Introduction
Avant la loi Veil de 1975, qui a dépénalisé l'interruption volontaire de grossesse (IVG), l'avortement était un crime en France. Cette période de clandestinité a marqué l'histoire des femmes, les contraignant à recourir à des pratiques dangereuses et les exposant à des poursuites judiciaires. Cet article explore les réalités de l'avortement clandestin dans les années 1950 en France, en mettant en lumière les conditions inhumaines, les méthodes utilisées, les risques encourus et la lutte menée par les femmes et les mouvements féministes pour obtenir le droit à l'avortement. Il aborde également la question de la réhabilitation des femmes injustement condamnées pour avortement avant 1975.
Le Contexte Légal et Social
Depuis un édit pris à la Renaissance, l’avortement était considéré comme un crime en France. Après l’hécatombe de la Grande Guerre, une loi de 1920 punissait de prison la simple incitation à l’avortement. Entre 1870 et 1975, plus de 11 660 personnes ont été condamnées pour avortement, qu’il s’agisse de femmes ayant eu recours à l’IVG ou de celles qui les avaient aidées. Sous le régime de Vichy, la répression a atteint son paroxysme : l’avortement était érigé en crime contre la sûreté de l’État, passible de la peine de mort. Même après la Libération, les femmes ont continué à subir cette répression. En 1946, plus de 5 000 affaires d’avortement clandestin ont été jugées par les tribunaux français.
Dans la France des Trente Glorieuses, la contraception et l’avortement étaient interdits. Cette interdiction était motivée par des politiques natalistes et patriarcales qui visaient à contrôler le corps des femmes. Les femmes étaient considérées comme des mères potentielles avant d'être considérées comme des individus ayant le droit de disposer de leur propre corps.
Les Réalités de l'Avortement Clandestin
Avant 1975, près de 800 000 femmes avaient recours chaque année en France à l’avortement clandestin. Trois femmes en mouraient tous les jours. Pour ces femmes, nos mères et nos grands-mères, mettre fin à une grossesse non désirée était une déchirure. Avorter clandestinement avant 1975 était aussi un déchirement de l’âme.
Méthodes Dangereuses et Conditions Insalubres
Les femmes étaient livrées dans la clandestinité aux mains des "faiseuses d’anges" armées d’aiguilles à tricoter. Elles se débrouillaient, s’arrangeaient au fond des arrière-cours, sur des tables de cuisine. Ces pratiques étaient non seulement dangereuses, mais aussi réalisées dans des conditions d'hygiène déplorables.
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"Aux gardes des urgences, on voyait arriver des femmes qui saignaient, qui étaient infectées. En plus, elles restaient dans les coins car elles se faisaient engueuler." Pour avoir le droit à un curetage, méthode d’avortement propre à cette époque, il fallait déjà saigner, être en cours de fausse couche. "Et pour saigner, il fallait infecter l’œuf, poursuit le médecin. La seule solution était de mettre une petite sonde dans l’utérus, un scoubidou ou n'importe quoi, de laisser en place jusqu'à ce que ça saigne et s’infecte. Cela donnait des catastrophes…"
L'isolement et la Honte
Avorter dans ce contexte, c’était une grande solitude, disaient les témoins de l’époque. Jusqu’à très récemment, les témoignages de ces femmes étaient rares et difficilement accessibles. Dans les années 1970, personne ne voulait les entendre. Les femmes qui avaient recours à l'avortement clandestin étaient souvent isolées et stigmatisées. Elles vivaient dans la honte et la peur d'être découvertes et punies par la loi.
Les Conséquences Tragiques
Dans les années soixante-dix, une femme mourait chaque jour des suites d’un avortement clandestin. D’autres en réchappaient mutilées, stériles. Les femmes qui en avaient les moyens partaient à l’étranger : Angleterre, Hollande, Suisse… où l’avortement était légal et sûr.
Clotilde Vautier, née en 1939, peintre et mère de deux petites filles, n’a pas eu cette chance. Tombée enceinte en pleine ascension professionnelle, elle décide de ne pas garder son enfant et, devant le refus des médecins de l’avorter, fait appel à une faiseuse d’anges. Elle meurt en mars 1968 d’une infection dont, pendant des décennies, même ses proches ne savent rien. Il a été dit qu’elle était partie travailler à Paris, puis qu’elle avait succombé à une crise d’appendicite.
