L'histoire du Mouvement pour la Libération de l'Avortement et de la Contraception (MLAC) de 1973 à 1975 s'inscrit dans le contexte plus large de la « bataille de l'avortement ». Cet article vise à replacer cette histoire en considérant les expériences sociales et militantes des femmes et des hommes, tant en province qu'à Paris, et en resituant l'action illégale, mais considérée comme légitime, du MLAC dans le cadre du mouvement de contestation des « années 68 », avec l'implication d'« intellectuels spécifiques », médecins et avocats.

Contexte Politique et Social du Post-68

Le MLAC n'est pas né de rien, selon les mots de son ancienne présidente, l'avocate Monique Antoine. Il est essentiel de comprendre le contexte politique et social général du post-68 pour saisir pleinement l'émergence et l'action du MLAC. Le combat du mouvement féministe pour l'avortement et la contraception s'inscrit dans un climat global de contestation rampante qui touche l'ensemble de la société française. Cette contestation est orchestrée par des minorités politiques agissantes et visibles dans l'espace public.

La volonté de profondes réformes exprimée en mai-juin 1968 a été, à des degrés divers, digérée par les partis politiques. L'échec de la tentative réformiste de la Nouvelle Société avancée par le gouvernement de Chaban-Delmas conduit à une droitisation de la présidence de Georges Pompidou. Le parti socialiste, refondé à Épinay en 1971, signe un programme commun d'union de la gauche en 1972. Au printemps 1973, au moment même où est fondé le MLAC, en même temps que l'espérance - déçue - d'une victoire de la gauche aux élections législatives, se développent un large mouvement lycéen et des grèves d'OS qui paralysent la production d'automobiles, symbole de la consommation de masse des Trente Glorieuses.

Le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) et la Question de l'Avortement

De son côté, le Mouvement de Libération des Femmes (MLF), mouvement non mixte dès le départ, contribue depuis 1970, par des actions spectaculaires et provocatrices, utilisant la chambre d'écho que représentent les médias, à dissocier dans les esprits procréation et sexualité. L'affirmation de la liberté et du droit à une orientation sexuelle autre que l'hétérosexualité dominante s'énonce et se diffuse lentement.

Sur la question même de l'avortement, les débats qui se nouent entre 1970 et 1975 développent une dialectique entre légalité et illégalisme. Avec le célèbre procès de Bobigny en 1972, surgit aussi sur la scène publique la question du droit et de la justice, lancée par la création du Syndicat de la Magistrature en juin 1968. La discussion fait dériver le débat, de la dénonciation des avortements clandestins propre aux années 1960 à la dialectique contraception/avortement et au droit.

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Le Groupe Information Santé (GIS) et le Manifeste des 331 Médecins

Une forme d'intervention spécifique est par ailleurs mise en œuvre par des étudiants en médecine et des médecins, regroupés dans le Groupe Information Santé (GIS) constitué en 1972. A la rentrée 1972, certains médecins, membres du GIS, se sont initiés à la méthode Karman, nouvelle méthode d'avortement par aspiration, pratiquée aux États-Unis sans anesthésie et sans dilatation. Ils pratiquent, plus ou moins clandestinement, plusieurs centaines d'avortements avec cette méthode.

Le 3 février 1973, 331 médecins rendent public un manifeste, dont la parenté avec celui des 343 femmes d'avril 1971 est évidente : « Nous voulons que l'avortement soit libre ». Le gouvernement, par la voix du ministre de la justice, fait savoir immédiatement que la législation doit évoluer, mais le premier ministre déclare qu'« on ne peut trancher à la hâte et dans l'agitation d'une période préélectorale », tout en ordonnant une enquête auprès des préfets, pour connaître le point de vue de l'opinion publique française. Le Conseil de l'Ordre des médecins réagit le 6 février 1973 en publiant un communiqué qui s'oppose à tout changement : « Le Conseil de l'Ordre rejette tout rôle du corps médical tant dans l'établissement des principes (des avortements pour convenances personnelles) que dans leur décision et leur exécution ; met en garde le législateur contre toute mesure libéralisant l'avortement, au mépris du risque de détérioration de l'éthique médicale et de ses conséquence. » L'Ordre des médecins reste sur cette position jusqu'en janvier 1975. Entre temps, la pratique illégale des avortements s'est diffusée.

