Introduction
Le Musée des Menstruations, bien que disparu en tant qu'espace physique, demeure une entité fascinante dans l'histoire culturelle et sociale du cycle menstruel. Fondé par Harry Finley, ce musée insolite a cherché à briser les tabous et à explorer les multiples facettes des menstruations, de leur représentation dans la publicité à leur vécu par les femmes du monde entier. Cet article se propose d'explorer l'histoire de ce musée unique, son impact et les questions qu'il a soulevées.
L'Histoire Inattendue d'un Musée Unique
L'histoire du Musée des Menstruations est intimement liée à son fondateur, Harry Finley. Né dans une famille américaine typique où les menstruations étaient un sujet tabou, Finley a développé un intérêt pour ce thème lors de son séjour en Allemagne. Travaillant comme directeur artistique pour un magazine allemand, il a été frappé par les publicités pour les produits d'hygiène féminine, très différentes de celles présentées aux États-Unis. Il a commencé à collectionner ces publicités, ainsi que des produits menstruels du monde entier.
De retour aux États-Unis, Finley a continué à collectionner des objets liés aux menstruations, tout en travaillant comme graphiste à la National Defense University de Washington. Ce travail, qu'il décrit comme ennuyeux, lui a laissé suffisamment de temps pour se consacrer à sa collection et à ses recherches sur l'histoire des menstruations à la bibliothèque du Congrès.
La Naissance d'un Musée Controversé
La collection de Finley est devenue si importante qu'il a décidé de l'exposer au public. C'est ainsi que le Musée des Menstruations a ouvert ses portes le 31 juillet 1994, dans le sous-sol de sa maison à New Carrollton, dans le Maryland.
Le musée était rempli d'objets menstruels en tout genre : la toute première publicité Kotex datant de janvier 1921 ; un ensemble de produits Tampax des années 1930 ; une robe rose faite entièrement de coupes menstruelles. On y trouvait aussi des bustes de mannequins féminins attachés au plafond, vêtus de culottes souillées et de serviettes hygiéniques. De temps à autre, au milieu des objets, on pouvait apercevoir le chat de Finley, nommé Mack C. Padd [pour « serviette ultra-absorbante », en français].
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Les visites se faisaient sur rendez-vous, les week-ends, en raison de l'emploi à temps plein de Finley. Malgré son emplacement insolite et son thème controversé, le musée a attiré un public varié, allant de chercheurs spécialisés dans les menstruations à des personnes curieuses de découvrir cet univers méconnu. Des personnalités importantes (du moins, importantes dans le domaine de la recherche sur les menstruations) sont venues visiter le musée : le laboratoire du département de biophysique de Johns-Hopkins - qui a créé la coupe menstruelle Instead - lui a rendu visite, tout comme le Dr. Iris Prager, directrice du département d’éducation à Tambrands ; un groupe de chercheurs du Smithsonian s’y est arrêté un samedi matin, amenant avec eux en cadeau un magnifique ensemble de coupes menstruelles d’antan. Parmi eux, il y avait le Dr. Katherine Ott, qui deviendra plus tard la directrice du département médical au Musée national d’histoire américaine de la Smithsonian Institution, où est également stockée une impressionnante collection de produits d’hygiène féminine.
Réactions et Controverses
Le Musée des Menstruations a suscité des réactions mitigées. Si certains saluaient l'initiative de Finley de briser les tabous et d'ouvrir un espace de discussion sur un sujet souvent ignoré, d'autres étaient plus critiques.
Plusieurs publicités Kotex autrefois affichées au musée. Rapidement, des visiteurs qui n’avaient rien à voir avec la recherche menstruelle sont également venus faire un tour dans son sous-sol, souvent prudemment, pour voir en quoi consistait exactement le musée. Ce sont eux que Finley préférait : les gens qui n’avaient jamais entendu parler de « tablier sanitaire », qui n’avaient jamais songé à la manière dont les femmes géraient leurs menstruations ailleurs dans le monde et des femmes qui n’avaient parfois jamais parlé à qui que ce soit de leurs règles. Finley m’a dit que plusieurs femmes lui avaient en effet avoué qu’elles n’avaient jamais abordé le sujet avec quiconque. C’était à la fois émouvant et étonnant pour lui. Il pensait que les femmes parlaient de leurs règles tout le temps - sinon, de quoi d’autre pouvaient-elles discuter pendant tous ces brunchs entre copines ? Dire que lui, Harry Finley, ce gars qui n’y connaissait rien, qui n’a jamais eu de sœur ni de femme, ni aucune relation suivie avec une personne du sexe opposé, était la personne vers laquelle ces femmes se tournaient pour parler de leur cycle menstruel. Pour lui, c’était « époustouflant ».
