La démocratie athénienne, un concept né il y a environ 2600 ans, a jeté les bases des démocraties modernes. Ce régime politique, bien que régulièrement remis en question, a vu des individus lutter pour le droit de décider par eux-mêmes. Athènes, l'archétype de la cité démocratique, a vu ses citoyens être les premiers à concevoir la démocratie.
Contexte socio-économique et premières réformes
Au VIe siècle avant J.-C., la société athénienne est confrontée à une grave crise économique et sociale. Le milieu rural et les artisans protestent pour mettre fin au monopole des nobles dans la vie politique. Dans la continuité de Solon et Clisthène, Périclès va mettre en place plusieurs réformes. Il élargit tout d’abord les droits politiques, pour apaiser les Athéniens, et renforce le prestige de la Cité en la plaçant sous la protection de la déesse Athéna. Il va également organiser de grands travaux sur l’Acropole.
Avant l'avènement de la démocratie, Athènes était dirigée soit par les plus grandes familles de la cité (oligarchie), soit par un chef unique (tyrannie).
Clisthène réforme le pouvoir en divisant les citoyens en dix tribus parmi lesquelles sont choisis des conseillers. Il confie à l'assemblée des citoyens (l'ecclésia) le soin de voter les lois. Pour éviter le retour au pouvoir d'un tyran, l'assemblée peut expulser un citoyen pendant dix ans. Cette mesure s'appelle l'ostracisme.
L'essor de la démocratie athénienne
Dans les décennies qui suivent, deux victoires militaires sur les Perses renforcent la démocratie athénienne. En 490, les hoplites jouent un grand rôle dans les combats à Marathon, ce qui montre que la démocratie motive au plus haut point les citoyens. Au Ve siècle, les guerres contre les Perses ou contre Sparte affermissent le rôle des citoyens pauvres (qui contribuent grandement aux victoires de la cité en servant de rameurs et de fantassins, les hoplites). Périclès fait accorder une indemnité qui permet à tout un chacun de s'investir dans les affaires publiques. Un citoyen choisi comme magistrat touche désormais une somme d'argent compensatoire.
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La démocratie athénienne repose ainsi sur trois grands principes : le droit de tous les citoyens à la parole, que ce soit à l'assemblée du peuple ou devant les tribunaux ; l'accès de tous les citoyens aux fonctions publiques (par élection ou tirage au sort) ; l'égalité de tous devant la loi.
Les institutions clés de la démocratie athénienne
L’Ecclésia, ou assemblée de tous les citoyens, siège sur la colline de la Pnyx. Les citoyens votent à main levée les lois et le budget. À Athènes, l'assemblée des citoyens (l'ecclésia) se tient sur la colline de la Pnyx (qui veut dire : « on s'y tient serré »). L'assemblée décide de la guerre et de la paix, de l'utilisation de l'argent public, juge les crimes d'État et élit les stratèges et les trésoriers. Chacun peut s'exprimer, soit pour proposer une loi ou une décision, soit pour débattre d'un projet. Celui qui a la parole est protégé des dieux : nul ne peut le toucher. En revanche, parler devant les citoyens à l'assemblée est chose difficile : il faut se faire entendre et convaincre des milliers de personnes. Dans les situations graves, celui qui décide de parler à l'assemblée prend des risques : ainsi, après l'invasion perse en 481 av. J.-C., un magistrat prône la paix avec Xerxès. L'assemblée proteste et vote la mort du magistrat et de sa famille. Les séances de l'assemblée des citoyens athéniens sont donc très importantes : si Athènes est une cité démocratique, c'est d'abord parce que les citoyens y prennent la parole. « Nous ne pensons pas que les discussions fassent du tort aux actions », rappelle Périclès, « mais qu'il est, au contraire, mauvais de ne pas s'être d'abord éclairé par la parole avant d'en venir à l'action. »
La Boulée, ou conseil des Cinq-Cents, se réunit au bouleutérion sur l’Agora. Ses membres, à raison de 50 par tribus, sont tirés au sort annuellement sur des listes de volontaires. Parmi ces derniers, on compte les 10 stratèges qui siègent au stratègéion. Élus pour un an, ils sont en charge de l’armée et des affaires étrangères. Chaque année, cinquante conseillers sont tirés au sort dans chacune des dix tribus créées par Clisthène (c'est le Conseil des Cinq Cents). Chaque groupe de conseillers organise les travaux de l'assemblée durant un mois. Chaque jour, un président du Conseil est tiré au sort : il doit dormir dans un temple, sur l'agora, la place publique où les citoyens discutent de politique, et il garde les clés des trésors de la cité. Les conseillers sont chargés de distribuer la parole à l'assemblée et de préparer les lois qui y seront débattues.