La Fondation du MLAC

C'est pour défendre d'éventuelles inculpations de médecins qui se mettent dans l'illégalité en pratiquant les avortements - et sur le modèle de l'association Choisir, à laquelle Gisèle Halimi a attaché son nom - qu'est fondé le MLAC, par - entre autres - Monique Antoine, membre du collectif d'avocates du procès de Bobigny. Il faut donc souligner ici le rôle des individu/e/s ayant une conception différente de l'associationnisme : déclarer à la Préfecture une association légale est en contradiction avec les pratiques politiques de l'extrême-gauche et du MLF. Après la fondation officielle du MLAC le 4 avril 1973, le GIS pratique un avortement en public à l'hôpital Saint-Antoine à Paris.

La composition du comité de direction de l'association Mouvement pour la liberté de l'avortement et la contraception (MLAC), comme sa Charte, est implicitement révélatrice d'un certain nombre de conceptions politiques. Le MLAC pratique la mixité : le trésorier est un homme ; les deux vice-présidentes, qui sont là à titre personnel, sont par ailleurs des personnalités marquantes : Simone Iff du Mouvement français pour le Planning familial et Jeannette Laot, de la direction de la CFDT. La Charte fondatrice du MLAC, longuement discutée, est un compromis entre différentes logiques politiques. On y trouve le vocabulaire classique de l'extrême-gauche et de la gauche de l'époque sur « l'exploitation », « la répression », la « solidarité avec les luttes de travailleurs » qui permet de définir « un front de lutte et de solidarité ». Au sujet de l'avortement, la Charte avance deux affirmations fortes qui seront deux piliers constitutifs de la loi Veil de 1975 : la décision appartient à la femme elle-même et l'avortement est un acte médical.

À sa fondation, le MLAC peut apparaître comme un cartel d'organisations de la Deuxième Gauche (Parti socialiste, Parti socialiste unifié, CFDT, associations familiales, MNEF) et d'extrême-gauche (Ligue communiste, Lutte Ouvrière, Alliance marxiste révolutionnaire, Cause du peuple, Révolution) ; mais de nombreuses personnes y participent à titre individuel. Loin du « centralisme démocratique » des partis de gauche et des groupes « gauchistes », les formes et pratiques d'organisation et de fonctionnement sont elles aussi spécifiques, alliant un cercle dirigeant parisien étroit, qui fonctionne d'avril 1973 à février 1975 autour de fortes personnalités ayant une longue expérience politique et sociale - Monique Antoine, Simone Iff et Jeannette Laot - et des assemblées générales qui se veulent démocratiques, les Assises, qui ont été le lieu de tous les affrontements verbaux groupusculaires. Entre les deux, des noyaux militants sont organisés en réseaux locaux relativement autonomes, dans leurs appellations, et aussi dans leurs pratiques, à la condition qu'ils respectent la Charte, colonne vertébrale du mouvement. Le groupe stéphanois se dénomme GLACS (Groupe de libération pour la liberté de l'avortement et de la contraception stéphanois), sans doute pour affirmer son autonomie à l'égard du MLAC national et parisien. Les pratiques sont aussi diversifiées.

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Actions et Pratiques du MLAC

C'est dans ce paradoxe que se forge l'identité - ou plutôt les diverses identités - du MLAC. Cette organisation légale, avec statuts et bureau déclarés en préfecture, s'engage dans des pratiques illégales de deux ordres : les voyages à l'étranger et les avortements sur place. Par exemple, en un an d'existence (1973-1974), le centre d'orthogénie de Bagneux (92) a reçu au cours de ses trois permanences hebdomadaires, 338 femmes pour « une interruption de grossesse » : 248 sont parties à l'étranger, 90 ont été avortées sur place par la méthode Karman. Au départ de Paris sont organisés des voyages en Angleterre et en Hollande pour aider les femmes qui veulent avorter : c'est le MLAC central qui s'occupe de l'organisation de ces voyages qui sont aussi des actes militants et publics. En 1974, le MLAC constate que « les voyages ont perdu tout caractère subversif vis-à-vis du gouvernement et semblent très bien intégrés par les médecins et les services sociaux ». Pour cette activité, qui cesse le 10 novembre 1974 au moment de la discussion de la loi Veil au parlement, le MLAC fonctionne de fait comme une sorte d'institution, un service social parallèle.