Des journalistes se sont intéressés à son inaltérable passion. Le magazine Sassy avait écrit un court sujet à propos du musée, recommandant par ailleurs à Finley de « plutôt s’occuper de crèmes anti-démangeaisons, mec. » À la radio, on l’a traité de pervers. Une femme remontée lui a même écrit une lettre, qui disait : « Puisse Dieu fermer votre musée, aussi respectable soit-il.
Ses collègues ont accepté sans sourciller. Son boss, en revanche, lui a demandé de ne pas partager son intérêt pour les menstruations au bureau, et surtout, de ne pas révéler son lieu de travail dans les interviews qu’il donnerait aux médias. Une fois, il a mentionné son musée à l’une de ses collègues de la NDU. « Ouais, j’ai ouvert un musée des menstruations chez moi », lui a-t-il avoué, relax. Elle l’a regardé comme s’il lui avait dit que l’URSS venait de déclarer la guerre aux États-Unis.
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Contrairement à ses collègues, sa famille n’a pas bien pris la nouvelle. Quand il l’a annoncé à sa belle-mère, avec laquelle il a toujours été proche, elle l’a insulté de fou et dit qu’il faisait honte à sa famille. Cela fait maintenant 20 ans que ses demi-frères refusent de lui parler.
Des spécialistes ont critiqué l'approche de Finley, estimant qu'il manquait de rigueur scientifique et de contexte historique. David Linton, qui donne des cours sur les menstruations au Marymount Manhattan College et qui officie dans le panel de la Société pour les recherches sur les cycles menstruels, avoue que Finley était un gars sympa, mais comment prendre quelqu’un comme lui au sérieux, sachant qu’il n’a jamais étudié ces choses d’un point de vue académique ? « Il est vraiment très sérieux dans sa collecte, mais il ne possède aucun diplôme ni aucune expérience formelle. C’est un collectionneur amateur. » Ott partage aussi cette opinion. Elle se rappelle qu’il était « très minutieux, soigneux et consacrait énormément de temps à ses recherches », même s’il s’agissait d’un méli-mélo d’objets et qu’il n’y avait pas de véritable ligne directrice permettant de les connecter - cela, bien sûr, dans un endroit peu conventionnel voire presque flippant. « Il connaissait beaucoup de choses à propos de ses objets, mais il manquait un contexte général - une sorte de plus grand récit que les musées utilisent pour tout relier et faire rentrer chaque détail dans une histoire », explique Ott. Linton, qui étudie la perception sociale des menstruations, admet qu’il existe des biais lorsque vous souhaitez devenir spécialiste du sujet et que vous êtes un homme. Mais, tel qu’il le voit, Finley n’a même pas essayé de le devenir. « Attendez, je ne prétends pas être un expert des menstruations. Je prétends simplement connaître quelques trucs sur la construction sociale du thème », explique Linton. « Pour Harry, c’est différent.
La Fermeture et l'Héritage Virtuel
En août 1998, le Musée des Menstruations a fermé ses portes. Les visites du week-end étaient devenues trop importantes ; Finley a dû subir une angioplastie coronaire et l’implant d’une prothèse coronarienne. Sa famille l’avait pratiquement répudié et les spécialistes académiques des menstruations rejeté. C’en était trop pour lui.
La collection est restée dans son sous-sol pendant quatre ans. Puis, une fuite de canalisations s’est produite dans son garage et beaucoup de photos et de publicités ont pris l’eau. Il a été obligé de tout ranger dans des boîtes et des casiers. « Ça m’a brisé le cœur », avoue Finley. « J’ai passé énormément de temps à construire ça et tout a été détruit.