D’autres magistrats, les archontes, sont tirés au sort pour un an. Également située sur l’Agora, l’Héliée est un tribunal populaire composé de 6.000 citoyens âgés de plus de 30 ans élus pour un an. Les juges sont tirés au sort parmi eux avant chaque procès. L’aréopage composé d’anciens magistrats juge les crimes de sang.
De même que tous les citoyens peuvent, de droit, participer à l'assemblée, tous peuvent être nommés magistrats. Tout citoyen adulte peut donc être conseiller, juge (ou chargé d'une tâche précise comme la vérification de la liste des citoyens). Dans la pratique, tout citoyen grec est magistrat au moins une fois dans sa vie. Le tirage au sort est conçu comme un choix des dieux mais repose aussi sur la conviction que chacun est capable de servir la cité. Les tâches sont généralement confiées à plusieurs magistrats afin d'éviter qu'un citoyen ne soit dépassé par une difficulté.
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Dix magistrats ne sont pas tirés au sort mais élus par l'assemblée pour un an : ce sont les dix stratèges, les chefs militaires. Ils ont beaucoup de poids sur les votes de l'assemblée, surtout lorsqu'ils parviennent, comme Périclès, à se faire élire plusieurs années de suite.
Citoyenneté et participation
Cependant, le pouvoir n’appartient pas à l’ensemble de la population, mais aux citoyens, qui ne représentent en réalité qu’une faible minorité. En effet, les garçons de moins de 18 ans ainsi que les femmes ne peuvent prétendre à ce statut. Tout comme les métèques, c’est-à-dire les étrangers libres, ou encore les esclaves. Les hommes pauvres, eux, sont bien considérés comme citoyens, et afin de les inciter à s’impliquer activement dans la vie politique, Périclès a instauré le Misthos. Il s’agit d’une indemnité qui leur est versée quand ils viennent siéger au sein des institutions politiques.
Dans la démocratie athénienne, les citoyens ont des droits, tels que posséder des terres, percevoir des indemnités ou bénéficier d’une protection juridique. Mais ils ont également des devoirs. Ainsi, ils se doivent de contribuer au développement de la Cité, et à respecter ses lois. Ils sont également chargés de la défendre. Pour cela, ils effectuent l’éphébie, semblable à un service militaire entre 18 et 20 ans, qu’ils suivent parmi les Hoplites, la force terrestre, ou dans la flotte. Ce statut leur impose aussi de participer au culte et aux fêtes, comme les Panathénées. Enfin, les plus riches doivent prendre en charge les dépenses publiques à tour de rôle, pendant un an, ou organiser des représentations théâtrales.
La vie démocratique de la cité déborde le cadre purement politique de l'assemblée et des magistratures. L'organisation des fêtes est également assumée par les citoyens à tour de rôle : ils sont ainsi tirés au sort pour préparer les Panathénées (fêtes durant lesquelles un banquet régale le peuple athénien de la viande des bœufs sacrifiés). De même, lors des fêtes de printemps en l'honneur de Dionysos, un magistrat choisit trois poètes qui présentent leur pièce de théâtre, ainsi que trois citoyens riches qui couvriront les frais de chaque représentation (les acteurs, les costumes et le flûtiste). Seul l'acteur principal de chaque pièce est rémunéré par la cité. C'est un moyen pour les citoyens riches de se faire connaître. Ainsi, le jeune Périclès fait d'abord parler de lui en finançant la pièce d'Eschyle, les Perses, qui deviendra très célèbre. Les pièces traitent de sujets qui intéressent directement les citoyens : la justice des hommes, les excès des chefs… Après les trois représentations, un jury composé de citoyens (tirés au sort) désigne la meilleure pièce et les meilleurs acteurs. Puis, dans le théâtre même, l'assemblée des spectateurs redevient assemblée des citoyens.
Le tirage au sort : une pratique controversée mais emblématique
Athènes est la première cité à avoir fait de la démocratie le fondement de ses institutions et de sa puissance. « La démocratie advient quand les pauvres sont vainqueurs de leurs adversaires, qu’ils en tuent une partie et en exilent l’autre et qu’ils partagent à égalité entre le reste de la population l’administration et les charges, et les magistratures y sont le plus souvent attribuées par des tirages au sort » (Platon, République VIII, 557a). « On admet qu’est démocratique le fait que les magistratures soient attribuées par tirage au sort, oligarchiques le fait qu’elles soient pourvues par l’élection » (Politique IV. 9, 1294b8). « Voici le genre de mesures qui sont démocratiques : que tous choisissent les magistratures parmi tous, que tous soient magistrats de chacun, et chacun à tour de rôle de tous, que les magistratures soient tirées au sort, ou bien toutes, ou bien celles qui ne demandent ni expérience ni compétence » (Aristote, Politique VI. 2, 1317b17-21).