Les Méthodes d'Avortement Utilisées
« Faire revenir le sang », « défaire son fruit »… Les femmes n’ont pas attendu la dépénalisation de l'avortement en 1975 pour chercher - et souvent trouver - des moyens de mettre un terme à des grossesses non désirées.
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L'Automédication par les Plantes
Association d’acacia et de coloquinte, préparations à base de mélange de miel, de dattes et de diverses herbes : dès le XVIe siècle avant Jésus-Christ, le papyrus Ebers, l’un des plus anciens traités médicaux connus, mentionne des prescriptions contraceptives et abortives utilisées dans l'Égypte ancienne. , l’automédication par les plantes a constitué la pratique traditionnelle la plus fréquente depuis l’Antiquité pour éviter les naissances. Citons ainsi la myrrhe, le silphium, l’ergot de seigle, la camomille, la sabine, le gaïac, l’absinthe, l’armoise, l’achillée, le safran - cette liste n’est pas exhaustive - parmi les plantes ingérées par les femmes sous forme de tisanes ou de décoctions pour arrêter une grossesse. « Toutes sortes de potions ont été inventées pour faire "revenir les règles" des jeunes filles », pointe Ghada Hatem, gynécologue et fondatrice de La Maison des femmes, à Saint-Denis (93). Les femmes n’ont jamais manqué d’idées à ce sujet, mijotant leurs propres recettes en détournant de leur usage des produits courants comme l’ail, le poivre, la cannelle, le café, la moutarde ou des médicaments.
Les Procédés Mécaniques
Cette cuisine douteuse et dangereuse pouvait être complétée par une foule de procédés mécaniques : lavements vaginaux (on voit par exemple, dans le film Une affaire de femmes, de Claude Chabrol, l’avorteuse utiliser une poire à lavement remplie d’eau savonneuse), saignées (une croyance qui remonte à Hippocrate), traumatismes extra-génitaux (coups sur l’abdomen, sauts, tours en carrosse, etc.). Longtemps, on a pensé aussi que la chaleur pouvait faire revenir les règles, via des bains de pieds, de siège ou des fumigations génitales - les croyances populaires laissant penser que le froid les faisait cesser. Quand cela ne suffisait pas, restait à agir directement sur l’utérus : touchers vaginaux ou coïts répétés et, surtout, insertions de toutes sortes d’objets.
L'Ère des Instruments
Le XIXe siècle constitue un tournant grâce à la démocratisation des procédés mécaniques d’avortement qui supplantent largement les méthodes traditionnelles et souvent inefficaces. L’historienne Laura Tatoueix, autrice de Défaire son fruit. À travers les siècles, tous les moyens furent bons pour forcer l’utérus à évacuer son contenu, autrement dit pour provoquer artificiellement la fausse couche. C’est à ça que servent, durant des décennies, les fameuses aiguilles à tricoter, mais aussi les baleines de parapluie, épingles à cheveux et, plus tard, bigoudis, scoubidous ou, encore, les branches d’arbres, tiges de persil, fils de fer, morceaux de bois. En somme, tout ce qui tombe sous la main et est susceptible de s’enfoncer et de percer la poche des eaux pour ouvrir le col de l’utérus et entraîner l’infection qui déclencherait des contractions, des saignements et une fausse couche.
La Lutte pour la Légalisation de l'Avortement
Dans un contexte juridique toujours répressif pour les femmes et celles et ceux qui les aident, des réseaux de solidarité se mettent en place, notamment au travers de mouvements féministes. Qu’ils aident les femmes à trouver des praticiens clandestins ou à partir avorter à l’étranger, ils ont compté énormément dans la conquête du droit à l’avortement. On peut citer en France le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) qui organisa moult avortements sûrs et militants. C’est ce grand mouvement de désobéissance civile que raconte le film Annie Colère, de Blandine Lenoir, sorti en 2022.
Le Manifeste des 343
Le 5 avril 1971, Le Nouvel Observateur publie un manifeste. Dans cet écrit, 343 femmes célèbres - comme les actrices Jeanne Moreau et Catherine Deneuve ou les écrivaines Simone de Beauvoir, Marguerite Duras et Françoise Sagan - déclarent avoir avorté malgré les risques qu’elles encouraient. « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles.