Malgré la fermeture du musée physique, l'héritage de Finley perdure grâce à son site web, une vaste collection d'informations, d'images et d'anecdotes sur les menstruations. Le site, bien que labyrinthique et parfois impudique, reste une ressource précieuse pour ceux qui s'intéressent à l'histoire et à la culture des menstruations.
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Le Musée des Menstruations et le Féminisme
Le Musée des Menstruations a émergé à une époque où le féminisme commençait à s'intéresser de plus près au corps féminin et à la menstruation. La troisième vague du féminisme, à partir des années 1990, a accordé une attention particulière au corps et à la sexualité des femmes. Dans ce contexte, la menstruation est devenue un sujet d'intérêt, et le musée de Finley a contribué à briser les tabous et à ouvrir un espace de discussion sur ce thème.
Cependant, l'approche de Finley a également été critiquée par certains féministes, qui lui reprochaient son manque de rigueur scientifique et son appropriation d'un sujet qui concerne avant tout les femmes. Malgré ces critiques, le Musée des Menstruations a joué un rôle important dans la visibilisation des menstruations et la déconstruction des stéréotypes qui les entourent.
La Précarité Menstruelle : Un Enjeu de Justice Sociale
L'histoire du Musée des Menstruations met en lumière un enjeu crucial : la précarité menstruelle. Ce terme désigne la difficulté, voire l'impossibilité, pour certaines femmes d'accéder aux protections hygiéniques nécessaires pendant leurs règles.
Le gouvernement va expérimenter le don de protections périodiques pour les femmes précaires dès 2020, grâce à une dotation de 1 million d'euros. C'est ce qu'ont annoncé les cabinets de Marlène Schiappa, secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, et Christelle Dubos, secrétaire d’Etat auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé, le 12 février. Voilà une nouvelle qui ne pourra que réjouir Irene, étudiante de 20 ans se qualifiant de "féministe activiste" qui, il y a un an, s'était promenée dans Paris en période de règles, sans protection hygiénique, afin de dénoncer cette précarité des femmes désargentées, et réclamer le remboursement des protections hygiéniques.
Le nombre de femmes victimes de précarité menstruelle est estimé à 1,7 million par l'association "Règles élémentaires". Le sujet était souvent revenu dans le débat public ces derniers temps, encore porté en janvier par la comédienne Corinne Masiero, ancienne SDF, qui témoignait de la difficulté extrême d'avoir ses règles lorsqu'on vit dans la rue.
La précarité menstruelle est un enjeu de justice sociale, car elle touche les femmes les plus vulnérables, notamment les sans-abri, les réfugiées et les étudiantes. Plusieurs initiatives ont été lancées pour lutter contre ce phénomène, comme la distribution gratuite de protections hygiéniques dans les écoles, les universités et les centres sociaux.
Menstruations : Art et Engagement
La stigmatisation des menstruations a également été combattue par des artistes qui ont utilisé leur art pour dénoncer les tabous et les préjugés. Des artistes, Casey Jenkins (née en 1979 à Melbourne) et Vadis Turner (née en 1977 à Nashville), cherchent à lutter contre la stigmatisation qui touche les personnes menstruées.
Dans la performance fondatrice Vagina Painting (1965), l’artiste japonaise Shigeko Kubota utilise un pinceau collé à sa culotte pour étaler sur une grande toile étendue au sol de la peinture rouge, semblable à celle des menstruations.
En octobre 2013, Casey Jenkins s’installa pendant la durée de son cycle menstruel dans l’espace de la Visual Arts Association de Darwin en Australie. Chaque jour, six heures durant, assise sur un tabouret de bois, elle tricota silencieusement avec du fil de laine inséré dans son vagin. Initialement blanc, le fil s’imprégna de sang menstruel au moment de ses règles, avant de redevenir blanc. L’ouvrage, coloré de rouge à mi-longueur de ses quinze mètres, traduisait visuellement la durée du cycle féminin.
Ces œuvres artistiques contribuent à visibiliser les menstruations et à déconstruire les stéréotypes qui les entourent. Elles permettent également de sensibiliser le public à la précarité menstruelle et à la nécessité de lutter contre ce phénomène.
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