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Cette caractéristique de la démocratie antique, si critiquée par les Anciens et par les Modernes, doit être contextualisée. Le tirage au sort est une procédure fréquente de choix dans toutes les sociétés anciennes, démocratiques ou non, et dans la société grecque de l’époque archaïque et classique, il a souvent une valeur religieuse.
Dans les épopées homériques, notre premier texte conservé, le tirage au sort est attesté pour le choix des jeunes gens qu’on envoie à la guerre ou fonder une colonie, selon une pratique fréquente dans le monde entier à toutes époques, ou encore, dans la guerre, pour le choix d’un champion qui se battra au nom de tous. Comment, à Troie, en l’absence d’Achille retiré sous sa tente, choisir le plus valeureux des Achéens, qui affrontera Hector en combat singulier ? On jette dans un casque des sorts inscrits (klèroi), on les secoue, ce que décrit le vers formulaire : « Ils prirent les sorts et les secouèrent dans un casque armé de bronze » (Iliade III, 316 = XXIII, 861, cp. Odyssée X, 206). On prie les dieux : « Les troupes se mirent à prier et levèrent les bras vers les dieux » (Iliade III, 318 = VII, 177).
Plus important encore est le tirage au sort en matière successorale, comme le montre la polysémie du mot klèros, non seulement « sort », mais « lot, apanage ». En l’absence de droit d’aînesse, la fratrie est un cas particulier de la difficulté qu’il y a à trancher entre des égaux. Un adjectif composé homoklaros « au même lot » est un synonyme poétique de « frère ». Le modèle est donné par les trois principaux dieux, les trois frères Zeus, Poséidon et Hadès. Comment départager ces égaux par excellence ? La supériorité de l’âge (qui peut en revanche jouer son rôle dans la transmission des statuts) ne saurait intervenir, une supériorité d’ailleurs fragile dans la mythologie, car, si Zeus est l’aîné dans l’Iliade (XIII, v. 355), il est le cadet dans la Théogonie (v. 137). C’est donc un tirage au sort qui a attribué les apanages de chacun (Iliade, XV, v. 185-193).
La conjonction des deux modes de choix fait monter la tension dramatique jusqu’à l’aboutissement inéluctable, le duel fratricide. Dans la deuxième partie de la pièce, ce duel affreux est alors décrit comme un autre tirage au sort, qu’effectue le dieu de la Guerre, Arès, présenté comme un étranger barbare, entre eux, pour répartir leur patrimoine, un tirage au sort qui ne peut aboutir qu’à un résultat horrible, car il a pour origine, non pas une prière pure, mais la malédiction d’Œdipe, leur père. Et, de fait, si les frères obtiennent, comme il se doit, une part égale, cette part est la mort qu’ils se donnent l’un à l’autre, et le tombeau qu’ils auront l’un et l’autre (v.
Dans l’épopée, dans la tragédie et dans l’inscription de Nakônè, le résultat du tirage au sort est laissé à la divinité, ou assimilé à la décision divine. On peut aussi connaître directement la volonté des dieux par le tirage au sort, ce qu’on appelle la cléromancie.
Les limites de la démocratie athénienne
La démocratie qui naît à Athènes ne correspond pas tout à fait à nos démocraties modernes : seuls les hommes adultes ayant le statut de citoyens y participent pleinement. Les femmes, les métèques (étrangers installés à Athènes) et les esclaves sont écartés du pouvoir. Ainsi, sur les 400 000 habitants d'Athènes, seuls votent quelque 30 000 à 40 000 citoyens. Par ailleurs, la démocratie athénienne n'est possible que grâce à l'esclavage (le citoyen, qui fait travailler ses esclaves, peut ainsi dégager du temps pour les affaires publiques) et aux contributions forcées des alliés (le trésor de la ligue de Délos) qui financent une partie des fêtes, la construction des monuments publics et les indemnités parlementaires… Enfin, la cité d'Athènes reste un État de petite taille : tous les citoyens peuvent, à tour de rôle, exercer directement le pouvoir en tant que magistrat.
Héritage et influence
La démocratie athénienne a servi d’inspiration pour la naissance des régimes démocratiques modernes. Cependant, la Grèce antique est très différente des Etats d’aujourd’hui, et ce modèle ne peut donc être totalement reproduit. La démocratie doit être adaptée en fonction du contexte. Nous devons toutefois renouer avec l’idée que le pouvoir n’est pas forcément un rapport vertical, hiérarchique, entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent.
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