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Le Procès de Bobigny
Le 11 octobre 1972, se tient à Bobigny (93) le procès de Marie-Claire Chevalier, une adolescente de 17 ans accusée d’avoir avorté (après un viol). À ses côtés, sa mère, qui comparaît pour complicité, avec deux autres femmes. Actuellement, celles qui se trouvent dans cette situation de détresse, qui s’en préoccupe ? La loi les rejette non seulement dans l’opprobre, la honte et la solitude, mais aussi dans l’anonymat et l’angoisse des poursuites. Leur survie judiciaire, elles la doivent à la ténacité des avocates Gisèle Halimi et Monique Antoine et au soutien des militantes féministes. Mais toutes les autres avant elles?
La Loi Veil
Promulguée sept semaines plus tard, le 17 janvier 1975, la loi Veil met fin à des siècles d’interdits et de drames. Au moment où les lois Veil furent votées, fin 1974 et début 1975, on estime qu’il y avait entre 200 000 et 300 000 avortements clandestins chaque année en France.
La Réhabilitation des Femmes Condamnées
Le 17 janvier 1975, c’est une date clé pour les droits des femmes. Enfin, nous avons conquis l’IVG, qui depuis, a été constitutionnalisée. Mais cette victoire, si fondamentale soit-elle, ne doit pas nous faire oublier que la France est loin d’avoir toujours été exemplaire et qu’avant cette date, des femmes ont lutté, souffert et payé le prix fort, y compris en étant condamnées. Il serait temps de leur rendre justice.
La Fondation des Femmes et un collectif d’historiennes des droits des femmes mené par Christelle Taraud portent une demande essentielle dans une tribune publiée dans Libération et une pétition à signer en ligne : il faut réhabiliter les femmes injustement condamnées par ces lois liberticides.
Le jeudi 20 mars, le Sénat a adopté la proposition de loi visant à reconnaître le préjudice subi par les personnes condamnées sur le fondement de la législation pénalisant l’avortement avant la loi du 17 janvier 1975 relative à l’IVG. C’est une immense fierté pour la Fondation des Femmes d’avoir initié ce combat aux côtés d’historiennes expertes des luttes pour les droits des femmes. Cette victoire, c’est un message fort : l’histoire de ces femmes ne sera plus passée sous silence. Leur combat est notre héritage.
Pourquoi cette Réhabilitation est-elle si Importante ?
D’abord, parce que rendre justice, c’est restaurer la dignité de ces femmes dont l’honneur a été sali. Ensuite, parce que c’est un devoir de mémoire : il faut se souvenir que l’interdiction de l’avortement n’était pas qu’un débat moral, mais aussi une arme de contrôle sur les corps des femmes, dictée par des politiques natalistes et patriarcales injustes. Enfin, parce que la honte pour beaucoup de femmes qui souhaitent avorter subsiste encore à ce jour, et qu’il est important de leur envoyer ce message : vous avez le droit de disposer de votre propre corps, et jamais personne ou aucun Etat ne devrait vous faire croire le contraire. Rendre justice, c’est aussi affirmer un message clair dans un contexte international sombre : l’avortement est une liberté, un droit humain fondamental.
L'Évolution Législative et les Défis Actuels
Depuis la loi Veil, la législation française sur l'avortement a continué d'évoluer. En 1993, le délit d’entrave à l’IVG a été adopté. Ce délit est aujourd’hui inscrit dans le code de la santé publique (art L. 2232-2) et est défini comme le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher, de pratiquer ou de s’informer sur une IVG ou les actes préalables à celle-ci. L’entrave peut être exercée physiquement ou par pressions psychologiques.
En 2012, une nouvelle loi a permis une prise en charge à 100 % des IVG par l’Assurance maladie. Avec la loi du 4 juillet 2001, le délai de recours à l’IVG est passé de 10 à 12 semaines. Vingt et un ans plus tard, le délai a été à nouveau prolongé à 14 semaines de grossesse avec la loi du 2 mars 2022.
Le 4 mars 2024, les parlementaires français réunis en Congrès à Versailles ont voté à une écrasante majorité en faveur de l’inscription dans la loi fondamentale de la « liberté garantie » pour une femme d’avoir recours à une IVG. Ce vote historique revêt une importance considérable compte tenu du recul de ce droit essentiel à travers le monde. La protection de la liberté d’accès à l’avortement constitue un rempart important contre les mouvements anti-droits de plus en plus virulents.
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