Au nom du MLAC sont par ailleurs pratiqués des avortements par aspiration avec la méthode Karman. En réalité, ces avortements existaient déjà, mais le MLAC donne une visibilité à ces actions, ainsi qu'une couverture juridique à celles et ceux qui les pratiquent. Ce mode d'action a suscité de très nombreuses discussions au sein des groupes : les médecins se refusent à ce que toute personne puisse pratiquer l'avortement par aspiration, alors que nombre de militant/e/s souhaitent ainsi dédramatiser la pratique de l'avortement et la rendre accessible à toutes. C'est le cas par exemple à Saint-Étienne où le GLACS scissionne entre celles et ceux qui veulent pratiquer des avortements et le docteur Poty et ses confrères, soutenus par le parti communiste et le parti socialiste, qui ne veulent pas laisser faire.

Dernière forme d'intervention originale : le « Tour de France du MLAC » de l'été 1974. La présidente demande aux préfets des départements traversés l'autorisation de passage pour un car avec banderoles et haut-parleur. Le départ se fait du camp de Canjuers le 14 juillet ; le 19 juillet, la caravane fait halte à Romans (soutien à une grève de femmes dans une usine de chaussures) ; le 25 juillet à Besançon (soutien aux salariés de Lip). L'arrivée a lieu le 16 août sur le plateau du Larzac où s'est développée l'année précédente la campagne anti-militariste.

Implantation des Comités MLAC

L'implantation des comités MLAC est diversifiée, mais des tendances générales se dégagent. Il s'agit d'un mouvement urbain de grandes villes et de villes moyennes. Les comités différent aussi fortement par leurs activités et leur nature en fonction du lieu de leur implantation : on peut distinguer quatre types de comités. Les premiers sont fondés dans les hôpitaux parisiens et réunissent les membres du corps médical et du personnel infirmier qui pratiquent quasi ouvertement des avortements, ils agissent aussi pour que les femmes avortées soient éventuellement hospitalisées dans des conditions correctes. Dans les entreprises, le comité MLAC apparaît comme un prolongement d'une section syndicale, qui serait féminisée et même souvent non-mixte. Dans les lycées et les universités, les comités MLAC permettent une organisation spécifique des filles et des mots d'ordre féministes apparaissent en 1973 dans les manifestations lycéennes. Comme le comité de direction, les groupes sont mixtes : les militant/e/s sont au départ majoritairement des professionnels de la santé (médecins, infirmières, étudiants en médecine, aide…

La Loi Veil et ses Limites

Il faut près de deux années pour aboutir à une loi dont une nouvelle rédaction est préparée à partir de l'été 1974 par le ministre de la santé, madame Simone Veil. La loi Veil apparaît comme une loi de compromis qui ne consacre ni un véritable droit pour les femmes à disposer de leur corps, ni un acte médical comme un autre. Il faut d'ailleurs attendre 1982 pour que le gouvernement socialiste fasse adopter le remboursement partiel de l'IVG par la Sécurité sociale. De plus, sa pratique est strictement réglementée, uniquement autorisée dans un cadre médical, notamment pensé pour mettre un terme aux avortements militants réalisés à domicile.

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Le vote de la loi en janvier 1975 laissera cependant les féministes radicales insatisfaites. Dans ce combat, comme dans beaucoup d'autres, le MLF a joué un rôle d'aiguillon. Mais le Mouvement ne se laisse pas enfermer dans une liste de revendications. Il se concentre en priorité sur le respect de l'intégrité corporelle des femmes.

Le Combat Continue

Si aujourd'hui, le droit à l'avortement n'est pas directement menacé en France, « cela reste une éventualité ». Et pour preuve : « l'avortement est désormais interdit dans certains pays qui avaient été parmi les premiers à les légaliser », note Marion, en faisant référence au cas de la Pologne où l'IVG a été légalisée en 1956, avant d'être restreint en 1993 à certaines circonstances qu'un arrêt du Conseil Constitutionnel du mois d'octobre 2020 rendait également anticonstitutionnelles.

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