelles qui ont frappé la ville, comme les inondations de 1875. Au lendemain de la crue historique, les photographes toulousains se sont emparés de ce médium pour documenter la tragédie.

Ils ont arpenté la ville, déambulant au milieu de pans de murs chancelants, d'amas de matériaux de toutes sortes et nous dévoilant Toulouse telle un véritable théâtre de ruines. Les clichés de la rue des Trois-Canelles, par exemple, montrent une femme assise éplorée et un homme en costume semblant évaluer les dégâts.

Ces images, souvent réalisées en stéréoscopie, permettent de mieux appréhender l'ampleur de la catastrophe. Elles témoignent de la dévastation qui a frappé la ville, rendant méconnaissables des quartiers entiers comme Saint-Cyprien. Seuls quelques repères, tels que le dôme de la Grave, les ponts effondrés et le Château d'eau, aident à se repérer dans ce paysage urbain défiguré.

C'est à la lecture des nombreux récits journalistiques et littéraires que les images prennent enfin sens. On peut alors retracer les épisodes marquants de l'inondation et distinguer les lieux. Ce long travail d'identification permet de replacer et d'ancrer l'événement dans nos mémoires.

Au-Delà des Frontières Toulousaines : Une Fenêtre sur le Monde

Les Archives municipales de Toulouse ne se limitent pas à l'histoire locale. Elles offrent également une fenêtre sur le monde, à travers des reportages sur des événements internationaux, des portraits de personnalités étrangères et des témoignages de cultures différentes.

On y découvre des images de la déambulation de jeunes gens dans les rues de Laâyoune, un chèche brodé de la carte interdite du Sahara occidental caché sous le t-shirt, témoignant de la lutte du peuple sahraoui pour l'indépendance.

On y trouve également des références à la culture populaire, comme Jurassic Park, un roman excitant où des dinosaures sont recréés génétiquement pour ouvrir un zoo innovant, ou des allusions à des œuvres littéraires telles que "Cent de solitude" et "Magasin général".

L'Art Thérapeutique : L'Expérience de Blida-Joinville

Les Archives municipales de Toulouse ne se limitent pas à la photographie. Elles s'ouvrent également à d'autres formes d'expression artistique, comme l'art thérapeutique. L'exposition « Tenter l’art pour soigner : à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville dans les années 1960 », issue de la donation à l’IMA d’un ensemble d’archives du docteur Cadour, témoigne de l'utilisation de l'art comme outil de soin dans cet établissement situé près d'Alger.

Cette exposition met en lumière les céramiques peintes et les planches dessinées à la gouache, exécutées dans les années 1960 au cours d’ateliers de « socialthérapie ». L'un des objectifs de la socialthérapie est de responsabiliser les malades en leur faisant organiser eux-mêmes certaines de leurs activités, notamment à travers un hebdomadaire intitulé Notre journal.

Cette exposition est marquée par la figure de Frantz Fanon, qui officia comme médecin-chef dans cette institution psychiatrique entre 1953 et 1956. Elle est aussi une incarnation d’un « art brut », terme utilisé par le peintre Jean Dubuffet pour désigner les productions plastiques de personnes exemptes de culture artistique et pratiquant un art qui s’ignore.

Denise Bellon : Pionnière du Photojournalisme et Figure du Surréalisme

Les Archives municipales de Toulouse mettent également en lumière des figures marquantes du photojournalisme, comme Denise Bellon. Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris présente une rétrospective consacrée à cette pionnière, qui a documenté plusieurs des manifestations éphémères du milieu surréaliste.

Née à Paris dans une famille juive originaire d’Alsace et d’Allemagne, Denise Bellon s’initie à la photographie au Studio Zuber avant de cofonder Alliance Photo, une des première agence photographique de l’entre-deux-guerres. Influencée par l’esthétique dite de la « Nouvelle Vision », elle réalise de nombreux reportages à l’étranger, dans les Balkans, en Finlande, en Afrique et réalise aussi des commandes publicitaires. Elle photographie aussi bien la « zone » parisienne que les expositions surréalistes, l’Occupation allemande à Lyon pendant la Seconde Guerre mondiale que l’industrialisation de la France.

En 1940, elle épouse Armand Labin, journaliste juif roumain engagé dans la Résistance, qui sera ensuite le fondateur du quotidien Midi Libre, pour lequel elle couvrira notamment un maquis antifranquiste en vallée de l’Aude, avec son outil de prédilection qu’est l’appareil Rolleifles et ses négatifs de format carré 6x6 cms.

Mickalene Thomas : Célébration des Femmes Noires dans l'Art et la Culture Populaire

Les Archives municipales de Toulouse s'intéressent également à l'art contemporain, en mettant en lumière des artistes tels que Mickalene Thomas. Le Grand Palais à Paris consacre une vaste rétrospective à cette plasticienne et photographe africaine-américaine, intitulée All About Love.

L’exposition de Mickalene Thomas doit son titre à un livre fondateur de la théoricienne bell hooks, disparue en 2021 et s’empare des représentations des femmes noires dans l’art et la culture populaire dans une perspective queer, féministe et noire, en usant de peintures, paillettes, collages ou vidéos.

« Mon art s’enracine principalement dans la découverte de soi, la célébration, la joie, la sensualité, et dans un besoin de voir des images positives des femmes noires dans le monde », dit notamment cette artiste née au début des années 1970 dans le New Jersey.

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